Part 12
«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de _vive Byron!_ et que ce nom sera synonyme de _vive la liberté!_» Byron n'éluda pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe, la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le casque de Byron.
Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron, entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme! C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au moins Thane de Cawdor et de Glamis.
Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort, reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme, dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez, et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes de croix en son intention.
«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs, aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois entrer mon ami le Nabab[5]; c'est un esprit fort, parlons d'autre chose.»
CHAPITRE CCX.
Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois.
Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'_autorité locale_ d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces. J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi, bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la _prima dona_. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir: «C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est un _picarone_ qui exploite les poches du public pour son compte, mais qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner; et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer d'avance tout le mystère de cette aventure.
La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi, était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus carbonari.
Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits, avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du brick anglais _the Blossom_, qui était en rade, pour y demander du secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi, eut le premier recours à ses jambes après avoir crié _sauve qui peut!_ les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait de sa vie, me dit-il, et du talent de la _prima dona_. Je lui promis le secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M. Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron, de conduire ma pauvre bégum à bord du _Blossom_.» J'entendis aussi ces paroles _d'a parte_, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah! madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo: nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum, la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à _casa Saluzzi_, où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les _Genoëse_ étaient des voisins dangereux: «Ce sont les _Bravi_ de l'Italie, dit-il, je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service: il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je bientôt me rendre à Livourne[6].»
Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.» Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était une .. Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. Cela m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait accueilli ma demande.
CHAPITRE CCXI.
Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.
J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je reviens à la _casa Saluzzi_, où je continuai à me rendre assez exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez dans _don Juan_,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les réponses; mon _exactitude_ consistera à ne rien dire de trop, et à taire ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui par delà les nuages.
Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un _phrasier_: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les peuples comme des mots d'ordre.»
Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»
Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant _historien_; hélas! elle sera en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. «Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette élégie d'_Adieu_ qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une veilleuse devait favoriser cette _substitution_. Il faut vous dire que j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma _compagne_ me semble déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le surlendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»