Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 14

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Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant, comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans, le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang n'avez-vous pas même brisés!

Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution.

Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette _aurea mediocritas_, si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre pour l'obtenir.

En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et, quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition, n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller autrement.

Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux. Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde, s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.

Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue _del dolce favellore_, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au..., célèbre dans sa société.

Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me mis à lire. Je lus:

Une île où grondent les tempêtes Reçut ce géant des conquêtes. _Tyran_ que nul n'osait juger, Vieux guerrier qui, dans sa misère, Dut l'obole de Bélisaire À la pitié de l'étranger.

Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme[7] qui entend bien l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de toutes parts.

«--_Tyran_ et _pitié_.

«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me dit milady avec un air atterrant?

«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense comme un autre enfant d'Apollon:

Que _la lyre au tombeau ne doit pas insulter_,

et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.»

Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle. Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets, les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être coupable.

Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité, mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui. J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; _agir sans réfléchir_, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold, car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva! l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec vivacité.

«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir.

«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis, comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre bonheur.»

Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante. «Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un titre de plus à son estime et à ses regrets.»

Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice; plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis redevable et dont je lui dois faire honneur.

Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages. Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit; car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me procurais une petite ressource.

Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700 fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.

Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.

CHAPITRE CCXIV.

Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de misère.--Lettre au Constitutionnel.

Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà, mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser, à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis, d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.

Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?

La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter. En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant, l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières et je vois encore vos larmes.

«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour laquelle je vous suis nécessaire.

«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.

Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais incapable d'un hypocrite serment.