Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 7

Chapter 73,778 wordsPublic domain

Je parlais avec beaucoup de feu dans cette réunion d'amis dévoués à la même cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondément initiée aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier caractère furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire par accident. La personne qui m'avait particulièrement adressé la parole au sujet du baron Larrey était un riche propriétaire des Hautes-Pyrénées, près de Bagnières. Il était parent par alliance d'un des Girondins condamnés par les comités révolutionnaires, et que le célèbre Laréveillière-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dévouement, jusqu'aux pieds de l'échafaud. On parla et on s'inquiéta beaucoup dans cette soirée du sort du général Mouton. Je crus deviner un projet de le soustraire à sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dévouée s'il n'eût fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zèle courageux, pour arracher un brave militaire à la mort; mais je crus démêler d'autres intérêts, d'autres vues, et le soir même je prévins Mme de La Valette de mes appréhensions et de ma ferme résolution de partir.

«Je serais fâchée, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de contraire aux règles de conduite que vous vous êtes imposées; vous ne refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer par la poste, et que je ne peux confier qu'à votre sûre amitié.» Je me chargeai de toutes; toutes étaient confiées ouvertes, et non seulement je n'en lus aucune, mais, aussitôt remises, j'oubliai l'adresse. Ces lettres me firent faire de singuliers détours, et il fallut ma grande habitude de courir en voiture, à cheval, en diligence et en poste, sur les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris, d'où il me fallut aller en premier au Bourget, à Verte-Feuille, à Soissons, à Laon, à Avesnes, d'où enfin je me rendis à Mons, et de là à Bruxelles.

J'arrivai dans cette dernière ville le 18 juillet, malade de corps et d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et, malgré mon caractère résolu, dans un accablement mortel; je me mis au lit dans cette disposition d'esprit où _Macbeth_ dit que _l'homme le plus fort est à charge à lui-même_. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'à près de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance, j'avais pleuré, prié, en pensant à ma bonne soeur Thérèse et aux peines que Léopold aurait éprouvées à la lecture de ma lettre, qui lui avait appris ma présence près de lui et mon départ sans le voir. Je ne puis attribuer qu'à ce chaos d'agitations le rêve terrible qui précéda mon réveil... Je me crus au bras de Léopold, dans un souterrain à peine éclairé par quelques lampes. Une réunion nombreuse d'hommes vêtus bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Léopold me serre vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes se sépare, et au milieu paraît un piquet militaire; je veux m'élancer au devant de Léopold, je ne puis... Mes cheveux se hérissent, ma langue glacée me refuse un son; une détonation me fait tomber et me réveille; ma lampe de nuit était éteinte, et je n'eus ni la force ni le courage de me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre... À ce moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures... Ah! me dis-je, étouffant de sanglots, le jour est si peu avancé, ce n'est qu'un rêve... Oui, Dieu de miséricorde, faites que ce ne soit qu'un rêve et non un épouvantable pressentiment... Cinq heures... Oh! non, non... J'étais réellement éveillée, le jour commençait à poindre à travers les volets et les doubles rideaux; tout à coup il passa comme un nuage devant mes yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chérie, bien connue, murmurer 7 heures, 7 décembre... Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais une plaintive prière; mon égarement fut tel, que je tendis les bras, que j'invoquai une ombre adorée, une ombre illustre...

Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans une grande douleur, mais j'éprouvai un anéantissement si total après cette terrible émotion, que lorsqu'à huit heures la servante m'apporta le déjeûner, elle recula d'épouvante, en jetant les yeux sur mon visage pâle et altéré, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui répondre autrement que par des larmes. Cette fille était bonne, les Français étaient très aimés en Belgique, surtout à Bruxelles; je passais pour une veuve de militaire, mort à Waterloo; cette fille se mit près de mon lit, me prodigua tous les soins d'un intérêt touchant. La pauvre Marianne ne pouvait prévoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des nouvelles arrivées de France, qu'elle supposait être ma patrie, et elle me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie madame de La Valette[9]. La lettre était du compatriote du baron Larrey; il me mandait d'être sans aucune inquiétude, qu'il était sûr de la non-participation de son amie à l'insurrection, et que je pouvais compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en liberté. En effet, quinze jours après, une seconde lettre de la même personne en renfermait une de madame de La Valette elle-même, où elle m'annonçait son acquittement et sa résolution de partir pour l'Amérique.

«Je vous trouverai à Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous exilons tous, m'écrivit-elle; hélas! que n'avons-nous pu y conduire l'infortuné Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre le condamna à mort, que le conseil de révision a confirmé la sentence et qu'elle a eu sa terrible exécution le 19 juillet, _à cinq heures du matin_... Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ de bataille, et la fermeté énergique qui brilla dans son discours à la tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours nous vous embrasserons à Bruxelles.»

J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le récit de la mort de Duvernet m'avait absorbée. J'étais seule, assise au secrétaire. Je ne rougis pas d'avouer que cette singulière coïncidence d'une catastrophe avec un rêve encore présent me causa une sorte de terreur qui me fit fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir autour de moi... Heureusement qu'on vint, en portant les lumières, me rendre à moi-même... Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais encore donné à aucune de mes connaissances avis de mon arrivée à Bruxelles; j'avais même poussé cette négligence à ne pas m'informer du duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il était alité et fort dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique léthargie. L'idée qu'une mort prématurée allait frapper cet homme si bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui sauva peut-être ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des larmes. Si la femme célèbre qui a peint d'une manière si touchante les souffrances de l'infortunée Lavalière; si madame de Genlis a raison en disant: _que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est aimer_, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intérêt y entrât pour la moindre chose. Hélas! les belles qualités de l'âme sont si rares, que les voir enlevées à la terre, dans la personne de ceux qui les possèdent, peut causer des regrets plus désintéressés et plus purs que les regrets de l'amour. Mon plus pénible sentiment, pendant la cruelle maladie du duc de Kent, était qu'il ignorât la part que mon coeur prenait à ses souffrances. Hélas! de bien vives inquiétudes vinrent y donner le change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.

Dans mes nombreuses tournées en France, j'avais eu le bonheur d'être utile à une honnête famille d'Amiens, où M. de La Tour-du-Pin était alors préfet. Cette famille, restée très royaliste, avait éprouvé je ne sais quelle difficulté avec un employé subalterne. Bien qu'il ne fût pas encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se figurèrent que le préfet, fils d'un noble père dont la tête tomba sous la hache révolutionnaire[10], et proscrit lui-même, ne sévirait pas contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employé eut le dessus, et il assura que M. de La Tour-du-Pin était trop zélé serviteur de Napoléon pour manquer à un devoir de dévouement; et soit que le préfet fût ou même ne fût nullement instruit de la vérité, les pauvres braves gens en furent pour le regret d'avoir compté sur sa protection. L'employé avait répété qu'il n'y avait pas en France un préfet plus zélé pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel et honorable, car cela était de la reconnaissance, pour l'homme qui lui avait rendu une patrie. J'éprouvai je ne sais quelle satisfaction quand je sus que M. de La Tour-du-Pin était nommé ministre de France près le roi des Pays-Bas. Le moment où il arriva à Bruxelles était bien critique pour quelques Français proscrits. «Toutes ces infortunes trouveront, me disais-je, auprès de lui aide et protection. Il est une pitié que dans tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion peut toujours s'accorder avec les devoirs.»

J'étais donc fort contente de l'arrivée de M. de La Tour-du-Pin, et avec ma malheureuse irréflexion me voilà écrivant, implorant, recommandant auprès du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais être utile à tous mes compatriotes. Ces belles espérances s'évanouirent bientôt, et peut-être fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence calma mon empressement en m'assurant, sur des témoignages irrécusables, «que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pénétré du besoin de constater son dévouement au nouvel ordre de choses en France, que nos exilés quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mêmes.

«--Vous croyez?

«--J'en suis trop certain.

«--Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis!» fut la pensée qui vint m'accabler.

J'avais cédé le logement où j'étais descendue lors de ma première arrivée de Paris, à deux officiers dont l'un était parent de Lemot qui avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parlé, et son amitié avec un homme dont j'avais été l'amie m'inspira un intérêt d'autant plus sincère que l'objet en était plus à plaindre. Ce militaire, jeune encore, laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager son exil, et il n'avait pas assez de force d'âme pour se consoler de son absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont nous fûmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allâmes visiter ensemble, ce billet:

«Nous serons embarqués quand vous recevrez cet avis. Nous sommes bien aises de ne vous avoir jamais instruite du véritable motif de notre séjour à Bruxelles. Recevez nos remercîmens du reste de vos soins obligeans.

«FERDINAND D***.»

«Ah! dis-je, ils sont arrêtés, et ce billet est une sauvegarde imaginée contre le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire.» M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait déjà. Je le priai de me quitter. «Ne nous attirons pas les honneurs de la persécution, me dit-il; promettez-moi d'être prudente.» Il avait fait venir son cabriolet à la porte, et me força de me laisser reconduire à mon hôtel: ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'être fort tranquille, fort circonspecte, de dîner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela eût été sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre suivant les nouveaux et fâcheux effets de mon malheureux caractère.

CHAPITRE CLXXIII.

La table d'hôte.--L'étranger mystérieux.--Dispute militaire avec des Anglais.--Détails sur Napoléon.--Surprise nouvelle de Paula.

En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour, rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité, provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler Madame.

«--En vérité, malgré la douceur de votre organe, je ne vous ai point prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher à des pistolets.

«--Et même à un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.

«--Vous avez donc fait la guerre?

«--Non... mais j'ai assisté aux fêtes de la gloire.

«--Ah! je crois comprendre; vous êtes l'épouse de quelque officier supérieur? vous restiez en arrière de l'armée?

«--J'étais avec les Français, et je vous prie de croire que je n'y étais pas avec des gens qui restaient en arrière.

«--Pardon, me répondit l'aimable vieillard, je me reproche l'émotion que je vous ai causée; vous m'intéressez singulièrement. Vous avez donc réellement assisté à des batailles?

«--À quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.

«--Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernière campagne!

«--Consolez-vous, pauvre père, votre fils est mort sur le lit des braves!

«--Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en parlez. Savez-vous que son fils est ici?

«--Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a coulé pour la France.»

La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:

«Mais quels sont ces discours?

«--Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect. L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me regardèrent avec curiosité.

«--Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?» Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de moi ni de ses compatriotes.

Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis. Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?

«--Il est parti hier; il est en sûreté.»

Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.

Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.

«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M. Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations; mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance. L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus grand général de l'Europe?

«--Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne l'a pas dit.

«--Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre pitié de son crime.»

Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire sur la place.

«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de _boxer_. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se moquait du brave.

«Eh bien, puisque je ne puis me battre, _moi_, _elle_ doit me faire des excuses.

«--Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires français, à respecter le malheur et la gloire.»

À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet. L'Anglais répéta le mot _boxer_. Alors un rire général éclata, et, profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez. Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable _virago_!

«--Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est impossible.

«--Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on garde ses jupons.

«--En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire française, ni surtout d'illustres mânes.

«--Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder; puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais, enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un spadassin?

«--Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»

J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.

«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?

«--J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne, prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.

«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!

«--Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à l'heure.

Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait fait l'aveu.