Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 15

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«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.

Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.

Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr. pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.

Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier essai, je plaçai quelques cahiers de ma _Corinne_ dans mon _vade mecum_ et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du pédantisme. J'offrais ma _Corinne_ presque d'un air timide et humilié. On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail; rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune en ma faveur.

J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable accueil du public.

Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma _Corinne_ ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages. Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez point _de nom_, et on _n'achète_ que le nom aujourd'hui.--Je répondis avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu arabe de vos propositions.

Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais encore tout sacrifié.

J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de _Corinne_; il me conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: _d'un vieil ami qui est désolé aujourd'hui de n'être pas riche_. J'ai, dans le cours de deux ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours. Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.

J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir, pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:

«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un moment?

«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre... que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.

«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai soixante-cinq ans, vous en avez quarante.

«--Quarante-six, monsieur.

«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de cheveux blancs que rien ne dissimule?»

J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.

«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.

«--Comment?»

Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour que je ne le nomme point.»

Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait quelques pages déjà lues de ma _Corinne_. «C'est écrit avec âme, c'est écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur, tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes? Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.

Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold, car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail. M. P... fut exact à venir chercher _Corinne_. J'étais sortie pour ma promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à quelque théâtre. Mes passe-ports me donnaient la qualification d'_artiste_. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse; car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant _le talent de faire des livres_, je n'en parlais jamais et ne _reprenais_ personne dans la conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.

M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un reçu mon manuscrit de _Corinne_, m'engageant à continuer; ce que je fis, au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire, et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident. Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée; il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir, continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement. Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes illusions! Je m'imaginai que la lecture de _Corinne_ avait détruit les favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de la vanité.

Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois; mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés, ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma bourse fut vide et mon portefeuille plein.

N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir, sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages suivantes vont le faire voir.

Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la _Corinne_ de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le surlendemain dans le _Constitutionnel_. Je m'y attendais si peu que je ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le _Constitutionnel_. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première inspiration de la Contemporaine.

Constitutionnel du 15 septembre 1824.

«Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne qui cultive les lettres avec une brillante imagination et l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque _étrangeté_ dans le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»

À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!

MONSIEUR,

L'article sur la seconde _Corinne_ due au pinceau, au génie créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour, j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais, c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur _les belles faiseuses de thé_ m'ont rappelé un court séjour à Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au _very shocking, very improper_ qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée... marbre. Je compose une _Corinne_. Mon héroïne née sur les bords enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter, messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour: _elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé_ son amour couvrit aussi _un sein de dix-huit printemps_, près des restes mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et angoissé de tant de souffrances.

Agréez, etc.

CHAPITRE CCXV.

Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.

Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans écrire, c'était mourir.