Memoires D Une Contemporaine Tome 8 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 13
Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres _s'harmoniaient_ admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres. Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une somme assez considérable.
Je fus encore retenue à dîner à la _casa Saluzzi_, et je ne retournai à Gênes que fort tard.
CHAPITRE CCXII.
Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.
Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le _monstre_?»
J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues. «Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne, sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai le recteur à un de nos banquets: en vrai _chanoine_ de l'église anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers. C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer. Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de sa mort tragique me poursuit encore.»
Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais donc parler de lui à la troisième personne.
Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année, page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G*** s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente. Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort, s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie; mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir. Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie, prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source, je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir: vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie, nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs de la _régence_. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait: «Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres: aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais. J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'_index_. Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore. Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant; mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles, me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais un monstre.»
Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M. Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que, pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.
La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence allait, hélas! commencer.
CHAPITRE CCXIII.
Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.
Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en consolations.
Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin, de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais, je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes pleurer à la place du _dernier regard_! Que de fois, à cette place, je fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient jamais mes immortels souvenirs!
J'avais déjà en portefeuille quelques faibles productions. Je résolus d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi, disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve était si doux!
J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires, tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop grande indifférence des préjugés et de l'opinion.
Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours. Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération, comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.
Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie, pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans; l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il appelait mes _rigueurs injustes_ ne put un instant ni l'éloigner ni le refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui inspirer.
J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils, c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle écrit pour les libraires.
«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait seulement dit un mot.»
Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de me chagriner, m'amusait beaucoup.
Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi, annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles abominations.