Part 5
Le saint lieu que j'allai visiter n'était point en ce moment solitaire; il s'y faisait un service pour une jeune fille enlevée à ses parens au moment où un hymen heureux allait l'unir à l'amant de leur choix. J'appris ces détails au milieu de la foule rassemblée devant l'église. J'approche, et j'aperçois, appuyé contre un banc, et dans l'attitude d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un régiment d'élite du nouveau régime, le fils bien-aimé de la baronne de L***, Léopold..., celui que j'avais cru mort à Waterloo. Mon premier mouvement fut tout de joie et de bonheur, le second de réflexion si terrible que mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du cercueil où je m'étais agenouillée. Léopold était placé de façon à ne pas me reconnaître, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait m'échapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les émotions de son âme ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues et mélancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux restaient fixés sur le côté de l'église où se trouvait un groupe des filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de sa paupière. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble tête se penchait sur ses mains saintement et convulsivement rapprochées... _Il prie pour lui et il pense à moi_, me disait mon coeur, et mon coeur ne me trompait point.
Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement celui que j'avais aimé, dont j'avais pleuré la mort! le retrouver dans un saint lieu, où le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce surprise venant éclairer l'abîme de mon désespoir, il y avait là de quoi bouleverser ma raison, déjà si facile à égarer. Je n'eus ni la force de me lever ni de me faire reconnaître par Léopold, qui sortit avant la messe finie; je le vis s'éloigner, et, lorsque les battans de l'église retombèrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tête. Immobile, je regardais le catafalque; j'écoutais les chants religieux, et je me disais: «C'est une vision: Léopold n'est-il pas tombé au milieu des carrés de la jeune garde?»
La messe venait de finir: j'étais toujours dans la même attitude. La femme qui vint ranger les chaises me crut évanouie, et, me prenant pour une parente de la jeune défunte, dont on venait de célébrer les obsèques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis de la chapelle dans un état singulier de faiblesse et d'exaltation tout ensemble. Léopold existait... je venais de le voir... je l'avais laissé s'éloigner sans lui ouvrir mon âme!... Qu'était-il devenu?... mille pensées contraires augmentaient mes regrets. Léopold portait l'uniforme d'un corps d'élite... il a donc passé par bien des vicissitudes!... Comment les savoir? comment les apprendre de lui-même?...
Je sortis de l'église dans cette perplexité. Au moment même, je fus arrêtée par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le général Mouton venait d'être arrêté à Mont-Brisson, de là transféré à Lyon, et traduit devant un conseil de guerre. «Madame de La Valette est au désespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre.» Je lui donnai mon adresse, en ajoutant que mon intention avait été de retourner à Bruxelles, mais que cet événement changeait mon itinéraire, et que j'allais partir pour Lyon dans la nuit même, si l'on croyait que ma présence pût être de quelque secours ou de quelque consolation à notre amie. «Ah! vous la sauverez peut-être, me dit le messager; mais je ne dois pas cependant vous engager à ce parti: je crois votre départ pour la Belgique plus impérieux pour votre repos.»
C'était juste me dire ce qui pouvait me décider à partir sans délai pour une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu féminin dans mon caractère, que je rougirais de moi-même si je pouvais reculer pour une chance de danger ou céder à une menace. Chez moi, pourtant, ce n'est pas dureté: nul coeur ne s'ouvre plus facilement à la plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'où vient donc ce mépris des dangers?... d'où vient cet instinct de courage, cette espèce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre inévitable mon amour pour _le brave des braves_? L'ami de Mme de La Valette cessa de combattre une résolution qu'il vit sortir d'une volonté si ferme; il promit, en conséquence, de m'apporter le soir même deux lettres et autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en priais, se charger d'arrêter ma place et de m'accompagner au bureau des passeports. Je crus découvrir dans ce refus une arrière-pensée; elle me parut lâche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me permettait pas de garder un soupçon avec M***, je lui témoignai ma surprise, et cet ami dévoué me donna, par sa sincérité, lieu de l'estimer encore plus.
«Si vous éprouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je suis père, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai voué un culte invariable, mais prudent.
L'on ne me verra point, en indigne adversaire, D'un facile triomphe insulter le malheur, Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire, Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.
«Mais la chance d'un délit politique m'effraya pour ma famille; je recule devant l'idée de la proscription, parce que je porte avec moi des destinées chères et sacrées. La secousse que la France vient d'éprouver a été violente, et les précautions sont naturellement au niveau des périls qu'on peut craindre.
«--Mais je ne conspire point, m'écriai-je en l'interrompant; Mme de La Valette non plus.
«--Non, mais elle en est soupçonnée; son mari subit une détention politique: vous écrivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire beaucoup de malheureux.»
Pendant que ce généreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il s'élevait en mon âme une confusion de pensées rétrogrades, de réflexions et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgré moi, me firent verser d'amères larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y compatir, mais rien ne pouvant changer ma résolution prise, je ne crus pas aussi lui devoir une entière confidence de mes réflexions qui dérivaient des siennes, et dont Léopold était aussi l'objet. Si, par la position où j'avais trouvé ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa fortune, cette position déjà m'eût défendu de chercher à réveiller nos souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je sentais plus encore que je devais au repos de Léopold le _sacrifice_ de mon désir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant que la sienne avec moi ne lui fût un reproche aux yeux de ses nouveaux chefs.
Ma vie n'a presque été qu'une scène continuelle d'égaremens et de faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte à soutenir contre mon coeur et la raison; la dernière triompha, et je partis la nuit même pour Lyon, après avoir écrit à Léopold les lignes suivantes:
«Vous vivez, cher Léopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815 au commencement de 1816, je l'aie ignoré? tandis que le lieu où je vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouvé que vous n'avez rien ignoré de ce que j'ai souffert d'angoisses et de désespoir. J'étais bien près de vous hier: jugez de l'effort qu'il a dû m'en coûter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis encore! mais le lieu, mon deuil, et... votre uniforme m'en ont empêchée. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitté Paris; je vous écrirai de Bruxelles, peut-être même je reviendrai à Paris, sous peu. Vous pouvez m'écrire chez Mme Louis, rue d'Anjou-Saint-Honoré, où nous avions le projet de loger votre aimable et malheureuse mère, avant le départ qui l'enleva à votre filial amour et à ma tendre amitié. Parlez-moi de vous, cher Léopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arrivé depuis huit mois; déposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre seconde mère.
«IDA.»
Je fis porter cette lettre à l'hôtel au nom de la famille que portait le fils du général D***, avec ordre de ne la remettre qu'à lui-même. La commission fut parfaitement exécutée; et à peine étais-je à Lyon, que mon amie me fit passer une réponse de Léopold, que je placerai peut-être plus loin pour ne pas interrompre le fil des événemens, et que cependant je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs détails de cette longue épître ont avec les événemens du 18 juin, et quelques éclaircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose que du but de ma cause. Je descendis à l'hôtel des Célestins; l'arrestation de Duvernet était le bruit du jour, et la généralité du public en paraissait consternée. C'est une chose à remarquer que l'intérêt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur opinion: s'ils étaient haïs par le parti qui les punissait, cette haine n'osait se montrer à découvert chez les particuliers; il y avait chez les royalistes les plus exaltés comme une espèce de pudeur politique, qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une généreuse compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon séjour à Lyon, paraissaient plaindre sincèrement le général Mouton-Duvernet. Je me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai très agitée, mais résolue: «Je suis _observée_, me disait-elle; la police a l'oeil sur toutes mes démarches; mon mari est déjà en sa puissance, je voudrais l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma chère Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer à mes dangers et à mes peines.»
Je la rassurai entièrement et sus lui persuader que, loin de me déplaire, un voyage à Marseille me convenait, puisque j'avais encore quelques intérêts à régler. Alors Mme de La Valette me donna mes instructions. Son mari était détenu au château d'If, mais avec la liberté de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire tenir une lettre importante et d'en recevoir la réponse. Je le promis à l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui pourrait se présenter d'un sacrifice imprévu; mais je puis assurer que l'économie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de l'amitié. Oui, l'économie me parut un bonheur, lorsque plus tard un nouveau malheur ayant privé mon amie de sa liberté, je pus lui rendre presque la totalité d'une somme qui lui devenait bien précieuse dans cette cruelle circonstance.
Je partis pour Marseille, après avoir écrit à l'ami du célèbre Oberkampf tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son inquiétude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprès de Sabatier le mérite de la démarche que j'allais faire pour elle. Cette lettre fut retrouvée en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrivée à Marseille, je descendis à la même auberge, où quatorze années avant, emportée par des folies moins sérieuses, j'avais fait un traité d'alliance avec une troupe ambulante de comédiens... Quel changement, grand Dieu! Quelles réflexions déchirantes ce lieu faisait naître! Le ciel de la Provence est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soirées offraient déjà l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix, deux allées d'arbres énormes, dont l'épais feuillage dérobe entièrement la vue des maisons dont une large avenue les sépare encore. Je comptais me reposer à l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui devait arriver de Brignolles. Habillée en homme, je sortis pour fuir l'importun tumulte des tables d'hôte; j'emportai mes pensées, mes souvenirs, mes préoccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attiré mes pas, tous les événemens des dix derniers mois qui venaient de s'écouler se représentaient à moi comme de sinistres présages; cependant, n'ayant plus à perdre que moi-même, et pouvant espérer de servir encore des malheureux et des proscrits, je fis le serment intérieur de leur dévouer ma vie.
CHAPITRE CLXXI.
Paula.--La prison d'État.--M. de La Valette au château d'If.--Le gendarme sensible.
Ma grande méthode, quand je suis dans une ville pour une affaire pressante, pour le plus palpitant intérêt, pour le plus sincère dévouement à mes amis, est de faire précéder d'une promenade sans but les démarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus réel. Il semble que la rêverie soit la préface nécessaire de toutes mes actions. Il en fut de même à mon arrivée à Marseille. Dès le soir, j'étais assise sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination rassemblait tout à la fois les images du passé et les blessures du présent. Tout à coup des noms qui étaient ceux de la gloire et de mes souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du côté d'où les sons paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de pèlerine, un énorme chapelet à la main. Je m'approche davantage de l'étrangère, et sans la provoquer trop indiscrètement, je tâchai de savoir comment elle se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris à lui rendre tous les services qui dépendraient de moi.
«Je viens, me répondit-elle dans un langage qui annonçait une personne bien élevée, je viens de Beaucaire; je me rends à la Sainte-Baume pour accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excès seul de la fatigue qui m'a forcée de m'asseoir. En entendant prononcer le nom de l'infortuné maréchal, le meilleur ami de l'époux que je regrette, je n'ai pas été maîtresse de ma douleur.» Alors, me remerciant de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait à une dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner, ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reçue avec empressement par une dame âgée, chez laquelle tout respirait la dévotion: mon vêtement d'homme l'effaroucha, je m'éloignai bientôt.
J'avais prié l'étrangère de m'accorder quelques instans le lendemain, et nous étions convenues que je l'accompagnerais à quelque distance de la ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la curiosité, j'irais l'attendre à un petit quart de lieue de la ville. Je la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques heures de repos. Mais, impossible: l'inquiétude de la mission, que je m'étais imposée, les souvenirs qu'en vain je cherchais à éloigner, et dont chaque pensée était une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre de plus à tant de bizarres aventures, tout cela me tint éveillée dans une extrême agitation; et, à peine le jour commençait à paraître, que j'étais sur la route de Digne.
Je ne tardai pas à voir arriver celle que j'attendais; son énorme chapeau cachait ses traits; un bâton aidait sa marche lente et pénible: la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement contre des voeux pareils.
«C'est un voeu d'expiation,» me dit l'étrangère, et son regard et son ton firent expirer le murmure sur mes lèvres. Nous marchâmes quelques instans en silence; à un détour de la route, nous trouvâmes un abri charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plantés autour d'un tertre de gazon. «Arrêtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernière fois ranimer mon âme au souvenir d'un monde que je vais quitter pour toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que bientôt remplaceront le jeûne, la pénitence et la prière. Encore, mon Dieu, encore quelques regards vers les chimères du monde, et puis j'accepte à jamais la solitude, les privations et l'oubli.»
Je la regardais, et sa beauté qui m'avait frappée dépassait en réalité mes premières impressions; je n'ai rien vu de plus céleste, rien vu de comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphaëli, qu'elle était née dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui avait brillé à la cour de Frédéric Auguste. Mariée, à peine sortie de l'enfance, à un Polonais qui suivit la fortune de Napoléon, Paula vint en France avec son mari, qui était officier des lanciers de la garde, devenus Français par droit de courage et de prodiges. Laissée à Paris par son mari, le séjour et les séductions de cette ville eurent de funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna rapidement tous les détails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux sanglots: «Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment où il venait d'obtenir de la main de Napoléon l'étoile du brave; sur sa croix, il jura de se venger: l'occasion en vint bientôt. Après la campagne de France, pendant que je tâchais à Marseille de dérober à tous les yeux mon état de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprès du maréchal Brune. Attirée par les cris d'une révolte contre les soldats, j'entendis prononcer le nom qui m'avait été cher; je vis un homme de la foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des assaillans; j'entendis les pas féroces de ces cannibales, poursuivant le brave qu'ils n'avaient osé combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma raison s'égara à l'idée de ce danger; à l'horreur de ce spectacle, d'affreuses convulsions précipitèrent la naissance de l'enfant que je portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf mois dans un état complet d'aliénation; quand mes esprits revinrent, je ne retrouvai un peu de calme qu'en prononçant un voeu de pénitence entre les mains du prêtre vénérable qui me sauva de mes propres et aveugles fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le pénible devoir que je me suis imposé; je crois à peine à la récompense qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai placé entre le retour et l'exécution d'un voeu imprudent la publicité d'une démarche extraordinaire. Il y a eu de la sincérité dans le désespoir qui m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce n'est guère que pour obéir au monde que je le remplirai... Ah! lorsque je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en moi; je fus près de me jeter à vos pieds, de vous supplier de m'emmener, de me protéger... Mais la nuit a calmé ces coupables désirs; ma destinée est irrévocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est réglé pour mon départ, et un cercueil m'attend aux Carmélites... Le voyage est long et pénible: qui sait, peut-être n'arriverai-je pas? peut-être une mort prompte me préservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un tombeau?»
La belle tête de Paula tomba sur son sein, et nous restâmes quelques instans en silence. Je n'osai hasarder de la détourner d'un voeu religieux qui lui a concilié la bienveillance des personnes pieuses et des prêtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les inconvéniens de son isolement. Enfin, ayant gagné son entière confiance, j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son âge et de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de pélerine, n'est pas plus sûre d'être respectée que si elle s'y trouvait sous le costume le plus mondain; que les voeux de pénitence pouvaient se remplir en se rendant accompagnée ou en voiture à la Sainte-Baume. Elle consentit à prendre un guide au premier village, mais sans vouloir consentir à épargner à ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis jusqu'à un village voisin, où deux paysannes, également prêtes au même pélerinage, devinrent à mes yeux des motifs d'entière sécurité et de séparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expédier de suite à Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.
«Mais il me semble, répondis-je, qu'il serait mieux de charger cette dame elle-même de cette mission.
«--Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zèle de cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me séparer; _son portrait_, quelques volumes choisis, une cassette avec des lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous inspire quelque amitié, gardez le recueil renfermé dans l'étui qui porte son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir, qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrés à de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation forcée, qui vont terminer ma carrière, qu'une criminelle erreur a vouée à l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espère.»
Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula! Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!...» Hélas! ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville, où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»
Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but, compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur, en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber; mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.
«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?
«--Non... Mais c'est encore pour la même cause que le marquis... vous savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration...