Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 6
«--Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose possible... Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son regard répondit au mien de manière à me faire frissonner... Il y avait cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et craint de compromettre.
Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la liberté...» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique, je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce _fonctionnaire armé_, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié... Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant: Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis... à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le lendemain sur le port.
«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que sur la reconnaissance d'une famille consolée.
Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser; mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs... J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet; qu'on surveillait bien des _gens imprudens_ qui ne se croyaient pas _éclairés_ de si près.
À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la lanterne sourde de la police _éclairait_ tous les pas. Mes avis parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.
Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.
Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il, vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est défendu çà?»
«--Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me hâtai presque de fuir du fatal rocher.
Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison, que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie de me jeter pour les autres dans des menées politiques... Mais comment reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait; parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et, ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos... de la mort!
Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux peines du _jeune forçat_[7], ce ne furent que transports de joie; je n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de certaines sympathies.
Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du séducteur de sa femme.
«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus d'espoir.
«--Comment! serait-elle privée de sa raison?
«--Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures. Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée, mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et d'intérêt.
«--Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»
Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.
«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution extraordinaire.
Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.
À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis, et que je conservais comme un précieux souvenir.
À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez, voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries, pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes particularités de la grande question, et madame R... donnait un timide avis... «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R... savait qu'on pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de l'Empereur comme si elle en était éprise, et...» Joséphine, levant un regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas Napoléon? bien des gens partagent votre erreur... Détrompez-vous, et croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine... Oui, j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a élevée sur le premier trône du monde?...
«--Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?
«--Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R...; qui faisait une mine d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit: _Je vous aime en lui et lui en vous_; sachant ainsi émouvoir mon orgueil maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur. Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de vous...» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de frayeur son humble confidente... Après un moment de silence et les yeux fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume: «Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour Napoléon...» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine. L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous écoute; Molière aussi consultait sa servante.»... Joséphine, qui redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement: «Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R..., qui m'avoua qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre; mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?
«--Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de parler de mes peines.
«--J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens... Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?... Le meilleur, le plus digne!...
«--Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore des témoignages de votre attachement.
«--Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.
«--Je ne serai donc jamais malheureuse!» répondit l'impératrice, avec ce ton doux et pénétrant dont elle savait le pouvoir... Ici Mme R... perdit le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur répéter d'une voix presque caressante: «Restez, restez toujours assez près de moi pour que la distance ne devienne jamais une impossibilité pour le bonheur de vous voir.» Mme R... n'entendit plus que des mots sans suite sur Jérôme et Pauline. Revenue près de Joséphine quand l'Empereur fut parti, Mme R... tâcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le tête-à-tête impérial avait ranimé des espérances. Joséphine n'était plus une femme qui souffre, mais une reine replacée sur son trône, et je m'acquittai silencieusement de mon devoir.
«Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'était un drôle de corps que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.
«--Et moi je l'aime beaucoup, répondit notre courrier.
«--Et vous le dites?
«--Pourquoi pas donc? Est-ce que ça se commande?
«--Comme vous dites, cela ne se commande pas,» reprit notre conteur. Je l'observais; le soupçon me disait tout bas: «C'est un agent provocateur;» mais sa figure riante, ouverte, et même l'élégance de ses manières, faisaient aussitôt taire cette accusation. Je fus plus convaincue encore de mon injuste prévention, lorsqu'à un relais un militaire en demi-solde vint parler à notre voyageur, et lorsqu'au nom du général Mouton je le vis pâlir; je m'approchai en lui demandant s'il y avait quelques nouvelles craintes à concevoir pour le général.
«Tout est fini, me répondit-il d'une voix altérée, le pourvoi est rejeté.»
Cet homme bon et sensible était un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit point avec nous la voiture. Je le revis deux mois après à Bruxelles: il me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait été à Marseille à peu près dans le même but que moi, et qu'il avait cherché, dans le courrier, à tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes voyages à Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour quelque preuve de zèle, de dévouement à de glorieux souvenirs.
Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il m'a écrit à ce sujet, et m'a priée de ne le point nommer, dans ces Mémoires. Voici à ce sujet sa prière:
«J'appartiens à une famille qui regarderait comme une calamité en 1826 ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir. Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidèles au souvenir et au malheur.»
Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez...
Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement: «Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la malle.
«Vos passeports?
«--Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins; vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La Valette. Une heure après j'étais chez elle.
Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.
CHAPITRE CLXXII.
Madame de La Valette.--Sédition de 1816.--L'ami du baron Larrey.--Retour à Bruxelles.--Tournée officieuse.--Vision.--Affligeantes nouvelles.--Mort du duc de Kent.--M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de France près le roi des Pays-Bas.--Le compatriote de Lemot.
Je ne dois pas entrer dans les détails politiques de la conspiration de Lyon, qui éclata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidûment, sur l'intérêt général qu'inspirait aux gens les plus honnêtes une insurrection qu'on pourrait appeler celle de la pitié, mais d'une pitié électrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens d'intérêt qu'inspirait le jugement du général Duvernet. Mme de La Valette était courageuse, spirituelle et décidée. Elle prit son parti sur la résignation de son mari. Mais quand je tâchais de lui faire entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilité, elle me répondait: «Il n'est rien dont on ne vienne à bout avec de l'or et surtout avec une volonté.»
Il y avait quelques jours que je me préparais à partir. Je ne voulais pas m'attacher à des projets qui dépassaient l'amitié. Mme de La Valette était une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant à être prudente, à ne pas hasarder des démarches ni entretenir des relations qui pourraient élever des charges contre elle, elle ne faisait que prendre plus de résolution à les affronter: on eût dit qu'elle se plaisait surtout à défier la fortune.
Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous étions au 28 mai, et ce jour-là il y avait eu chez elle une réunion plus nombreuse qu'à l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle était de Sabatier. Comme il n'y pouvait avoir indiscrétion, je le nommai, et une des personnes présentes me dit: «Savez-vous s'il est parent du célèbre Sabatier, chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey?» Je lui dis ce que je savais, et sans décider la question de la parenté des Sabatier. Ce commencement de conversation nous amena à parler beaucoup de l'intrépide baron Larrey.
J'ai dit déjà que M. le baron Larrey était la providence de nos militaires blessés: il en était aussi le défenseur. Voici encore un trait qui me fut alors rappelé, et que je me fais un devoir de ne pas omettre. Après les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blessés, qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de bataille, avaient été accusés d'une lâche et volontaire mutilation: Larrey indigné (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey rassembla tous les chirurgiens supérieurs, et démontra la glorieuse légalité des blessures. Napoléon, en lisant le rapport du jour, rendit justice au courage calomnié, et surtout à l'homme généreux qui à toutes ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vérité.
«Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanité et la gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays où nos armées ont passé, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, à Venise surtout, on n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges furent encore plus admirés. Mais le beau trait de cette vie d'héroïsme et de bienfaits, c'est celui que le maréchal Ney me raconta plusieurs fois: à la bataille d'Aboukir, où Larrey donna, ainsi que le général en chef, ses chevaux pour le transport des blessés, c'est là qu'il opéra le général Fugières, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'épée que Fugières lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a rendus prophétiques[8].»