Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 8

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«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence, trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»

Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par l'alternative des sentimens les plus déchirans.

Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?

Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas avant d'avoir copié la _nouvelle Polonaise_, qui m'avait le plus intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut, en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous quittâmes.

De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin; quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au courant.

J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse, et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de nouvelles vicissitudes.

CHAPITRE CLXXXIV.

La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de Paula.--Arrivée à Anvers.

Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique; personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable. Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken, la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore! j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait à la vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir, avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse, devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y prendre?... «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je, faites-moi descendre.

«--Au pont, Madame.

«--Non, ici, et à l'instant.»

Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder la mère du joli enfant.

«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à porter votre joli fardeau?»

Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son charme. La pauvre jeune femme me répondit:

«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure. Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver chez nous à pied.

«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite; laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre, de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux. Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.

«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.

«--Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.--Brave homme, votre pour-boire y gagnera.»

Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais _follement_ vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il n'allait pas laisser monter à côté d'elle _cette mendiante_; un vieux prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec le bon prêtre.

«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.

«--Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»

Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle, mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence de cette habitude.»

La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous, les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui, heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes (avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais, Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus. À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la petite famille.

Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa reconnaissance.

Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur, j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau, et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade. Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.

CHAPITRE CLXXXV.

Séjour à Anvers.--Un Italien exilé.--Mot de Morforio au Pape.--Souvenirs de Paula.--Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.

J'arrivai à Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible à toutes les impressions; j'avais déjà demeuré près de la Bourse, aux Trois-Fontaines, et je trouvai le même logement à ma disposition. J'en fus charmée, car j'avais donné cette adresse, et le moindre retard pour mes correspondances eût été pour moi une cruelle contrainte. Le maître de l'hôtel me dit le soir même qu'un étranger, qu'il croyait italien à son accent, était venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je priai qu'on voulût bien le prévenir, et je me fis servir à souper en attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule d'idées, de réflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez triste chambre où je me trouvais assise, et une immense table d'un seul couvert et vis-à-vis d'une glace qui répétait ma personne de la tête aux pieds commençait à me fatiguer. J'avais la tête appuyée sur ma main droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un léger bruit à ma porte, qui était ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrière ma chaise les grands yeux noirs et bien éveillés du bon Cettini, de Rome, du compagnon de mon premier voyage à Naples.

«Quoi, vous? quoi, cher Cettini?

«--_Son io_.»--Et il restait devant moi, me regardant avec un air de doute et de contentement mêlés.

«Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel motif a pu vous faire quitter _I Patri Lidi_?

«--Les honneurs de l'exil?

«--Impossible.

«--Très possible; et c'est malheureusement trop vrai.»

Nous nous assîmes. Après les premières questions, il m'apprit qu'au retour du pape à Rome, après la chute de l'Empereur, on avait violemment persécuté tout ce qui avait été du parti français, et lui-même, qui n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses, et le bon Cettini y avait été enveloppé, peut-être pour faire nombre. Cettini avait réuni à la hâte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa fortune, et se proposait de passer en Amérique. Nous étions au commencement du rêve brillant _du Champ d'Asile_.

«Je n'ai jamais eu les goûts belliqueux ni le tempérament conspirateur, me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves; j'attraperai la gente persécutante. Je porterai à la colonie une pacotille des pacifiques ustensiles du ménage et les utiles instrumens aratoires.

«--Et vous avez tout abandonné! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous voilà, à plus que moitié de votre carrière, exilé, malheureux. Ah, mon Dieu!

«--Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de vous avoir retrouvée.

«--Bon Cettini!»

Alors, un peu plus calme, il me donna des détails sur les tristes scènes qui s'étaient passées à Rome, que je ne répéterai pas, car les réactions politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empêcher de citer une satire qui fut attachée à la statue de _Morforio_[12].

Papa-Santo in che abbiam peccato? Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13].

«Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je fus heureusement averti à temps, et mon jugement n'a frappé que mes dieux lares. Ah! quels changemens à Rome, c'est à ne plus s'y reconnaître!»

Cettini avait eu des relations d'un commerce très étendu avec plusieurs maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de très fortes sommes à recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me paraît terrible! je me gardais bien de lui en dérouler le tableau, mais mon coeur n'y perdait rien. Le sien éprouvait pour moi les mêmes peines, et il m'exprima librement la part qu'il prenait à mon sort. Lors des événemens de Naples, un ami qui avait passé chez lui, à Rome, lui avait donné de mes nouvelles; et depuis les persécutions exercées contre les partisans des Français, il avait entretenu des relations très suivies avec le docteur Pistorini de Bologne, qui était intimement lié avec Eugène, avec cet ami dévoué et cher, qui m'avait si généreusement aidée dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini était donc au fait de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir à des offres qui assurassent le repos de mon avenir.

«Je vous ai cherchée, me disait-il, et puisque le sort me favorise, mettez-moi de moitié dans vos projets. Si vous voulez passez la mer, c'est mon envie; si vous préférez la froide Belgique aux doux ombrages des platanes: restons ici; hors la France et Rome, _sono con lei_. Pour Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous n'avez pas le goût des pélerinages religieux. Ah! que je vous conte, à propos de pélerine; j'en ai rencontré une dans la Maurienne qui est faite à tourner la tête au pape, même quand elle ira baiser sa mule.»

Je pensai de suite à Paula, et le signalement fort mondain de sa taille et de sa figure confirma mes soupçons que c'était elle que Cettini avait rencontrée. «Une femme superbe, disait-il, quoique déjà succombant sous la fatigue d'une longue route et de mille privations.» Je fus affligée en pensant à M. Brihaut, et plaignis très sincèrement Paula de chercher le repos de son coeur dans les pénitences dont la publicité ne pouvait que perpétuer le souvenir de la faute à laquelle elle cherchait une expiation. «Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier à coté de la grande route, marchant péniblement, puis sortant de Lanslebourg. Je l'ai retrouvée à genoux devant une chapelle sur le grand chemin; je lui ai adressé la parole, elle m'a répondu avec modestie, avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome; elle m'a, je l'avoue, étrangement surpris par la pureté, l'élégance de son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulière résolution.»

Je dis à Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je l'avais trouvée à Aix, et comment encore j'avais rencontré à Bruxelles son beau-père qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et à sa famille.

«Peines perdues! c'est une tête tournée. Figurez-vous qu'elle se croit sous l'égide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari l'appelant à Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que ma foi, je croyais à tout en la regardant.» Je montrai à Cettini le fragment écrit par Paula.