Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 12

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Une fois installée à Douvres, Mangrini, qui me vit très occupée à causer avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'éloigna pour parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frappé sans doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me déplut, des renseignemens sur lui. «Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est pas avare de paroles.» Le major vit qu'il avait été indiscret, et s'excusa avec politesse. Il m'étonna singulièrement en me parlant de la commission que j'avais faite à Anvers, et des papiers que j'avais remis et que j'étais convaincue m'avoir été adressés par Carnot. Garnier m'assura que depuis que Fouché avait inscrit Carnot sur une liste d'exil, celui-ci était venu à Cassel, peut-être; mais qu'au moment où nous en parlions, il avait la certitude que Carnot était à Varsovie. «C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manière dont le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fierté toujours républicaine, n'a pas mieux répondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le fit lors de sa belle défense d'Anvers au prince-royal de Suède, son ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette réponse? La voici: J'étais l'ami du général Bernadotte; mais je suis l'ennemi du prince étranger qui tourne ses armes contre ma patrie.» J'écoutais Garnier les yeux fixes, la bouche béante; il ne parut pas y faire attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il comptait sur moi, mon activité et mon esprit, pour voir tous les Français à Londres, pour les intéresser en faveur d'un projet qui allait assurer un asile à la valeur malheureuse. Avec ces mots-là, on m'eût fait traverser un brasier allumé. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je lui dis que, me prévalant de la généreuse bienveillance d'un prince, du duc de Kent défunt, je tâcherais de voir et d'approcher les princes ses frères; enfin je me dévouai encore par pure exaltation à des gens que je ne connaissais que de nom. Mais je restai néanmoins fort inquiète des papiers que j'avais portés à Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans cette ville une maison où l'on ne prononce le nom de Carnot avec respect. On se rappelle avec vénération qu'en prenant de sages et fortes mesures pour la défense de la ville, il en protégea les intérêts, en ne voulant pas consentir à la démolition du faubourg Belgrade. Tout le monde sait à Anvers que le général Carnot reçut d'un des agens des puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot refusa.

Ayant remis ce paquet, adressé au général, chez des amis sûrs, je ne pouvais donc en être inquiète; mais je l'étais davantage par l'étrange nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans aucun soupçon arrêté, mon esprit ne se sentait point attiré vers le major par cette aveugle confiance qui nous fait un impérieux besoin de tout confier à l'amitié; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le soir même j'écrivis à M. Van B***, à Anvers, pour lui expliquer ce qui venait de m'être communiqué, l'engageant, au lieu de garder les papiers soi-disant adressés par Carnot, à les ouvrir, à en voir le contenu, pour ne pas être victime d'une perfidie à laquelle j'aurais si innocemment coopéré; je ne reçus aucune réponse, et lorsque plus tard je revins à Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le général Carra Saint-Cyr, nommé par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane française; j'appris bien quelques détails, mais ne sus jamais positivement le motif réel de ce singulier voyage. La poste ou plutôt les postes de tous les pays exposaient singulièrement alors à la plus inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'étaient écrit. Ce que j'avance est si vrai, que long-temps après le départ de Van B***, et lors de mon second voyage à Londres, j'appris d'une personne attachée au gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage extrait de mes papiers.

Garnier me demanda si j'avais traité de ma place pour Londres; lui ayant répondu négativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement encore à me parler de Mangrini. Je ne me gênai pas pour lui déclarer que son insistance me déplaisait.

«Il y a beaucoup d'Italiens à Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous lier avec eux.

«--À propos de quoi?

«--Parce qu'on les surveille bien plus que les Français.

«--Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour _secourir_ et _consoler_, si je puis.

«--Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion; je vous ferai connaître une personne intimement liée avec le brave et malheureux général Gruyer[21], l'ami du préfet de Paris; oui, son ami et son compatriote.

«--On me l'a dit.

«--Ces traits de générosité sont si rares dans les temps de parti et de la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que M. de Chabrol a eu le courage de le sauver.

«--Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables caractères de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le brave Gruyer qui réclame à Londres la chaleur de mes services?

«--Non, mais un de ses intimes amis.

«--Eh bien! aussitôt arrivée, vous me le ferez connaître.»

Au moment où le major me quitta pour aller arrêter nos places, je vois entrer Mangrini, rouge de colère, serrant les poings et débitant en italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son émotion. «Oh! _maledellittissimi inglesi!_ ils insultent, et quand on leur en demande raison, ils vous montrent leurs poings fermés comme des _facchini_. Ah! vivent les Français! cela n'hésite pas pour un coup d'épée ou de pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse nation; grossière, insupportable! Voulez-vous fuir aussitôt avec moi de cette terre maudite?

«--Mais à qui en avez-vous? Que vous est-il donc arrivé?

«--J'en ai à une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle mal l'anglais, j'ai demandé un guide, on s'est moqué de moi; ils m'ont poursuivi du nom de Français, de propos sur Waterloo, sur leur Wellington. Je leur ai crié qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des grognards de l'île d'Elbe.

«--Mais vous êtes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes à Douvres?

«--Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prédit, car j'étais sur mon trépied, que la France se relèverait un jour grande et forte, qu'elle étendrait un bras vengeur des funérailles de Mont-Saint-Jean; alors, bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai proposé la partie, un à un, à six des plus furieux, ils m'ont répondu en me montrant leurs poings fermés; je les ai appelés poltrons, et puis ils m'ont laissé tranquillement partir.»

Quelques Anglais entrèrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini, et dix minutes après il était au milieu du groupe, criant, pérorant et disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on n'aurait pu, à cette époque, dire dans un salon à Paris. La dispute allait finir, je le crus du moins, comme une réconciliation britannique, par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parlé de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se posséda plus; il reprocha aux Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux Corraccioli, qui valait à lui seul mieux qu'une flotte. On disputait encore quand le major Garnier rentra; je m'étais tenue à quatre pour ne pas prendre part à l'action; on n'avait pas fait attention à moi plus qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint assez frais, m'avaient sans doute, à Douvres comme à Bruxelles, fait prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la parole, détruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois répéter _french lady_, et tous les yeux se tournèrent sur moi; il y eut un jeune anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre contre le fougueux Mangrini. Je déclinai ma compétence, disant qu'il s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement à part, je trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais sincèrement Mangrini de son zèle à défendre la gloire française, et surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre pays, en France surtout, on appelle _la bravoure du peuple_. J'ai retrouvé depuis, à Anvers, ce jeune Anglais appelé Charles. Dunderdale me regarda avec un air où ma vanité flattée me fit trouver de l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire militaire de la France nous lia aussitôt d'amitié. Celui-là était un véritable Anglais, plaçant son pays au-dessus de tout, mais par suite des mêmes idées, n'estimant également chez les autres que l'ardente préoccupation et l'exclusif amour de la nationalité: «Et tenez, Madame, je préfère une Française qui parle comme vous de notre victoire du Mont-Saint-Jean, à d'autres belles dames de France que j'ai vues embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la pâle figure de notre Wellington. Vous voyez donc que la prévention n'a aucune prise sur moi; mais je ne cède jamais non plus à celle des autres, et ce M. Mangrini était à son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux.» M. Dunderdale parlait parfaitement français, et je ne trouvais pas un mot à dire à sa réponse sage et modérée. Pour finir la dispute, il proposa de dîner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: «Oui, volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire française!

«--Pas au détriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,» répliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observé assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa physionomie ni de son action; car avec son air d'être uniquement occupé de la rédaction de la carte, il écrivait avec une dextérité qui ne m'échappa point tous les détails de la scène, et quand nos yeux se rencontrèrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient la scène de _Jacquinet_ d'_Une Folie_[22]; et l'envie me prit de dire aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: «Je crois que cet imbécile me fait des signes.» Un peu plus tard, je ne m'aperçus que trop que le major méritait une épithète plus énergique.

Enfin, grâce à l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale, tout se calma; on dîna du meilleur accord; les toasts furent portés à la gloire des braves morts à Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et moi, après avoir, chacun dans une chambre dépourvue de tout le _superflu_ nécessaire, passé une détestable nuit, nous montâmes sur la galerie d'une voiture élégante, parfaitement attelée, et roulâmes avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Londres, par le comté le moins beau de l'Angleterre, mais qui, pour les étrangers, offre encore l'aspect d'un immense parc régulièrement, c'est-à-dire ennuyeusement, vert et beau.

CHAPITRE CLXXXI.

Route de Douvres à Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de Léopold.

Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France, l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la contrée.

Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois, et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle, avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il osé se réfugier dans les bras de sa mère?

«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme célèbre.»

Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.

De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.

À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette époque si cruelle de la terreur.

Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux; opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une patrie qu'il aimait toujours.

Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus vives alarmes.

Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer. Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms avaient toujours excitée en moi.

Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si violente contre toute association religieuse: après quelques observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs, entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.

Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance. Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres. Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance. Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.

Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi, il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.

La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.

Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique. Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais, il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait encore confier à son amie... à sa mère.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.