Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 8

Chapter 83,810 wordsPublic domain

Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.

Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24 mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala, et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la convention signée avec le major général de l'armée française, et approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.

Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»

Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes, et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la ville, tout rentra dans l'ordre.

Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême; mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.

CHAPITRE CCIV.

Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.

Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid, il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7 juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.»

M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***, quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7 juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le froc ait couverts.»

M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe; beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession, s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince. Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche.

Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince, les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de Villa-Hermosa, situé auprès du Prado.

En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant _mort aux negros!_ c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata de temps à autre.

Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent. Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens ignorans et en général peu riches.

M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général. Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos; il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien, maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul, dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire. Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus assidus commensaux.

Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis.

M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre, il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes ensemble au couvent de Saint-François.

Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon. L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras, extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar, vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et nous invita l'un et l'autre à prendre séance.

Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou, si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.

Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu, et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous, mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»

«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi; j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»

J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que, quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas, les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»

Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son âge et de son état.