Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 9

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Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous, donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire, les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause de ce changement.

Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion de me revoir.

J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens. Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après, un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place, me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie, laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle, surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature avait le plus généreusement traité.

Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir quelquefois.

«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»

Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes, crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration, n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.

J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les _negros_. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années; mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et le moine profita de celles des vainqueurs.

Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé, si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne; mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»

Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir. J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage finirait par la Conciergerie.

S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue, quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce dernier boulevard des libéraux.

Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui, auraient dû solliciter de lui un asile.

Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car on n'avait pas encore inventé les mots _apostolique_ et _absolutiste_ pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.

CHAPITRE CCV.

Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.

Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas, dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême. Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier. Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on appelait le _séminaire des nobles_, qui avait plusieurs fois servi de prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après.

M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures, et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans l'antichambre.

Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole. Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré. Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite. Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud.

M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits, je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire. J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je, le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement, joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.»

La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas. Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions convenus, de parler de Riego.

Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier.

En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego; mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans. Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez, renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite que je lui avais faite dans sa prison.

L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée _de la Cebada_. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée, tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où les circonstances l'avaient placé.

CHAPITRE CCVI.

Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.