Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 18

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A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment, ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné. Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la famille.

Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui promet un accueil consolant. «_Comme vous voilà changée!_ s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du _foyer bienfaisant_, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du courage.

«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne _folle_ que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite, avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de fait?

«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.

«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.

Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment. Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à la fois, type particulier de sa physionomie.

Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse existence de sujets pour occuper la curiosité du public.

«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»

Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper soigneusement.

Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement. Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis, je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite suffisante pour mourir.

Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat. Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire davantage.

En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la famille de mon mari.

Paris, 2 février 1825.

MONSIEUR,

«Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu dignement; mais je vous dois une justification après toutes les preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que j'aurais eu bien beau jeu si _comme elles_ j'eusse consenti à servir _tour à tour Baal et le Dieu d'Israël_. Il est _faux_ que _j'aie abjuré_ à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée _protestante réformée_, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne _faire jamais aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi_, voilà, je puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr. que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur, soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources; mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je regarde comme sacrée.

Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie; il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma jeunesse.

Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions, souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère tout de votre obligeante et sûre entremise.

Agréez, je vous prie.

J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle _de sa femme endormie_. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je viens de transcrire une réponse de deux lignes si _réfléchies_, si _froides_ de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu après le prospectus de mes Mémoires.

Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui, infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot: m'auriez-vous reconnue?

--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce, qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié. J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur, l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus m'accueillit _une fois_ avec un entier et aimable souvenir du passé; depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui, et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement à ce sujet.

CHAPITRE CCXVIII.

J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.

Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard. Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante; mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.

Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée, malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:

«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous venir au jardin?»

«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt sacré m'abandonne!»

«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»

«--Ce soir.»

«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour votre voyage.»

«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»

«--Ne vous en tourmentez point.»

J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.

Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins avare que celle de la nature.

Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre ardente, et ma blessure était rouverte.

L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et qui allait peut-être...

J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était un véritable supplice.

Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.

Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, est entre mes mains:

«Ma chère,

«Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me dites, qu'ils vont mieux.

«Tout à vous,

«_Signé_ TALMA.

«Je vous envoie 150 francs.»

Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai composé les tomes 4 et 5 de mes _Mémoires_, cette maison où j'ai eu dans l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée pour le peu de qualités que je crois avoir.

J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le monde.