Part 15
Peut-être pourrait-on admettre qu’un homme ou une femme, parvenu à la maturité, d’esprit cultivé et avisé, ayant l’expérience du sophisme et le mépris de la bassesse morale, pourra lire impunément beaucoup de livres, même faux, même mauvais, s’il y a une raison de le faire. Mais tout lire! Et tout lire avant d’avoir beaucoup vécu! Songez donc à l’effroyable amas de mensonges, et de sottises, et de perversité morale que représente, à côté de purs chefs-d’œuvre ou d’œuvres estimables, une littérature quelconque, même si l’on ne tient compte que de ses écrivains de talent et de ses livres composés habilement! Et vous présumez assez de vous-même pour penser que ce flot si mêlé de systèmes, d’affirmations, d’insinuations, d’appels à la sensualité, de descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y laisser de trace! Vous croyez que pourvu qu’un livre soit artistement fait, il est inoffensif, comme si l’art n’ajoutait pas une force et un charme à des doctrines ou à des sentiments dont sans lui la grossièreté vous eût choqué? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration s’attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à l’idée bien parée et chantante?
Non, je n’en crois rien, et cela pour deux raisons. D’abord parce que j’ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop de vanité personnelle. Et j’ai connu plus encore d’êtres délicieux qui avaient changé de sourire, et de regard, et d’âme sans presque s’en douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu’elles plient ce qui est droit. Non, je suis certaine que la sottise, même géniale, l’erreur, ne peuvent passer habituellement dans un esprit sans obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes femmes, les plus honnêtes hommes, perdent quelque chose de leur honnêteté à lire des livres malhonnêtes.
Et, lors même que l’expérience ne serait pas là, est-ce que la raison toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture indifférente? Affirmer qu’aucun livre ne peut nuire à un esprit formé, c’est proclamer de deux choses l’une: ou que l’homme est impeccable, ou que l’un des principaux moyens de connaissance n’a aucun pouvoir de formation.
Il y a un choix à faire et une progression à suivre. C’est là le difficile. C’est d’autant plus difficile qu’il est puéril, presque toujours, de classer des livres en bons ou mauvais. Assurément, il y en a d’absolument mauvais. Mais beaucoup de bons livres ne sont bons que relativement; la question et la réponse sont et doivent être personnelles, individuelles, et ce qui est bon pour l’une ou pour l’un peut nuire à l’autre. Si j’avais à donner une formule, je m’arrêterais à celle-ci: il faut être supérieur au livre qu’on va lire. Entendez-le bien! Il ne s’agit pas de ne lire que les livres qu’on serait capable d’écrire! Cela réduirait singulièrement l’importance des bibliothèques. Je veux dire qu’il faut savoir ou pressentir qu’on a, en soi, et de par son éducation, une culture assez forte, une vigueur morale suffisante pour que la saine partie du livre vous profitant, la mauvaise ne vous nuise pas.
C’est ce que j’appelle être supérieur au livre qu’on lit. Mais on ne l’a pas lu? me direz-vous. D’autres l’ont lu. Le livre a une réputation, un parfum, une odeur. Et, en somme, vous n’agissez pas autrement, quand vous sautez une haie, à la chasse, ou un ruisseau. Vous ne savez pas au juste la hauteur de l’obstacle, ou sa largeur, mais connaissant votre bête, vous êtes sûr qu’elle sautera. C’est encore la manière des marins, quand ils disent qu’ils naviguent «à l’estime», se fiant à ce qu’ils savent, et aux yeux clairs, et aux oreilles fines, pour traverser la brume ou la nuit. J’ajoute qu’entre deux excès, l’excès d’estime est toujours celui qui nous sollicite.
Règle de bonne foi, en somme. Les jeunes filles ont une manière aisée de l’appliquer: elles font lire leur mère. Les jeunes femmes, d’un certain monde, n’ont pas toujours la même ressource, car, d’ordinaire, leur mari lit peu, j’en connais qui ne lisent point, et il y a un écart, qui n’est pas nouveau dans le monde, entre la culture d’esprit d’une femme et celle de son mari. Mais les jeunes filles ont leur mère liseuse. Quand une mère lit tout haut devant ses filles, elle est dans un de ses plus jolis rôles, et qu’elle joue à ravir. Elle a grâce d’État. Elle pressent les coupures, elle les fait si habilement et recoud si vite les bords qu’on ne s’aperçoit de rien. Avez-vous remarqué ceci? Quand un homme lit un texte qui n’est pas à l’usage de Marguerite, il a des jeux de physionomie qui révèlent qu’il va se passer quelque chose; il s’émeut; sa voix hésite; il y a des points d’orgue qui suspendent l’intérêt de la lecture, et qui risquent de souligner l’obscur et d’inscrire une phrase dans les parenthèses vides. Que la mère est donc plus fine, simplement parce qu’elle est mère! La maternité est créatrice de deux âmes à la fois: celle de l’enfant, celle de la mère. La mère qui lit a une assurance d’auteur, et bien plus, une impertinence heureuse; elle remplace un mot comme elle piquerait un point de tapisserie; elle n’a pas peur d’être sotte ou ridicule, ou prise de court, et elle ne l’est jamais. Ah! quels nombreux, quels utiles correcteurs ont les écrivains, quand les protes ont fini leur besogne! Quelles jolies leçons ils recevraient, s’ils pouvaient entendre! Et c’est ainsi que beaucoup de livres, qui ne peuvent être lus dans l’original, peuvent l’être dans l’édition maternelle et vivante. Combien je préfère ce système à cette indifférente mollesse, qui limite une jeune fille aux seules lectures estampillées pour elle, et qui font qu’elle attend dans l’ennui l’heure où elle ouvrira les livres que la mère lisait seule et tout bas! Que de fortes lectures, éducatrices de la volonté, peuvent ainsi préparer, non pas des amoureuses nourries seulement de romans et de romances, mais des femmes faites pour regarder la vie, avec cette belle vaillance, cette droite intention, cette claire vue du devoir et le mépris de l’à-côté, qui font qu’on la traverse, qu’on la soumet comme un royaume, et qu’on y devient reine.
Cela crée des titres impérissables à la reconnaissance des enfants. Quand ils grandissent, et qu’ils jugent non pas encore la vie, mais leur vie, et qu’ils peuvent voir que leur jeunesse a été intelligemment conduite et tendrement respectée, qu’elle s’est défendue elle-même dans la mesure où il le faut, et que pour le reste on l’a défendue; quand ils se sentent forts, épanouis, intacts, ils trouvent pour leur mère des mots autres sans doute, mais semblables à ceux que disait une petite fille que je connais: «Maman, vous êtes la plus mignonne, je vous ai choisie».
Temps d’épreuve, temps de préparation. Il est bon qu’il dure, la liberté grandissant à mesure que la curiosité diminue. Et puis, vient l’âge où les yeux ont vu tant de flots mouvants qu’ils peuvent juger le creux rien qu’à regarder la couleur de la surface. Alors, on peut aller loin, pourvu qu’on connaisse les phares. Alors on est un vieux pilote, qui peut sortir par tous les temps, ou à peu près.
* * * * *
Mes sœurs, vous qui lisez, soyez persuadées que, s’il y a une limite à nos lectures, posée par le respect de nous-mêmes, il n’y a pas de limite à leur variété. Ne soyons pas seulement des liseuses, mais des femmes instruites, savantes même, cela est souhaitable, malgré Molière. Beaucoup de lectures ne sont qu’une opération paresseuse de l’esprit. Elles ont leur temps. Quand elles prennent tout le temps, c’est trop. Quelle est la méthode à suivre? Je crois qu’il n’y en a pas. Je ne dirais pas cela à un jeune homme qui a une carrière à préparer; les diplômes supposent des programmes obéis. Et je pense de même, s’il s’agit d’une femme qui cherche à obtenir un brevet. Mais la plupart des femmes, en lisant, obéissent à un goût, ou à une fantaisie. Qu’elles suivent donc leur goût, ou leur fantaisie, et que les auteurs espagnols se mêlent sur leur table aux auteurs français; les anglais aux italiens; qu’elles passent, sans remords, du XIXe siècle au XVIIe, et au moyen âge s’il leur plaît, et même aux latins. J’ai toujours remarqué une certaine supériorité chez les femmes qui avaient un peu de latin, et cette supériorité était faite d’une sorte de fermeté de raisonnement, d’un goût sûr de lui-même et sans mièvrerie en littérature. L’ordre importe peu. Ce qui importe, c’est la variété dans l’étude; c’est le nombre des fenêtres ouvertes sur le monde. Là-dessus, il faut être exigeant, et là il faut savoir imposer à son goût une contrainte passagère.
Quand il s’agit d’instruire des femmes, il semble que la première préoccupation du professeur, de l’auteur du discours, ou de la conférence, soit de les «divertir» comme on disait autrefois. On s’adresse à leur imagination, à leur sensibilité. Et ce n’est pas un tort. Mais on s’adresse rarement à leur raison raisonnante; on a peur qu’elles n’aient pas la force de porter un syllogisme en forme. Et c’est de cette mauvaise crainte, et, au fond, de cette mauvaise opinion que je me plains.
Les femmes n’ont pas besoin de savoir l’histoire de la philosophie, et de peiner sur les manuels où l’on apprend jusqu’à quelle profondeur de sottise une erreur initiale, soutenue par l’orgueil, a pu conduire des intelligences souvent nobles. Je souhaiterais simplement qu’elles fussent averties des principales questions de philosophie dont elles entendront, autour d’elles, raisonner ou déraisonner. Il est bien désirable qu’elles sachent non seulement que M. X... est une bête, et que M. Y... en est une autre,--elles le savent déjà si elles l’ont rencontré,--mais pourquoi il en est ainsi; qu’elles n’aient pas seulement l’horreur instinctive d’une doctrine fausse, mais qu’elles puissent, d’un mot, sans discussion, sans pédantisme, montrer qu’elles ont vu l’erreur, qu’elles la connaissent, qu’elles ne sont pas dupes d’un phraseur ou d’un sophiste.
Les femmes sont parfaitement aptes à recevoir un pareil enseignement, qu’il vienne d’un professeur ou d’un livre. Elles ont une merveilleuse rapidité et sûreté de compréhension, aussi bien dans l’ordre des idées que dans celui des sentiments. Et elles se servent très bien ensuite des armes qu’on leur a fournies. Il n’y a rien de plus sûr qu’un coup d’épingle de chapeau pour dégonfler un ballon. Elles le donneront d’autant plus volontiers qu’elles apercevront, presque toujours, que la vérité les protège dans leur dignité de femmes, et les grandit dans leur influence d’épouses et de mères.
Il est nécessaire avant tout qu’elles fassent une étude attentive de la doctrine catholique. Je parle ici des croyantes qui ont à se défendre, mais aussi des autres qui ont à savoir. Je dirais à celles-ci: «Vous aussi, vous devez étudier la religion, non pas dans les livres qui la défigurent pour la combattre, mais dans ceux qui l’exposent. Le sens de la vie et la vue du monde sont entièrement changés selon que l’esprit ignore cette question ou qu’il la connaît. On ne peut y échapper que par une faute dont l’importance ne saurait être mesurée, même eu égard aux simples conséquences humaines. Car celles mêmes qui, en étudiant la foi, ne la trouveront pas, trouveront du moins cet immense bénéfice de la comprendre et d’être exactes en parlant d’elle. Elles sont sûres de sortir ennoblies de cette étude, et capables de plus de justice.»
Je n’oublie pas que la phraséologie qu’on emploie dans les discours ou les articles électoraux permet aux hommes tout à fait ignorants de ces problèmes de se qualifier eux-mêmes d’esprit affranchis ou libérés. Mais la réalité est toute différente. J’ai pu comparer, tout le long de ma vie, les deux espèces d’hommes et de femmes, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas les choses religieuses. Eh bien! je suis contrainte de constater que l’ignorance religieuse est une cause certaine d’infériorité intellectuelle. Il y a un monde où certains hommes et certaines femmes n’entrent pas, et ce monde est immense. Il y a des hommes qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne comprennent pas le langage, et ce sont leurs frères, et qui se comptent par millions. Sans une idée de religion acceptée, ou du moins comprise, l’histoire est en partie inintelligible; le plus bel art qui fut jamais, architecture, musique, peinture, sculpture, ne livre plus son âme à des âmes trop lointaines; les plus beaux mots, ceux de fraternité, de moralité, d’immortalité, perdent de leur solidité et de leur sérieux; le peu qu’est l’invention humaine dans le progrès social apparaît.
Quel regret. On devine, on aime l’être magnifique que serait cet homme si, au lieu de la petite lampe de mineur qui l’éclaire, il marchait dans le jour du soleil. Combien j’en ai rencontré! Ils savaient tout, quelquefois, sauf l’essentiel; ils avaient une réputation méritée, des dons de parole, d’ingéniosité, de cordialité, et un désir d’être utile au pays, et une modestie souvent véritable. Mais ils manquaient de curiosité supérieure; ils étaient impuissants où d’autres, par millions, se sentent libres; ils me semblaient des navires magnifiques dont les voiles pendent, fautes de vergues et de cordages, tandis que les plus petits bateaux s’en vont au large. Le vol de la pensée dans l’origine et dans la fin, le recours à une puissance qui est tout, l’harmonie d’un système où rien n’est omis, où la nature n’est pas sacrifiée, mais sublimisée et remise à huitaine, la prodigieuse communion des âmes dans l’univers et dans les siècles, toutes barrières de temps et d’espace rompues, ils ne soupçonnaient aucune de ces grandeurs, ni les autres, dont les plus pauvres hommes possèdent souvent le trésor intact. Ils causaient avec moi, et je reconnaissais en même temps leur science des choses humaines, leur ignorance des divines, leur bonne foi complète.
Oui, j’éprouve souvent une sympathie vive et mêlée de regrets pour des hommes qui ne pensent pas comme moi. Ce n’est pas une amitié ordinaire, puisqu’elle naît d’autre chose encore que des qualités dont ils ont donné la preuve, de la vue d’une puissance inactive qui est en eux, qui pourrait s’épanouir et multiplier la beauté de leur esprit, sa force, sa hardiesse et sa joie.
Et c’est pourquoi je dis: «Vous qui lisez, allez dans vos lectures jusqu’au delà de la vie!»
FIN
TABLE
I.--LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE 1 II.--UNE VIE 10 III.--OCTAVIE MERLE 22 IV.--LE PÈRE MULOT 31 V.--LA HAIE D’ÉPINE NOIRE 44 VI.--LA TRAGÉDIENNE 55 VII.--UN DISPENSAIRE 67 VIII.--MONSIEUR JOSUAH 75 IX.--CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ 91 X.--MÉDITATION SUR LE VILLAGE 101 XI.--LA QUÉRENTE DE PAIN 110 XII.--LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE 122 XIII.--LA PERLE 134 XIV.--L’ALLIANCE 143 XV.--LES ÉTRENNES 155 XVI.--UN CÉLIBATAIRE 165 XVII.--MADAME CANTEREINE 176 XVIII.--LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT 186 XIX.--LE DRAME DE KERFEUN 196 XX.--LE FAUCHEUR D’HERBE 207 XXI.--LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE 221 XXII.--LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU 230 XXIII.--LE BOURG ABANDONNÉ 242 XXIV.--LA VILLE AU ROUET 252 XXV.--LES YEUX 261 XXVI.--LES PETITES FRATERNITÉS 272 XXVII.--L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ 282 XXVIII.--L’ORCHIDÉE OURAGAN 291 XXIX.--LES LECTURES 301
535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.