Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1
Part 10
Je partis comme j'étais venue, dans la même voiture: il n'y avait que mon costume de changé. Mais je ne savais pas encore l'impression terrible que le séjour à la correction devait laisser dans mon caractère, l'influence que ces quelques mois devaient avoir sur mon triste avenir.
Arrivée au dépôt, on me fit monter dans la chambre où j'avais déjà été. Il y avait foule: sept personnes dans cette petite pièce. Je restai là trois jours sans dormir et presque sans manger.
Le quatrième jour, M. Régnier me fit demander.
--Ah! ça, mon enfant, j'ai écrit à votre mère de venir vous chercher; comment ne vient-elle pas? Mais pourquoi donc avez-vous l'uniforme de la correction?
--Monsieur, c'est que j'ai prêté mes effets.
--Ah! et l'on a oublié de vous les rendre. Est-ce que vous avez été malade? vous êtes bien pâle.
--Oh! monsieur, si vous saviez où l'on m'a mise. Nous sommes les unes sur les autres. Je suis avec une bande de mendiantes alsaciennes. Je n'ai pas mangé depuis mon arrivée; tout cela me dégoûte.
--Allons, je vais vous faire conduire à la pistole.
Puis, tirant sa bourse, il me donna deux francs.
--Tenez, vous mangerez avec cela; et il me regarda avec un air de pitié et de bonté que je n'oublierai jamais.
La bonté et l'humanité de M. Régnier ne le mettaient pas à l'abri des rancunes auxquelles l'exposaient ses fonctions. A Saint-Lazare, c'était à qui le chansonnerait!
Combien de fois j'ai entendu proférer contre lui des menaces de mort!
Une fois même, M. Régnier a failli être victime de la fureur d'un de ces êtres à qui toute idée de discipline est insupportable, et qui haïssent instinctivement tous ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre dans la société.
Dans ce temps-là, les femmes arrêtées étaient conduites dans le cabinet de M. Régnier; il prononçait en leur présence la condamnation aux punitions administratives qu'elles avaient encourues.
Une de ces femmes que j'ai essayé de dépeindre, quand je vous ai parlé de mon arrivée à la correction, lui lança à la tête un énorme presse-papier en marbre qui, heureusement, ne l'atteignit pas.
C'est même depuis ce moment que l'usage a été modifié, et que les condamnées apprennent seulement à Saint-Lazare la durée de la détention qu'elles auront à faire.
Je ne crois pas, d'après ce que j'ai vu, que M. Régnier ait prononcé dans sa vie une seule condamnation injuste. Cependant les haines, qui ne pouvaient éclater en sa présence, couvaient dans le fond de ces cœurs ulcérés. J'ai entendu dire, non pas à une femme, mais à cent:
--Oh! s'il y a une révolution, nous pendrons Régnier. Oh! s'il y avait une émeute, nos hommes brûleraient Saint-Lazare!
Pauvre monsieur Régnier! si bon pour moi et pour tant d'autres; j'ai souvent tremblé pour ses jours.
Sur son ordre, on me conduisit à la pistole. C'était une chambre de quatre pieds carrés, avec une fenêtre garnie de barreaux, un lit de sangles, une petite table.
Tous les prisonniers ont le droit, moyennant un franc par jour, d'aller à la pistole. Beaucoup préfèrent les salles communes; c'est moins triste que cette cellule.
La fin de la journée et la nuit me parurent un siècle.
A onze heures, on me fit appeler. J'entrai dans le cabinet de M. Régnier; ma mère y était.
--Vous allez vous en aller, mon enfant; votre mère promet de bien veiller sur vous. Faites bien attention: ne vous laissez entraîner par aucune de ces femmes que vous avez pu rencontrer; car si vous reveniez, vous trouveriez en moi un juge sévère. Votre mère ne pourrait plus vous avoir; je vous enverrais au couvent de Saint-Michel jusqu'à vingt et un ans. On rase la tête en entrant; vos cheveux auraient le temps de repousser.
Je lui promis du fond de mon cœur d'être sage, et lui dis que si jamais je revenais il pouvait m'enfermer pour le reste de mes jours.
Il me fallut attendre encore une heure pour qu'on allât me chercher des effets.
Enfin les portes s'ouvrirent: j'étais libre!
VIII
LA CHUTE.
L'air me parut embaumé; je le respirais comme une fleur enivrante qui m'engourdissait et faisait circuler dans mes veines un bien-être inconnu. «Libre!» m'écriai-je, et je courus jusqu'au quai sans tourner la tête. Je m'arrêtai au bord du parapet; je regardai l'eau couler. Ma pensée s'en allait avec elle! Je fus arrachée de mon extase par ma mère, qui venait de me rejoindre, et me dit en me tirant le bras:
--Où vas-tu donc? ce n'est pas notre chemin.
--Ah! pardon, ma bonne mère, lui dis-je en l'embrassant à plusieurs reprises, pardon! J'ai l'air d'une folle, n'est-ce pas? mais je suis si heureuse! Ah! que c'est bon d'être libre! Vois donc la rivière! comme elle est indépendante! comme tout cela est joli! Je ne m'en étais jamais aperçue. C'est vrai qu'il faut être privé des choses pour savoir ce qu'elles valent. Oh! que je t'aime, ma bonne mère!... Et je l'embrassai à la fâcher.
--Reste tranquille; tu vois bien que tu me chiffonnes. Je suis bien aise que tu y tiennes tant à la liberté; tu ne recommenceras pas.
Je n'étais pas à ce qu'elle me disait. Je répondais: Oui, maman.
--Nous allons rentrer: tu travailleras avec moi.
--Oui, maman.
--Ne sois pas malhonnête avec ce pauvre Vincent.
Cela me tira de ma contemplation. Je la fis recommencer.
--Oui, me dit-elle, tâche de vivre en paix avec lui, pour l'amour de moi.
--Comment pour l'amour de toi? Est-ce que tu espères le garder?
Ce fut elle qui s'arrêta et me regarda étonnée.
--Ah! c'est vrai, tu ne sais que ce que l'on t'a conté! je vais te dire la vérité.
Pendant ma narration, elle rougit, pâlit, pleura. Je venais évidemment de la faire beaucoup souffrir. Elle ne me répondit rien.
Nous arrivâmes. Vincent était à cette fenêtre où je m'étais blessée. Ma mère monta d'un pied ferme; mes jambes fléchissaient. La vue de cette maison me rappela tout, et l'air me parut étouffant. Enfin, prenant ma résolution, je montai plus hardiment.
--Qu'ai-je à craindre? me disais-je, ma mère est là. Je vais chez elle. Il ne pourra me démentir.
J'entrai, regardant Vincent en face. Je croyais le voir se troubler; pas un muscle de sa figure ne bougea.
Ma mère avait la même idée que moi; elle se retourna de mon côté, et me dit:
--Allons, répète devant lui tout ce que tu m'as dit en chemin.
Ce fut moi qui changeai de couleur et perdis contenance. Je vis la figure de ma mère s'éclairer d'un espoir qui me fit un mal affreux. Elle doutait de moi. Cette pensée me révolta.
J'avançai, la tête haute, le regard fixe. Vincent ne donna pas un signe d'émotion. Son calme m'exaspéra.
--Êtes-vous devenu muet! dites donc pourquoi je suis partie d'ici. Dites donc ce qui s'est passé! Et je lui répétai tout ce que j'avais dit à ma mère.
Quand j'eus fini, ma mère lui dit: «Répondez donc!» Cela avait plutôt l'air de dire: «Démentez-la, je vous croirai.»
Vincent sentit son avantage. Il n'en fut que plus impassible.
--J'attendais qu'elle eût fini. Je n'ai pas grand'chose à dire; du reste, vous savez que votre fille me déteste. Moi, je l'ai connue enfant, et, à cause de vous, je l'aime beaucoup. Elle est rentrée toute triste; j'ai tâché de la consoler. Je ne sais ce qu'elle s'est figuré; elle s'est sauvée. C'est un prétexte.
Je devins livide!
Je regardai ma mère. Sa figure était calme. Je serrai les dents et je sentis mon cœur trop étroit pour contenir ma colère et ma haine.
Ma mère eut sans doute peur de l'état dans lequel elle me voyait, car elle le pria de nous laisser seules.
Il prit son chapeau et passa près de moi. Ses lèvres ébauchèrent un sourire qui me mit en fureur.
--Tu le crois plutôt que moi, n'est-ce pas? Il me rit au nez. Il est bien sûr que tu le préfères; qu'il peut tout ici. Eh bien! je lui cède la place. Moi, je ne peux plus vivre ici. Tu es bien décidée à le garder, je pars.
Ma mère se mit devant la porte et me prit dans ses bras.
--Voyons, Céleste, écoute-moi.
--Non: si tu ne me promets pas de mettre cet homme à la porte.
--Eh bien, oui, je le quitterai; mais écoute-moi. Il vient d'hériter de quelques mille francs; il me les a promis pour m'établir. Prends patience pour quelque temps; je ferai semblant de le croire. Contiens-toi. En changeant de logement, je me séparerai de lui, et nous resterons toutes les deux.
J'étais à bout de forces. Les insomnies, les émotions m'avaient épuisée. En songeant à l'avance à cette scène, je m'étais attendue à quelque chose de violent et de décidé; je m'étais dit:
--Ma mère choisira entre lui et moi.
Une minute décidera de mon sort. Je n'avais pas pressenti que cela tournerait en longueur. Le dénoûment prolongé me frappait de surprise et paralysait ma volonté. Ces idées d'intérêt et de calcul que ma mère me mettait en avant, pour différer de prendre un parti, m'affadissaient le cœur; je ne comprenais pas alors combien ce sentiment, qu'on nomme l'amour, avait de puissance sur l'âme des femmes de son âge: ma mère avait alors quarante-sept ans. Je ne cédai pas, je cessai de lutter. C'était tout ce que ma mère voulait.
Elle déposa ce masque de sévérité, qu'au fond du cœur elle savait bien que je ne méritais pas de voir sur son visage. Elle m'embrassa avec plus d'effusion qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps. Je lui rendis ses caresses à contre-cœur, mais je les lui rendis.
Je me couchais avant que Vincent rentrât; je me levais quand il était parti. J'évitais toutes les occasions de le voir; car, lorsqu'elles se présentaient, c'étaient des querelles sans fin.
Le temps s'écoulait et je ne voyais aucun changement s'accomplir. Ma mère paraissait avoir oublié.
Un jour, il revint dans la journée, et me trouvant seule il osa me dire:
--Allons, viens que je t'embrasse, boudeuse. Je t'avais bien dit que ta mère ne te croirait pas. Tu as eu bien tort; mais, si tu veux, il est encore temps.
--Tenez, lui dis-je, on monte; je crois que c'est ma mère; je vais vous donner ma réponse devant elle... Ma chère mère, arrive donc pour me conseiller. Voici ce que monsieur me proposait à l'instant; que penses-tu que je doive faire?
Il me regarda, haussa les épaules et dit à ma mère:
--En vérité ta fille est folle. Elle ne sait qu'inventer pour nous brouiller.
Ma mère ne répondit rien.
--Ah! ça, lui dis-je? Était-ce pour te moquer de moi que tu m'as promis que tu allais le quitter? Crois-tu que, sans cette promesse, je serais restée ici? Voyons, parle!
Ma mère s'emporta contre moi, me disant qu'elle ne pouvait avoir confiance en moi; que du reste elle était fatiguée de tout cela; que ceux qui voulaient partir étaient libres.
Ses paroles me tombaient si lourdement sur le cœur, qu'il ne battait plus.
Je me mis à pleurer en lui disant:
--Il ne vous manquait plus que de me chasser; vous le regretterez.
Je me dirigeai vers la porte.
Vincent se mit devant moi et m'empêcha de sortir. Il me demanda pardon d'avoir été cause de tout cela; il me supplia de rester, me disant que, s'il le fallait, il partirait plutôt lui-même.
Où aurais-je été? je ne connaissais personne. Je n'avais pas une seule relation à Paris. La seule maison où j'avais travaillé m'était à jamais fermée. Je n'avais eu qu'une affection: ma mère! qu'un appui: ma mère! Cet appui et cette affection me manquant, j'étais seule.
Je rentrai dans mon cabinet. Je le vis embrasser ma mère à travers les carreaux. Mon cœur se souleva.
--Oh! si je pouvais me sauver, si j'avais seize ans! Une idée affreuse venait de me traverser l'esprit. Je la chassais; elle revenait plus forte que ma volonté, et je m'endormis en comptant mon âge à un jour près.
Je rêvai de Denise, des conseils et des indications qu'elle m'avait donnés.
Il me semblait que je prenais une voiture, que je donnais au cocher une adresse dont le souvenir, malheureusement pour moi, s'était trop bien gravé dans ma mémoire, et revenait à ma tête brûlante, dans ces heures de cauchemar et d'angoisse... Je me croyais vengée.
Je m'éveillai sous l'influence de ces songes funestes, et comme armée d'un sombre courage. Le démon du mal s'était emparé de moi; il ne devait plus lâcher sa proie.
Je comptais les jours, les heures. A chaque scène, à chaque querelle, je disais: «Bon! bon! encore deux mois, encore quinze jours, et je vous quitterai pour ne jamais vous revoir. Je deviendrai riche; je n'aurai plus besoin de vous.» Les douces impressions de ma vie, jusqu'alors innocente et simple, s'effaçaient de mon souvenir. J'ouvrais mon imagination à des scènes bizarres, impossibles.
N'ayant encore vu de la vie que son côté le plus étroit et le plus malheureux, j'aspirais à m'élancer vers un horizon plus étendu, que je peuplais de fantômes évoqués de tout ce que j'avais vu sur les scènes des théâtres du boulevard! J'étais folle!
Soit qu'on ne comprît pas l'état de mon âme, qu'on ne crût pas à l'énergie de ma résolution, et qu'on fût heureux de se débarrasser de moi, par un motif ou par un autre, on ne combattait pas mes projets de départ.
La vie devenait insupportable pour tout le monde. J'avais tellement en horreur la faiblesse de ma mère que je ne pouvais plus la regarder. Enfin, il me vint une pensée terrible. Avant de tout quitter, je voulus faire une dernière épreuve.
--Voyons, dis-je à ma mère, je veux te convaincre. Fais semblant de passer la journée dehors; cache-toi dans ma chambre; écoute, et tu verras si je t'ai menti.
Elle hésita longtemps, mais enfin elle consentit. Nous convînmes de tout pour le lendemain.
Vincent rentra à neuf heures.
--Où est ta mère? me dit-il.
--Elle n'est pas revenue.
Il fit quelques tours dans la chambre sans me dire un mot, et il prit un livre.
Je regardai du côté du cabinet avec inquiétude, pensant que ma mère triomphait de voir l'épreuve tourner contre moi. Enfin ma haine l'emporta sur tout autre sentiment. Je m'approchai de lui.
--Vous aviez raison quand vous me disiez qu'elle ne me croirait pas. Il faut que vous lui ayez jeté un sort. Si je vous avais aimé autant qu'elle vous aime, qu'est-ce que vous seriez devenu?
Il me regarda sans me répondre. Il me sembla voir mon rideau bouger. Je me rapprochai encore de lui.
--Vous ne me dites plus rien. Vous voyez bien que j'ai bien fait de ne pas accepter; si j'étais partie avec vous, vous ne m'aimeriez déjà plus.
--Essayez, me dit-il... Et il attacha sur moi un regard qui me força de baisser les yeux.
--Que j'essaye quoi?
--De me suivre, d'être ma maîtresse.
--Eh bien! et maman?
--Bah! Elle est faible de caractère et mobile de cœur; elle se consolera.
Nous entendîmes du bruit dans ma chambre. Il me regarda; je me mis à rire sans lui répondre.
Il courut ouvrir la porte. Ma mère était tombée au travers. Il la porta sur son lit. Elle était sans connaissance.
Alors il eut un véritable chagrin. Il l'embrassait; il lui demandait pardon.
--Oh! criait-il, je suis un misérable! Pauvre femme! je l'ai tuée! Mon Dieu! pardonnez-moi! Jeanne, mon amie, reviens à toi. Je n'étais pas digne de ton affection. Chasse-moi; voilà tout ce que je mérite.
Ma mère ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et fondit en larmes. Je n'osais m'approcher.
--Sortez, nous dit-elle, allez-vous-en tous les deux: je veux être seule.
Vincent seul obéit à cette injonction.
--Où veux-tu donc que j'aille? dis-je à ma mère. Et je m'assis.
Elle se cacha la figure et parut ne plus s'occuper de moi.
Mon cœur sautait de joie dans ma poitrine. Il me semblait que j'avais reconquis ma véritable place dans la maison.
Une fois débarrassée de Vincent, j'étais bien certaine de regagner en peu de temps tout ce que j'avais perdu dans le cœur de ma mère. Mais si je connaissais ma mère, je ne connaissais pas encore Vincent. Non seulement il ne partit pas, mais je suis sûre qu'il n'éprouva pas la moindre hésitation.
Il y a des êtres dont on ne peut pas se défaire; celui-là était du nombre. Si cet homme n'eût pas été un libertin effréné, il eût été certainement l'être le meilleur et le plus doux qu'il soit possible de rencontrer. C'était un chef-d'œuvre de résignation et de patience. Il employait toutes les qualités de sa nature souple, facile et caressante à se tirer des mauvais pas où ses vices le faisaient tomber.
Ma mère garda le lit huit jours, avec des intervalles de fièvre, de délire et d'abattement.
Il la soigna, pendant tout ce temps, avec une tendresse passionnée. Pour l'éloigner de son lit, il m'aurait fallu lui faire une scène, provoquer un scandale. J'en aurais bien eu la hardiesse, car il ne me faisait pas peur; mais, dans l'état où était ma mère, cette scène l'aurait tuée. Il sentit que ce courage-là me manquerait, et il en abusa.
Ma mère lui disait de s'en aller; elle lui faisait les reproches les plus amers. Tout cela glissait sur lui. Personne ne fut jamais moins susceptible. Il conjurait ma mère de lui pardonner; il se mettait à genoux devant elle, lui faisant, pour l'avenir, les plus beaux serments du monde, et rejetant sa faute sur les fumées de l'ivresse, sur un instant de folie. Il allait jusqu'à me supplier d'intercéder pour lui.
Quand il le fit, je le reçus comme il le méritait; mais je m'aperçus avec terreur qu'il gagnait du terrain, et qu'une fois encore il arriverait à son but.
Ma mère s'adoucissait... pour lui. Elle changeait à vue d'œil; elle devait souffrir beaucoup, et je lui en voulais de souffrir pour lui.
Tout d'abord, il avait demandé du temps pour arranger ses affaires, mais il traînait les choses en longueur, et ma mère ne le pressait plus. Toute espérance était perdue. Il l'emportait définitivement sur moi.
Je comptai... J'avais seize ans moins un mois!...
On parla de me marier à un ouvrier, pour se débarrasser de moi. Je refusai; l'homme dont on me parlait me déplaisait. Les ouvriers me faisaient peur. J'avais toujours présentes à la mémoire les scènes de l'insurrection de Lyon. Je n'avais pas assez de jugement pour établir des différences. Pour moi, qui disait: ouvrier, disait: insurgé; erreur ridicule et dont je n'ai été convaincue que longtemps après. Je refusai, et ce n'est pas là ce que je regrette; il me semble que je faisais bien en n'acceptant pas de me marier avec un honnête homme que j'aurais trompé ou rendu malheureux.
On me fit mauvaise mine. Vincent en était venu à désirer, et sans en avoir l'air, à presser mon départ. Tout lien affectueux entre ma mère et moi se rompit. Un mois encore s'écoula. J'avais seize ans!... et ma résolution était prise.
Je touche à une circonstance épouvantable et à un jour affreux de ma vie. Mon sort s'est décidé en quelques heures par un coup de désespoir. Il y a eu, dans mon existence, une journée bien horrible. Le matin, j'étais pure; le soir, j'étais perdue.
Bien des femmes sont tombées dans cet abîme; j'ai l'orgueil de croire qu'aucune n'en a mieux et plus vite sondé la profondeur.
Le lendemain du jour dont je parle, j'ai compris que j'étais morte, morte sans retour au monde, dans lequel j'avais vécu jusqu'alors.
J'aurais donné la moitié de ma vie pour racheter le pas que j'avais fait, mais il y a des échelles qu'on ne remonte plus... J'ai accepté ma position de réprouvée et dit adieu au bonheur. Si c'est une expiation de sentir sa déchéance, je puis dire que, pour moi, l'expiation a été complète. Je n'ai pas plus marchandé avec l'opinion que l'opinion ne marchande, en général, avec les femmes tombées où j'étais tombée.
Cela ne veut pas dire que je n'aie pas gardé d'orgueil vis-à-vis des autres damnés et damnées. Si je disais cela, je recevrais, je crois, beaucoup de démentis.
Mais il n'est pas possible d'être plus humble que je ne l'ai été et que je ne le suis encore devant le caractère sacré des vertus que je n'ai pas eu la force de pratiquer.
J'ai toujours aimé, bien que je n'aie point reçu ce qu'on appelle d'éducation première, à me rendre compte de mes pensées.
J'ai tenu, pour moi-même, une espèce de journal de ma vie; c'est-à-dire que, sous l'impression des émotions ou pénibles ou douces que j'ai traversées, je laissais tomber sur le papier la trace écrite de ce que j'avais éprouvé; fragments sans suite, presque aussi souvent détruits que créés; mais jamais, jusqu'à ces derniers temps, je n'avais songé qu'il pût y avoir un intérêt quelconque dans le récit d'une existence comme la mienne.
Deux sentiments que je ne connaissais pas ont été bien doux à mon cœur. Le premier, c'est que je pouvais plaire autrement qu'en charmant les sens, qu'en un mot on pouvait causer avec moi sans me regarder. J'avais toujours cru que la beauté d'une courtisane était tout; que personne ne s'avisait de faire attention à son esprit. La seconde idée, dont la révélation m'a été également précieuse, c'est que mon sort, qui me semblait, avec raison, si peu digne d'intérêt par lui-même et pour lui-même, en acquerrait peut-être un peu davantage en face des événements qui venaient m'accabler sans relâche. C'est ce qui m'a donné le courage d'écrire le récit de ma vie.
Mais, arrivée au point où j'en suis, je m'aperçois que, s'il est des souvenirs affreux, il est, par cela même, des confessions bien difficiles à faire.
Je voudrais bien ne pas écrire cette page de ma vie, si une confession comme la mienne pouvait avoir des réticences.
Je ne sais quelle publicité est réservée à ces pages, mais, n'eussent-elles qu'un seul lecteur, je ne veux pas qu'il puisse m'accuser d'avoir dissimulé une seule des hontes de ma vie.
Le sentiment qui me guidera dans ce récit est bien supérieur aux divers mobiles qui ont inspiré ma conduite. Je n'ai jamais eu de goût pour les livres obscènes; j'ai fait le mal en admirant le bien; j'ai vécu dans le vice en adorant la vertu, et je vais essayer de raconter, le plus chastement possible, la vie la moins chaste du monde.
Je quittai la maison en me promettant de ne pas revenir, si je rencontrais Denise où j'allais la chercher.
Les moindres détails de ce départ sont présents à ma pensée comme si j'y étais encore.
En descendant l'escalier, je touchai ma poche pour m'assurer que ma fortune--cinq francs--y était bien encore.
Il tombait une pluie fine. J'avais mis mes plus beaux atours, et, pour épargner mon bonnet, je pris un petit fiacre. Je donnai l'adresse au cocher, exactement comme dans mon rêve. En entendant le nom de la rue et le numéro, il resta tout ébahi, sans fermer la portière.
--Est-ce que vous ne savez pas où cela est? lui demandai-je inquiète...
--Si, si, me répondit-il en riant. Et il monta sur son siége.
Le trajet me parut long. Nous arrivâmes devant une belle maison; le cocher me fit descendre; j'hésitai avant d'entrer.
--Est-ce bien là que vous allez? me demanda-t-il.
--Je pense que oui, lui répondis-je honteuse. Si vous voulez m'attendre cinq minutes, vous me ferez plaisir.
Il me fit signe que oui, et il s'assit sur son marchepied qui était resté ouvert. Ayant dépassé la porte cochère, je trouvai une barrière grillée, je l'ouvris. Une sonnette s'agita. Ce bruit, auquel je ne m'attendais pas, me fit peur.
Il y avait au fond de la cour d'énormes cuisines. J'allais ressortir, car je devais m'être trompée; Denise ne pouvait demeurer dans une aussi belle maison; mais, au moment où j'ouvrais la porte, une voix me dit:
--Qui demandez-vous?
J'étais embarrassée et je répondis en balbutiant:
--Pardon, madame, je crois m'être trompée... Je demande Mlle Denise; savez-vous si elle demeure ici?
--Je n'en sais rien, je ne connais pas les femmes. Je ne monte jamais; je suis cuisinière. Puis elle appela dans la cour. Fanny!... Attendez, me dit-elle, la femme de chambre va descendre.
Je suis assez loin de ce temps pour qu'on me pardonne un aveu, qui, d'ailleurs, a un rapport avec le triste récit que la vérité me force à faire. J'étais jolie, et, dans le lieu infâme où j'avais mis le pied, la beauté est le plus dangereux des passe-ports.
Mlle Fanny parut. Je dois dire qu'elle avait l'air personnellement très-désagréable. Cependant, après m'avoir regardée, elle me parla du ton le plus doux et le plus caressant.
--Qui demandez-vous? ma fille, me dit-elle, en se mettant en face de moi pour mieux me voir.
--Je demande Mlle Denise.