Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 3

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Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix. J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé par une âme puissante sur une âme faible.

D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D. Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui la plus haute idée, mais c'est un _afrancesado_, il a porté les armes contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid; elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant, que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore reconnaître en eux.

Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro; et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai, d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais, par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret: j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois. J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant. J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.

Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition, même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un _colleras_ nous attendait. Je représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée. Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette, bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général, et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie, pourvoir danser le _bolero_ et le _fandango_, dont il supposait que je n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je saluai le général après que le _bolero_ fut terminé. Il m'engagea poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait fort peu de personnes.

CHAPITRE CXCVII.

Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines napoléonistes et constitutionnels.

Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos, j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que la reconnaissance est toujours un devoir.

«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»

Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai en quoi je pouvais y être mêlée.

--«Voici _votre utilité_, et vous êtes trop généreuse pour nous la refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer de vous mettre dans nos intérêts.

«--Mais dans quel but? repris-je.

«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez, par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes. Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue, mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère. Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira, j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu. Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire, de l'ambition, du bonheur des autres.»

Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence. Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans, qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien l'italien. _Un peu_, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait pu dire _benissimo_, car son accent était aussi pur que celui d'un Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion, qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la religion.

«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»

Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.

Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal nommé _mayoral_; un postillon appelé _zayal_, ancien mot arabe qui veut dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux instruit obéit au commandement de son sergent. Le _mayoral_ parle constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de _coronela_, _capitana_, _golendrina_, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges, parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse d'_Ara-Coeli_, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent, qui était un des plus ardens partisans de la révolution.

Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de bataille, put comparaître dans un monastère.

En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet, dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage. Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours: le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous accable.»

Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés, et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans l'après-midi.

CHAPITRE CXCVIII.

Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.

Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui descend jusqu'aux pieds.

Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et peut-être à vous demander des conseils.

D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va bien.»

Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à les en dissuader, plus ils le croyaient.

D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.

Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.

Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.

Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais, malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D. Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près de la place célèbre, qu'on appelle _La puerta del Sol_, rendez-vous de tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef, qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M. Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M. Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge, et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.