Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 7

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Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi, qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la Camarilla?

«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y en a encore une?

«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle, les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7 juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons, se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.

«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort gai dans ce moment?

«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère; j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement, soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique. Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après. L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais patriotes, d'exterminer ces _infâmes modérés_ qui entravaient tout. J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles, qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine.

Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de répondre que je la recevrais volontiers.

Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici, me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque, malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui, ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins.

«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818, pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale. Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que, sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me dit le roi; _hombre con faldas_[2], c'est tout dire. Sa majesté me fit présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.»

Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour. Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est, fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro; je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.»

Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied, vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop constitutionnellement.

«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler l'hommage de mon profond respect.

«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus: que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid.

«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté.

«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on voudra l'appeler, est une _bêtise_ (l'expression est textuelle); mais il n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux, je vous en préviens.»

Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse, et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.» Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans.

CHAPITRE CCIII.

Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec les Français.

Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence, afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France, parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre, de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites.

Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard, d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.»

Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi en fit donner communication par le ministre San-Miguel.

J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de _divino_. Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M. le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse, d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa, littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être jalouses.

Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre, ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de la Foi.

Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance, il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne aussi rapide.

La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!»

Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi. Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel, se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances.

Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais très rarement.

On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.

Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai, dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un seul instant.