Mémoires d'une vieille fille

Part 13

Chapter 133,782 wordsPublic domain

Eh bien! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et des femmes qui savent l’art difficile de secourir les misères humaines, de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d’espérance. Les uns le font pour l’amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un observateur attentif, qui étudierait un quartier d’une ville quelconque de France, serait d’abord effrayé de tous les maux qu’il y noterait. Mais s’il persévérait, il sentirait que tout n’est pas dit quand on a vu le mal et qu’on l’a signalé. Il admirerait l’ingénieuse tendresse qui visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d’entre d’elles. La solitude dans le malheur est encore l’exception, en cette France pénétrée de charité. Elle tend à s’accroître, et les causes seraient trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette invisible amie qu’est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand on ne l’attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu’elle oublie. Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés, lorsqu’ils s’avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la trace de l’inconnu qui les a précédés. «Dites-moi, madame, c’est bien la petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari?--Oui, mademoiselle, une misère, allez!--Trois enfants?--Plus que deux, parce que la voisine du rez-de-chaussée, qui a de quoi faire, s’est chargée de l’aînée. Et puis, on a récolté dans le quartier un peu de charbon: gros comme vous, ce n’est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n’est-ce pas, dans la peine?»

Petites fraternités. La campagne les connaît encore mieux que la ville. J’ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux, beaucoup de ces «hobereaux», dont on se moque aisément, mais que personne ne remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d’industries rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge, des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches. «Alors pourquoi restez-vous?» Ils ne niaient pas que ce fût un peu par amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant: «Je reste aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je puis faire.»

Petites fraternités. Je crois qu’elles ont un rôle immense. C’est peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.

XXVII

L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ

M. Le Bidon, qui avait l’habitude de couper son nom, parce que cela lui semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat au Conseil municipal d’Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir, banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus ancienne, la plus largement humaine, c’était la différence des fortunes, «du train», comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des libertés qu’elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait presque jamais libre, depuis qu’il était retiré des affaires. Autrefois, oui, il l’avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et l’appelaient familièrement «beau-père», avec ses clients mêmes, qu’il recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre «ceux qui consomment et ne produisent pas», et souffert, par ailleurs, d’assez nombreux retards dans le payement de ses factures. La vogue de l’automobile l’avait décidé à vendre son fonds. Depuis qu’il ne fabriquait plus et ne vendait plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la voix autant que son basset; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café, parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l’aigre. Il ne s’habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d’administration, conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la main: «Bonjour, Bidon!» allusion, peut-être, au petit ventre de l’ancien sellier, expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir accompagnait parfois d’un «mon ami», qui doublait la blessure. Il y avait, pour les diviser, la rondeur de l’un, la sveltesse de l’autre. A combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s’il eût cru qu’un verre d’eau rétablirait l’égalité des formes! Il y avait surtout l’héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.

M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville, prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un goût qu’ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où l’un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une réplique et de manquer d’invention. Ils n’en étaient pas moins bien reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque couvert en paille et trois cents mètres de clôture? Le Bidon envoyait un basset allemand, long comme la chevrette, et deux canards du Nyanza, qui portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçait-il à M. Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi? l’ancien sellier demandait la permission d’offrir un lion de fonte, avec le piedestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs héritiers, d’une rare liberté d’esprit. Il encourageait leur rivalité. Il n’était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite connaissance qu’avait de chacun d’eux ce petit vieillard maigre, rouge de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et magnifique d’indifférence. Il disait à son neveu mondain:

--Tu portes mon nom, mon cher, et c’est pourquoi je te destine mon argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces, notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse vaisselle plate des Bragance...

--Oui, mon bon oncle.

--J’ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce détail...

Il disait à l’ancien sellier:

--Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu: c’est presque une restitution. Et vois comme il te convient: tu commences à t’alourdir; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors difficilement, je dors là en ouvrant la portière.

Il y avait donc un testament.

M. Maunoir aîné ne s’expliquait pas sur l’essentiel; il oubliait d’attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu’il faisait. C’était là son tort, aux yeux des héritiers. Mais le bonhomme devait avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais leurs femmes et leurs filles, qui l’embrassaient, qui le prenaient pour confident, qui l’amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient d’ennui, comme une laitue verte dans la cage d’un oiseau.

Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l’esprit de M. Maunoir, banquier. Le cher oncle ne léguerait-il pas une somme importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de mère, qui venait d’acheter le greffe de la justice de paix du canton? Un pauvre diable, qu’on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu, demi-boiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir aîné?

M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se rencontraient dans l’antichambre de la justice de paix. L’ancien sellier arriva le second, essoufflé bien qu’il fût venu en fiacre, et hirsute d’émotion. Son cousin et concurrent l’accueillit avec cette désinvolture qu’enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom:

--Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je crois, en effet, que c’est une bonne précaution, à cause du garde, à cause de ce ménage douteux...

--A cause de tout! répondit durement Le Bidon.

--Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi aujourd’hui. Tu arrives le second; passe donc le premier.

M. Le Bidon entra dans la salle où se tenait, en l’absence du juge de paix, le greffier, qui ignorait le décès de M. Maunoir aîné, son grand-oncle. Il affirma qu’il y avait un testament, et qu’il en connaissait les clauses. C’était un pluriel hasardé. Pour appuyer son droit, pour se rendre favorable le greffier, et pour le consoler de ne point avoir part dans la fortune de M. Maunoir aîné, il lui glissa dans la main deux gros écus de cinq francs, et murmura:

--Mets-en beaucoup, des scellés, et appuie sur la cire: je me défie.

Le banquier Maunoir fit de même, et donna vingt francs, mais en s’excusant sur les dépenses qu’entraîne une vacation. Le greffier prit le louis, et bégaya en remerciant, ce qui doublait le remerciement.

Et l’après-midi, la justice se transporta à la Jodelle. M. Maunoir, venu en automobile, l’attendait; M. Le Bidon était annoncé; le garde-chasse avait mis sa plaque, sur laquelle était écrit: «La loi». Gravement, le garde, ouvrant les portes devant le juge de paix, le greffier, les héritiers, et les fermant derrière eux, on procéda à une recherche sommaire des «dernières volontés» de M. Maunoir aîné. On ne trouva rien dans le cabinet de travail, rien dans la chambre, rien dans la crédence en ébène du grand salon. Les héritiers devenaient nerveux. L’homme de loi, qui n’avait pas, jusqu’alors, adressé la parole à ce garde inquiétant, au nez courbe d’Indien, taché par l’alcool, demanda:

--Garde, vous ne savez rien?

Le garde se redressa, rectifia la position, leva la main...

--Ne jurez pas, c’est inutile...

--Alors, mon juge de paix, je dirai simplement qu’il est sous la Vénus en bronze du salon.

Il était là, en effet, le testament de M. Maunoir aîné, et il était là dans une enveloppe non fermée.

Ce fut une minute tragique. Au milieu du salon, sous le lustre, le juge de paix parcourut des yeux la feuille de papier timbré. Il eut un sourire bref qu’on put prendre pour un tic. Puis, déclarant qu’il n’agissait qu’à titre officieux, et bredouillant pour le mieux faire paraître, il donna lecture des dispositions principales du testament. M. Maunoir aîné avouait...

--Garde, retirez-vous! dit M. Le Bidon.

M. Maunoir aîné avouait avoir placé tout son capital mobilier «en viager». Il ne s’excusait pas, d’ailleurs, et donnait la Jodelle, les meubles «sans aucune exception ni réserve», à la ville de Romorantin, sa cité natale.

M. Le Bidon reçut très mal le coup, et jura, comme autrefois, quand un de ses ouvriers lui gâchait un collier. Son cohéritier ne dit rien d’abord. Il était pâle; il domptait la rancune que l’autre avait lâchée. Après un moment, il fit un signe de la main.

--Tais-toi, Bidon, dit-il; ce qui nous arrive est une aventure commune: les hommes héritent toujours les uns des autres, mais jusqu’à la dernière heure, on ne sait pas quel aura été le bénéficiaire, des vivants ou du mort. Nous nous sommes trompés. Il y a eu une erreur sur la personne. C’est lui qui a hérité tout le temps!

Je viens de suivre l’enterrement de M. Maunoir aîné.

XXVIII

L’ORCHIDÉE OURAGAN

--Petit, la nuit n’est pas sûre, veille bien!

--Oui, monsieur Parémont.

--Assure-toi que les portes des serres sont toutes fermées; je crains des sautes de vent: les étoiles ont le regard insolent, ce soir, entre les nuages.

--Oui, monsieur Parémont.

--Je viendrai te relever à quatre heures demain matin... Ne t’endors pas... Règle bien ton calorifère,... pas moins de douze degrés, mais, comme la nuit s’annonce froide, à ta place, je forcerais un peu, j’arriverais à treize ou quatorze...

M. Parémont, qui avait entr’ouvert la porte vitrée et, d’une main la retenait, tandis que ce l’autre il tendait à l’air libre, et levait très haut sa lanterne quadrangulaire, M. Parémont tourna la tête pour ajouter, d’un ton pénétré, inégal et jaloux, comme celui d’un poète qui récite ses vers:

--Songe, petit, que nous avons en fleur cinq _Cattleya Tryanæ_, les plus beaux de tout Paris.

Un rire de petit faune lui répondit, et, dans la nuit, des mots d’argot et de latin, associés drôlement, suivirent l’horticulteur qui fermait la porte:

--Et le _Brassavola Digbyana_, pourquoi vous ne parlez pas de lui? Elle est chouette, la fleur, pourtant, avec son air de canari qui fait le gros dos!

L’horticulteur était parti. Le petit Tricotel, Jérôme de son prénom, enfant de Paris, resta seul dans le tunnel ramifié de la serre, parmi les milliers d’orchidées que l’épaisseur d’une vitre défendait contre le froid de la nuit, contre la mort. Il connaissait sa responsabilité, autant que peut la mesurer un gringalet de seize ans, qui n’a jamais eu plus de trois francs dans sa poche, le dimanche, pour l’apéritif, le restaurant et le théâtre. Le père prenait le reste, comme il est juste. Le père, c’était le cocher aveugle des Ternes, qui a dû vous «charger», une fois au moins dans votre vie, le soir où vous avez accroché: un homme poli, vous vous souvenez, coulant sur le pourboire, et qui, lorsqu’on l’avait payé, portait sa main pleine de monnaie tout près de son œil droit. Il prétendait voir de cet œil-là. Bien des gens prétendaient le contraire. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le père Tricotel ne sortait que le soir, après sept heures, quand les rues sont plus libres. Il attelait son cheval, une bête de grande expérience, née à Paris également, et qui savait toute seule prendre la droite d’une voiture qui vient, ralentir aux tournants, obéir au bâton levé des gardiens de la paix; il descendait l’avenue des Champs-Élysées, et les dames d’un certain âge, en quête d’un cocher de confiance et d’un cheval aux allures bénignes, faisaient signe à Tricotel qui ne remarquait rien, mais à sa bête aussi, qui parfois s’arrêtait.

De là, tout naturellement, l’entrée de Jérôme chez l’horticulteur Parémont. La place de chauffeur-veilleur de nuit s’étant trouvée vacante, et Tricotel l’ayant appris, le cocher dit à son fils: «Tu es trop jeune pour monter sur le siège, Jérôme, mais, en attendant, tu peux bien t’entraîner à veiller. Ça sera un commencement d’apprentissage. Même que je te juge plus heureux que moi, puisque tu seras au chaud, et que tu travailleras dans la fleur.»

Jérôme aimait son métier: non pas la veille, mais l’orchidée. Depuis un an qu’il vivait chez l’horticulteur de Vanves, ce jeune garçon imberbe, aux lèvres molles, mais qui avait dans les yeux tout l’esprit de sa rue, gouailleur et décidé, s’était mis à étudier les procédés de culture de M. Parémont, les mœurs et l’histoire des variétés «nées dans la ménagerie», comme il disait, ou importées des contrées dont le nom seul donne chaud: Brésil, Java, Népaul, Assam, Philippines, Équateur. Avec le patron, il ouvrait les caisses grillagées dans lesquelles sont expédiées les précieuses plantes; il étendait sur des claies, au-dessus des auges pleines d’eau de pluie, les tiges flétries, les bulbes à demi desséchés, les racines endormies et comme mortes qu’avaient cueillis, trois ou quatre mois plus tôt, dans la brousse ou la forêt vierge, les chasseurs d’orchidées. «Quelle couleur ça fera-t-il, patron? demandait-il.--Ça dépend, mon garçon: voilà l’_Angrecum sesquipedale_, l’une des plus belles fleurs de Madagascar, et bien plus belle dans nos serres que là-bas, large comme la main, cinq pétales de cire blanche et transparente, et un éperon comme ceux des cavaliers mexicains; voici le _Phalænopsis grandiflora_, visage de neige et gorge d’or; un _Dendrobium_ qui portera des couronnes de perles maculées de pourpre violet, et voici un tout petit sabot vert, une épingle de cravate, en émail, qui appartient au _Cypripedium_. Que voulez-vous de mieux?--Je voudrais, monsieur Parémont, une orchidée couleur de mon sang quand je me pique!--Moi aussi, Jérôme, je la payerais cher! Mais l’orchidée est une blonde, voyez-vous, elle a le goût des nacres, des blancs, des roses, de toute la gamme des violets et des mauves; elle a peur du rouge-cerise.»

Quelquefois, l’horticulteur, amusé, demandait à son tour: «Jérôme, vous êtes curieux des choses du métier. Je sais bien que c’est un des plus passionnants qui soient, mais enfin, vous n’avez pas été, comme moi, élevé avec l’orchidée, il n’y a même qu’un an que vous la connaissez: qu’est-ce qui vous plaît tant en elle?» Un jour qu’il venait de répéter la question, M. Parémont entendit l’ouvrier qui répondait: «C’est que, voyez-vous, elle vit de l’air du temps, et je lui en connais de la famille, dans le quartier des Ternes, à l’orchidée!»

Jérôme pensait justement à cette plaisanterie, en passant au milieu des serres, entre les plantes qu’il devait préserver du froid; les unes poussant dans des pots où elles ne trouvaient ni terre, ni fumier, mais seulement de la mousse hachée avec un peu de racine de fougère; d’autres, posées, les racines presque à nu, dans des paniers suspendus ou sur des branches... Oui, c’était vrai pour elles toutes: elles vivaient de l’air chaud, saturé d’humidité, dans lequel nuit et jour elles baignaient, plantes mal attachées au sol, bâtisseuses de nids dans les arbres, gueuses des pays de lumière, habituées à se passer de la graisse commune, mais d’une richesse inouïe en transparence de fleur, en caprice et en âme.

Cette dernière idée, Jérôme Tricotel ne la formulait peut-être pas très nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux. L’aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde, inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant un tour de vis aux radiateurs, et s’agenouillant près de la gueule du calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C’est la bête qui court et qu’on ne tuera point. Puis tout s’apaisait. Le petit Tricotel, quand il se tenait près d’une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la morsure du vent glacial.

Sa ronde achevée, il revint à l’entrée de la grande serre où il avait quitté son patron, posa sa lanterne sur l’étagère au milieu d’un groupe d’orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les fleurs qu’il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de clarté des jours d’hiver, quatre _Cattleya Tryanæ_ avaient fleuri et même un _Lœlia Digbyana_. Celui-ci,--tête de canari ébouriffé, avait dit Jérôme,--ne portait qu’une fleur, cinq pétales d’un jaune verdâtre, et au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d’or, qui s’ouvrait, s’épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et innombrables. Or, à l’endroit où la gorge se détachait des profondeurs de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les reflets jaunes. Les _Cattleya_, d’un mauve léger, à labelle de velours violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les glaces des fleuristes, et ils n’avaient de remarquable que leur taille et la ferme beauté de leurs lignes.

Jérôme s’endormit. Les heures coulèrent. Tout à coup, un fracas terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend: il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le patron. Il rallume à grand’peine sa lanterne, et la première idée qu’il a dans l’épouvante, c’est de regarder l’heure. Trois heures et demie. D’un geste rapide, d’un mouvement tournant du bras, il éclaire le côté droit de la serre: tout est par terre ou nage dans les cuves pleines d’eau; les cinq belles orchidées qu’il aimait, les _Cattleya_ et le _Lœlia_, couchées sur le sol, écrasées l’une contre l’autre, et toute leur mousse éparpillée, sont déjà sans doute mortes; il jette un cri; il veut sortir; une ombre, un homme furieux se précipite dans la lumière que l’enfant tient à bout de bras.

--Misérable! Misérable! Qu’as-tu fait!

Alors le petit se détourne, il détale, il saute d’une serre dans l’autre, s’évade, gagne la porte du jardin, et continue de fuir à travers les rues de Vanves.

Le dommage était grand, M. Parémont se crut d’abord ruiné, et il perdit cinq minutes à pleurer. C’était un artiste, un être de sentiment, c’est-à-dire de beaucoup de faiblesse et de beaucoup de force. L’espérance le ressaisit vite, parce qu’elle est au fond de tout amour, et seul, sans aide, dans la nuit, il se mit à masquer les trouées du vitrage, puis à relever ses mortes et ses blessées. Quand il aperçut le paquet boueux, froissé, lamentable, que formaient les _Cattleya_ et le _Lœlia_, il détacha les bulbes, les tiges, les fleurs brisées; il ne lui resta bientôt plus, dans la main, qu’une seule des cinq orchidées triomphales, la seule indemne, et il observa que, dans la chute, la fleur d’or et de pourpre du _Lœlia_ était venue s’écraser contre la grande fleur mauve. Les deux fleurs se tenaient embrassées. Il enleva la fleur d’or, et laissa l’autre, et, comme il était poète, il dit même: «Si une graine pouvait sortir de toi!»

Et l’étui de la graine apparut, après de longs jours d’attente. Il lui fallut quinze mois pour mûrir. La graine semée, dans la mousse, demanda six ans pour devenir une belle plante.

Enfin elle a fleuri. M. Parémont a veillé plusieurs nuits pour guetter le premier regard des pétales qui s’entrouvent. O merveille! la petite tache rouge s’est répandue; l’hybride pourpre cerise est trouvé. M. Parémont ne l’a laissé voir qu’à de rares amis; il espère, dans trois ou quatre ans, exposer dans Paris toute une corbeille d’orchidées ouragan. Et il dit: «Dans cette tourmente où j’ai tant perdu, un germe inattendu est né, et j’ai tout retrouvé.»

XXIX

LES LECTURES

Le nombre des amateurs d’art a bien augmenté. J’en rencontre partout. La fille de ma concierge, personne instruite, qui ne sait pas si Dieu existe, ne se trompe pas de cinquante ans sur l’âge d’une tapisserie. C’est un goût vif et général. On regarde plus de tableaux, on écoute plus de musique qu’autrefois. Deux joies se sont multipliées et popularisées; elles ne transforment pas les âmes, elles ne les rafraîchissent qu’un moment; elles sont fugitives; mais ce n’est pas la faute de ceux qui les goûtent, et je suis ravie qu’ils soient nombreux.