Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 9

Chapter 93,919 wordsPublic domain

«Ah! je ne suis plus étonné, me dit-il; une tête à roman, au premier malheur, tourne toujours à la dévotion; mon amie, je ne serais pas surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulière Polonaise.

«--Peut-être soeur de charité, peut-être religieuse; mais jamais en pélerinage sur une grande route, je puis l'assurer.»

Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste, nous n'avions pas observé ni l'un ni l'autre deux individus qui étaient arrêtés sur le carré, et qui nous épiaient très attentivement. Cettini les aperçut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu ménagés. Aussitôt un des deux s'avance et dit, avec une très maussade politesse: «Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrêter;» et effectivement il l'exhiba. J'étais extrêmement saisie; Cettini fit par son sang-froid honneur au nom romain. «C'est une méprise, dit-il; mais il faut obéir, Messieurs, au lieu d'écouter à la porte. Il fallait tout bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation vous ne rapporterez guère... (Nous avions toujours parlé italien.) Où me conduisez-vous?

«--Chez le commissaire de police.»

Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut accordée, et nous voilà à onze heures dans les solitaires quartiers d'Anvers, escortés par quatre gardes. Le commissaire était aussi poli que ces messieurs le sont peu en général. La méprise fut prouvée, et après deux bonnes heures d'explication on nous laissa la liberté de regagner notre auberge. Cettini me dit: «Voilà qui me dégoûte du séjour de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une promenade.»

J'en fus tentée; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir après être convenus que nous nous écririons régulièrement, et qu'au premier mot on se joindrait, si je me décidais à passer la mer.

À peine rentrée, on me dit qu'un jeune homme, qui écrivait au Constitutionnel d'Anvers, était venu et devait revenir. Il était trop tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifié mon pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait m'annoncer une chose agréable, quoique douloureuse aussi. Regnault de Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit même à Anvers. Ce jeune homme avait reçu une lettre pour me la donner à moi-même, et cette lettre je ne la reçus que lorsque Regnault était déjà loin: J'avais manqué une preuve de souvenir à un ami malheureux; oh! j'étais vraiment inconsolable!

CHAPITRE CLXXXVI

Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur impérial Van Maanen.--Les frères d'armes.--Départ pour Gand.

À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui, parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La Rochefoucauld, où se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_, _Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et _d'André_. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly, Barnave et Thouret.

Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à _Monsieur_. Madame Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?

Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie, depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration; car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue, Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.

Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi, avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse; que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point. Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le voir passer à Anvers.

Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.

Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial. Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or à une mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France, lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui. Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ, laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble bienfaisance de l'ami de Lepelletier.

Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la justice du roi des Pays-Bas.

Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé, qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi; que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je n'en avais pas moins été agitée.

«--Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?

«--Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une lettre.

«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.

«--Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor, qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma disposition, et je veux l'y conduire.

«--Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars, et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu savoir du Romain.»

Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une qualité _à part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement. Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.

CHAPITRE CLXXXVII.

Arrivée à Gand.--Nouvelles de Carnot.--Lettre de madame de La Valette.--Les frères Faucher.--M. Niret.--Le mari ressuscité.--Lettre de Léopold.

Je ne connais rien au monde de plus triste que l'énorme ville de Gand; on dirait un immense cloître. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Français dont ils ont adopté les manières, les opinions et les habitudes, ne voient pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des Français sans se souvenir qu'eux aussi l'ont été, et que dans notre gloire ils avaient eu leur part noble et large. À Bruxelles, la fraternité n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais à Gand la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de l'étiquette aux exilés qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne pourrait guère être pour eux qu'une halte et point un séjour. C'est au premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis, mais sans pouvoir jamais m'accoutumer à son cérémonieux ennui. Je descendis à l'auberge de la poste, à côté du théâtre français, salle fort laide, déserte alors, et dont le mauvais goût semblait avoir été l'architecte. Mais en revanche, l'hôtel de la poste était une des meilleures auberges que j'aie pratiquées dans mes nombreux voyages; table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et même prix modéré. À peine descendue de voiture, je courus à la poste aux lettres; je me rappelais avoir écrit le jour de mon arrivée à Anvers que j'allais me rendre à Gand et de là à Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on m'adressât mes lettres, poste restante, à la première de ces villes. J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de Léopold. Cette dernière, je ne l'aurais pas ouverte avant d'être retirée dans ma chambre; car à la seule vue de ces caractères bien connus et bien chers, mon coeur retomba dans une émotion qui me fit trembler pour mon avenir.

Le premier éclair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7 décembre fut de savoir Léopold vivant. J'avais eu la force de fuir une explication ardemment désirée, parce que chaque battement de mon coeur me disait: «Tu l'aimes avec passion, et il ne doit être que ton fils;» mais il n'avait pas une minute cessé d'être présent à ma pensée. Déjà je l'avais accusé d'un trop long silence, et pourtant j'étais moi-même cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges de ces inconséquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais cette lettre, et, sans aucune exagération, je puis dire qu'elle brûlait mon sein où je l'avais placée. Ce moment est peut-être le seul dans ma vie où j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beauté; car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un homme qui eût pu être mon fils; mais je sentais qu'aimer, être aimée de Léopold, eût rempli au delà tout ce que jamais j'avais pu goûter de félicité terrestre.

La lettre de Mme de La Valette était affligeante en partie; elle m'annonçait des pertes de fortune, sa prochaine arrivée, et en même temps une vive inquiétude sur le sort de Sabatier, qui tout à coup avait cessé de donner de ses nouvelles. «J'en suis d'autant plus tourmentée, m'écrivait Mme de La Valette, qu'il m'a mandé son projet de faire un voyage à Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde.» Sabatier était intimement lié avec les infortunés frères Faucher. Mme de La Valette ajoutait en _post-scriptum_: «Gardez cette lettre; à mon passage, je vous donnerai d'autres détails sur notre situation. Je suis toujours d'avis, chère Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la France. Le sort m'y a persécutée dans tout; je ne quitterai que des tombeaux.» Pauvre amie, hélas! elle devait bientôt trouver le sien au delà des mers près de celui de son époux...

Quant à Carnot, il m'annonçait son départ pour Cassel, et me disait qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers à un ami à Anvers, et sachant que j'y faisais séjour, il me demandait la permission de me les adresser; cet ami ne devait arriver à Anvers que dans quelques jours, et il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa lettre était aussi stoïque, aussi romaine, que toute sa vie.

Je m'enfermai avec la lettre de Léopold pour la lire, pour la relire mille fois. En passant devant le grand café, sur la promenade où est situé l'hôtel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse exclamation, et presque aussitôt je me trouve arrêtée par un officier qui avait servi sous les ordres du général Razout, et que depuis Eylau je n'avais pas vu. Je fus charmée de le revoir, quoique craignant que sa présence dans l'hospitalière Belgique ne fût une preuve de quelque peine politique.

«Non, me dit-il, je n'ai point eu mes épaulettes enlevées par les ordonnances, mais je viens de les déposer volontairement. J'ai échappé aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait espérer que je la trouverais ici avec mon père; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges, j'ai tout parcouru; partout où j'arrive, elle vient de partir...

«--Ah! mon Dieu, mon cher, vous voilà le modèle du sentiment. Mais, partez-vous de suite?

«--Non, j'attends ici le résultat des démarches que je viens de faire pour la découvrir.

«--Dînez-vous avec nous?

«--Très certainement. Comment! vous n'avez pas entendu parler de ma malheureuse affaire?

«--Non.

«--Mais j'ai passé pour mort, j'ai tué...

«--L'amant de votre femme; vous êtes, m'écriai-je en l'interrompant avec feu, vous êtes donc le mari de la belle Polonaise?

«--Oui, en savez-vous des nouvelles?

«--Je l'ai vue ainsi que votre père.» Alors je lui fis la relation exacte de ma rencontre avec Paula. Le pauvre homme n'en pouvait revenir, et malgré sa joie, sa douleur, et toutes les émotions attendrissantes sur les souffrances de sa jeune et belle femme, l'idée de ses pélerinages le faisait parfois éclater de rire, et dans un autre moment il me demandait, d'un grand sérieux, si je ne la croyais pas un peu folle; puis la jalousie reprenait ses droits; il ne voulait pas absolument croire que, seule, elle aurait osé parcourir les grandes routes. Je lui répétai que je l'y avais trouvée, que je l'avais vue le lendemain entreprendre nu-*pieds une route de huit ou dix lieues, et qu'elle était décidée alors à finir ses dévotions par la prise du voile dans un couvent en Pologne, mais que depuis elle avait été à Rome. Il perdait la tête, cet infortuné d'Autré. Je lui montrai la copie du manuscrit de Paula; si c'eût été l'original, il n'y eût pas eu moyen de le refuser à ses vives instances.

«Ah! me disait-il, si vous saviez combien elle a d'esprit et surtout d'instruction, vous cesseriez de vous étonner de mon étonnement. Se jeter dans un couvent, cela se conçoit encore; mais courir, s'exposer à un vagabondage qui, pour être religieux, n'en est pas moins imprudent! ah! c'est moi qui en perdrai la raison.»

Puis par une fort plaisante transition, passant des plus touchans regrets aux réflexions de la plus puérile vanité, le voyageur plaignait seulement les pieds mignons et le beau teint de la pélerine.

«Elle sera horrible.

«--Et qu'importe! n'est-ce pas toujours elle? songeons d'abord à la retrouver: si bien sincèrement vous pouvez lui pardonner, vous serez très heureux avec elle, car j'ai pu apprécier dans Paula une âme peu commune.»

Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et relut. Je reviens à ce fragment que je place à la fin de ce chapitre, parce que c'est au simple récit des amours et des souffrances de deux coeurs passionnés que je dus les premières inspirations de quelques opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dîner arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter à ma chambre et lire cette lettre qui m'étouffait le coeur. Après le dîner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autré (nom du mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant à mon appartement et défendant l'entrée à tout le monde, je pus dans toute la solitude de mon bonheur, baiser les signes d'une main chérie que j'ai encore là devant les yeux. Aujourd'hui, où aucune illusion ne peut plus arriver à mon coeur, je ne me les représente qu'avec l'émotion d'un doux rêve, et (cette franchise me sera-t-elle pardonnée?) qu'avec le regret de n'avoir osé accepter l'enivrante réalité de cette passion.

LETTRE DE LÉOPOLD.