Part 5
Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.
Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne soit pas la bande de _los siete ninos de Écija_.» Le postillon adressa quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous, nous n'avons affaire qu'aux _Mamelucks_.» Tout étonnée de ce que me disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les _ninos d'Écija_ et par les _Mamelucks_. La ville d'Écija a été le berceau d'une bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or, voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.
Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant: «Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai 1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors, ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous arrivâmes à Séville.
Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de Cadix par une baie de trois lieues de large.
Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis danser le _bolero_ et le _fandango_, qui me parut plaire beaucoup aux spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville, celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.
Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid. Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C..., où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann, dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était extraordinaire.
CHAPITRE CCI.
Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux fuyards.--Beau trait de Yusef.
Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait, parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez n'entendait pas défendre.
J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid, parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres, pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes du 7 juillet.
Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi, suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de _vive le roi absolu!_ se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de _vive le roi constitutionnel!_ poussés par les miliciens. Ces cris effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes: la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère, l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom, que le seul cri qui plût à son coeur était celui de _vive le roi constitutionnel!_
Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la garde royale.
Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.
Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge, étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la clôture des Cortès.
Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour; mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de _vive le roi absolu!_ poussé par quelques soldats. La journée se passa assez tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes, appelé _Landaburu_, avait été assassiné dans le palais par ses propres soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations, qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité, et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a quelque chose de plus insaisissable encore.
La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid, au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo, qui prit le commandement en chef de toutes les forces.
Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres événemens pour prendre un parti.
Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes, même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le quartier-général était à la grande place, où avait été établie une batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement.
Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis; et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode, la promenade favorite.
Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que, quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid.