Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 18

Chapter 183,675 wordsPublic domain

«Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu'à ce que la flamme de ta vie s'éteigne dans le Lethé, le remords et la honte s'attacheront à toi, et te poursuivront comme un songe délirant. Me ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas... et ton époux aussi s'en ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide pour lui, et démon pour moi.»

«Ma réponse à ces paroles accablantes fut le roman de _Glenarvon_. La composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la distraction avait produit son effet. Bientôt d'ailleurs je fus bien autrement vengée: Byron se maria. Hélas! aujourd'hui je le plains; il est plus malheureux que moi-même; car, je le connais, son exil lui pèse: l'Angleterre est son Athènes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue natale. À chaque occasion il rentre dans la lice des discussions littéraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son _Don Juan_ est un cartel envoyé à nos critiques, à nos lords, à nos femmes. Voyez, comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte du fond de l'Espagne, des îles de la Grèce et de l'enceinte du sérail, dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sûre qu'il finira par conduire son héros à Londres, et alors, gare à nous, pauvres femmes qui l'avons aimé!»

Lady Caroline était parvenue à parler en effet avec une certaine impartialité de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal déchirait encore secrètement son sein. Elle avait aimé Byron d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifié sa réputation et sa conscience. Que de larmes elle devait garder en réserve pour la solitude des nuits! Au moment où je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cessé de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour être privée de sa raison. Il m'en coûte de rapprocher ces dernières scènes de sa vie du récit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron à Missolonghi avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On évitait d'en parler à Brocket-Hall, M. Lamb étant alors dans le château. Un jour Lady Caroline et lui se promenaient à cheval sur la route de Nottingham: tout à coup les chevaux s'arrêtent en apercevant devant eux un long cortége noir. Des constables et des héraults ouvraient la marche; puis venait un coursier de parade richement caparaçonné en velours noir brodé d'or, conduit par deux pages et monté par un cavalier qui soutenait une couronne de lord sur un coussin cramoisi; immédiatement après roulait lentement un char attelé de six chevaux, couvert de tentures de deuil, et contenant une urne sépulcrale. La marche était fermée par d'autres voitures funèbres et une foule de cavaliers la tête baissée et l'air recueilli. C'était le convoi qui transportait à Newstead-Abbey les cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'étaient rangés de côté pour laisser défiler le cortége lugubre. Lady Caroline immobile, pâle et glacée, ne reconnut que trop les écussons du poète, et cette devise qu'elle avait si souvent baisée tendrement sur le cachet de ses lettres. Elle fut ramenée mourante à Brocket-Hall, et une maladie longue et sérieuse succéda à cette scène de douleur. Pendant cette maladie, un délire presque continuel avait inspiré à lady Caroline les paroles les plus étranges, expression des visions les plus horribles: la santé du corps revint seule; sa raison était restée avec ses songes. Cependant elle s'aperçut elle-même, dans quelques momens plus calmes, du désordre de ses idées. Ses souvenirs étaient si funestes qu'elle exagérait encore tout ce qu'ils devaient prêter d'extravagance à son langage dans les heures de son délire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui déclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu'à de longs intervalles. «Je vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cessé de l'aimer; mais désormais je serais deux fois coupable de vous rendre témoin de la préférence que je donne sur vous à une ombre. Oui, je l'aime encore, mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce château: chassez-le ou laissez-moi seule avec lui.» M. Lamb respecta ces regrets d'une passion, criminelle sans doute, mais désormais associée à une folie qui ne méritait plus que la pitié. Il venait chaque mois saluer son épouse, et retournait le même jour à Londres. Il lui écrivait en son absence, et entrait dans toutes ses idées. La mort seule a terminé le délire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans ont été plus calmes. Mais n'était-ce pas chez elle l'effet du pressentiment qu'elle devait avoir de son départ pour ce monde de fantômes, où, depuis la mort de Byron, elle vivait déjà par l'imagination avec celui qu'elle avait tant aimé.

Je m'aperçois qu'après le récit de cette catastrophe, je ne saurais plus rien dire d'intéressant sur mon séjour à Brocket-Hall. Je revins à Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'évêque B*** fût arrivé, malgré sa promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous étions croisés en route. Je fus donc dispensée le dimanche d'aller m'endormir à ses sermons.

CHAPITRE CXCI.

Excursion à Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni.

Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'étais cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilité de voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec ma vie errante, les caprices de mon caractère et la spontanéité de mes résolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y séjourner au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait à mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et d'émotion, je pris place sur l'impériale d'une diligence, qui nous descendit au Glocester-hôtel. J'admirai dans la route un commerce tout particulier à l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son bras et à la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_, s'était assis à côté du cocher, après avoir payé sa place une guinée. Il y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine; chaque voiture que nous rencontrions était saluée par notre nouvelliste: _Voilà le procès de la reine_, criait-il, et comme l'intérêt de cette affaire ajoutait encore à l'appétit des gazettes, avec lequel tout Anglais se réveille chaque jour, les cent exemplaires du _Morning-Chronicle_ furent vendus à trois schellings pièce, avant que nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du marchand lui fut payé. Voilà certes un homme, me dis-je, qui ne sait peut-être pas lire, mais qui combattrait jusqu'à la mort pour la liberté de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matériels.

Je répétai cette réflexion tout haut le soir à l'hôtel de Glocester, en m'adressant à un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table voisine de celle où je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrêtant à la partie de ma phrase qui l'intéressait personnellement, me répondit qu'il lui tardait que la reine fût mise hors de cour ou hors de cause, parce qu'elle lui faisait un tort peut-être irréparable. La conversation s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientôt la confidence presque sans réserve du jeune Anglais; si je m'en souviens bien, son nom était Fellower ou Fellows:

«Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant à la veille de faire un procès à ma tante, j'ai besoin que ce procès fasse du bruit, et comme je crains la concurrence du procès de la reine, je diffère.» Cette manière originale de s'ouvrir à moi m'amusa, et de question en question, de réponse en réponse, j'appris que M. Fellower avait à faire à l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il était obligé d'emprunter sur ce procès, qui mérite de compter parmi les nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque année voit se succéder dans la Grande-Bretagne.

«Ma chère tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser à bout, en me donnant un cousin malgré moi; je l'avais bien prévenue que cela nous brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon vieux oncle, quoique marié en secondes noces, ne connaît du mariage que la cérémonie religieuse. Feu ma première tante, femme respectable en tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la famille que milord était _incapable_ de toute espèce d'affaires, elle avait consenti à lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens. Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus pressé que de marier sa fille à mon oncle; il a trouvé des témoins complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque secrète, mais qui a eu lieu enfin très légalement. La nouvelle tante s'est bientôt aperçue que le mariage était une _sine-*cure_ pour mon pauvre oncle: savez-vous à quoi celui-ci passe son temps? il va dans les écoles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa présence, pour son plaisir. Quand les écoliers ont été tous assez sages pour qu'en conscience le magister n'en puisse légitimement faire punir aucun, milord promet une récompense à celui qui voudra se prêter de bonne volonté à la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court chez l'entrepreneur des pompes funèbres, et réclame la faveur de servir de cocher au corbillard.»

Voyant que M. Fellower, malgré sa rancune contre sa tante, mettait de la bonne humeur dans ce récit, je lui payai mon écot d'anecdotes, en lui racontant celle qui a valu douze cents francs de pension à un ancien colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Léomond, à qui le médecin avait ordonné de l'exercice, et qui, comme le comte de Portsmouth, était continuellement sur la route de l'église au cimetière, avec cette différence que le lord anglais montait sur le siége des voitures de deuil, tandis que le colon français prenait place dans l'intérieur avec les parens du défunt: aussi se vit-il invité un jour à prononcer une oraison funèbre, sans savoir seulement le nom de celui qu'il avait accompagné avec la tristesse d'usage jusqu'à son dernier asile...

«Quand ma première tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amitié, procuraient du moins quelques jours de calme à son mari. La nouvelle lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la terreur qu'elle parvient à contenir milord. Elle a appelé dans la maison un médecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin dont je viens d'être gratifié est un présent d'Esculape. Ma tante a pris ses précautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se coucher devant témoins dans le même lit que lord Portsmouth; mais quand tout le monde était retiré, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet confisqué à son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre lord aimait tant à voir appliquer sur un postérieur étranger, elle le forçait d'aller chercher lui-même M. Alder pour le faire coucher en tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chère dame, me voilà forcé de prouver au lord chancelier et à toute l'Angleterre, que le fils de ma tante n'est nullement mon cousin.»

Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fûmes reçus d'une manière fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga féminin de ce sérail anglais, où Georges IV aime à deviser avec lady Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un étranger y était admis en même temps que nous, et il attira notre attention par sa taille de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre eût été curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majesté. L'étranger était Italien en effet; il avait aussi sa réputation, mais dans un autre genre que le postillon royal de Caroline. Nous reconnûmes plus tard en lui le fameux Belzoni.

Les cheminées en minarets du pavillon, les coupoles surmontées d'une aiguille, les aiguilles surmontées d'une boule, et tous les détails extérieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par malheur, seraient fort mal décrits par moi. J'admirai également en profane tous les appartemens intérieurs de cet édifice, presque fantastique, qu'on croirait transporté par enchantement du pays des Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les dragons ailés qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine; les tapis, les tableaux représentant des vues de Pékin ou des Chinois et des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les regards comme un spectacle d'opéra. Tout à coup nous fûmes régalés par les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save the king_ capable de convertir le membre le plus radical de l'opposition: nous sortîmes enchantés du pavillon chinois. M. Fellower me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de Brighton. Ces librairies sont de véritables cercles littéraires où les dames sont admises; il est reçu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi bien que le style d'un livre.

Le soir, je retrouvai à l'hôtel l'Italien du matin, et nous liâmes connaissance très facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la relation de ses découvertes en Égypte: il me parla beaucoup de ses aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la première idée d'un projet que j'exécuterai dès que j'aurai moi-même publié mes Mémoires. Oui, j'espère ne pas mourir avant d'avoir salué ces pyramides désormais associées à la gloire française impérissable comme ces gigantesques monumens qui datent déjà de quarante siècles. Belzoni m'apprit qu'il était né à Padoue, quoiqu'il eût passé sa première jeunesse à Rome où il se destinait à être moine, lorsque la révolution française vint faire répéter aux échos du Capitole les noms presque oubliés de république et de liberté. L'âme active et entreprenante de Belzoni trouva l'enceinte du cloître trop étroite: il jeta le froc aux orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre où il se maria.

«Je n'étais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme. Je résolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et je parcourus les villes d'Écosse et d'Irlande, en faisant voir aux curieux des expériences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus pour attirer du monde, j'eus recours à la force musculaire que le ciel m'a donnée, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je soulevais comme une plume des poids énormes, et j'ai porté jusqu'à vingt personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient à mon col, à mes bras, à ma ceinture. Les bons paysans irlandais s'avisèrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis pour Lisbonne où je m'engageai au théâtre de San Carlos, et je jouai le rôle de Samson, dans _un Mystère_. Un prédicateur me cita à son prône pour prouver aux bonnes âmes portugaises que l'Écriture n'avait pas exagéré la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis à Madrid, où je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai à Malte, et c'est là que je rencontrai Ismaël Gibraltar, l'agent du pacha d'Égypte, qui me persuada de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre à introduire les eaux du Nil dans son jardin.»

À ces détails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en Égypte. On croira sans peine qu'un homme constitué comme lui avait plus qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revînmes ensemble à Londres où je le revis encore une fois avant mon départ.

J'espère un jour, je le répète, retrouver ses traces dans cette Égypte que d'autres voyageurs ont explorée sans doute avec plus de science; mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec plus de persévérance et de courage que Belzoni. La cupidité avait, depuis des siècles, uni ses recherches à celles de la passion des antiquités, pour obtenir accès dans la pyramide de Cephrènes; Belzoni le premier descendit dans les entrailles de ce monument mystérieux. Non seulement Belzoni découvrit l'intérieur d'un temple funéraire qui était resté jusqu'à lui impénétrable, mais encore il a eu l'industrie de transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu à Paris, et que Londres a admiré comme la capitale de la France.

CHAPITRE CXCII.

Départ de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux détails sur lord Byron en Italie.

Le procès de la reine fut l'occasion de plusieurs scènes populaires dont je fus témoin, et que je ne décrirai pas, ayant été prévenue par les journaux qui ont tout dit sur ce drame, moitié tragique, moitié bouffon, donné gratis à l'Europe par Leurs Majestés Britanniques. Je quittai l'Angleterre avant le dénouement, et m'embarquant à Douvres, un matin, à dix heures, j'étais à deux heures après midi installée à l'hôtel Dessein, à Calais, où j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de Sterne: l'hôtel était plein, et je dus cette chambre d'honneur à la galanterie d'un jeune Anglais qui me la céda pour en occuper une plus haute et moins commode. C'était bien le moins de lui adresser quelques remercîmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre même, et je n'appris pas sans quelque émotion que j'étais l'obligée de l'illustre et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a vécu long-temps à Genève et à Pise. C'était pour moi l'occasion de m'entretenir de nouveau d'un poète que j'admire comme le premier génie du Parnasse anglais moderne. C'était un double bonheur d'en parler avec un autre poète qui ne le cède peut-être qu'à lui en énergie et en originalité. D'après tout ce que j'en avais ouï dire, Shelley me semblait devoir être un misanthrope farouche. Bien loin de là, l'infortuné avait une douceur de regard et un accent affectueux qui gagnaient les coeurs dès qu'on l'avait vu et entendu une fois.

D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu voûté des épaules, Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que Byron compare quelque part à la couleur écarlate des feuilles d'automne. Son air de souffrance inspirait l'intérêt. Sujet à des attaques de nerfs qui le forçaient de s'étendre par terre pendant des heures entières pour éviter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui succédait à ces crises une étrange empreinte de fatalité, comme si c'était une force mystérieuse qui le domptait tout à coup; ces évanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espèces d'extases; enfin sa santé et la tournure toute individuelle de ses idées avertissaient Shelley qu'il n'était pas de ce monde. J'osai lui demander si l'athéïsme dont on l'a accusé et qui l'a fait bannir d'Angleterre, n'était pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par cette question une plaie mal fermée; j'ignorais que le lord chancelier lui avait fait d'autorité retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel père ne corrompît leur instinct moral.

«C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le scepticisme avec l'athéïsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu mon petit orgueil voltairien, mais l'idée d'un Dieu ne répugne nullement à ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est pas, certes, tel que le font _à leur image_ le roi d'Angleterre, le primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu indéfinissable que mon coeur me porte à croire bon autant que grand; l'unité du catholicisme me répugne bien moins que l'étroite et prosaïque bigoterie de nos anglicans. Voilà ce que j'ai dit et imprimé: au lieu de me réfuter, on a crié à l'athéisme! l'Angleterre s'humilie depuis quelques années sous le joug d'une hypocrisie intolérante; j'ai préféré l'exil à la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines de la tartuferie anglicane.

«--Mais on vous accuse aussi de républicanisme, dis-je à Shelley.--Sans doute, reprit-il, j'ai parlé de la nécessité d'une loi agraire pour rétablir l'équilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens à l'aristocratie moi-même, et j'en connais les secrets. Voici mon idée révolutionnaire: quelques familles possèdent toutes les terres dans la Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le système des substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage des propriétés, et de forcer l'aristocratie à se régénérer par une concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus commode de borner le nombre de leurs enfans. L'aîné ajoute une branche de plus à l'arbre héraldique; le second entre dans les ordres et obtient un rectorat ou un bénéfice; de là vient l'alliance intime du haut clergé et de l'aristocratie, c'est une même famille: le lord perçoit les rentes; le prêtre la dîme. On me dira que les fils des lords forment du moins un clergé éclairé: oui, le haut clergé; mais un bénéficier réside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un substitut qui dessert l'autel à bon marché. Commencez-vous à comprendre mon athéisme?--On vous accuse encore, dis-je, à Shelley, qui me peignait ainsi à grands traits cette Angleterre si libérale et si morale; on vous accuse de prêcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il; calculant les nombreux procès en adultère de nos annales judiciaires, j'ai hasardé de déclarer que le mariage était un lien contre nature dans un pays où il fait si peu d'heureux, où l'en se joue de tout ce qu'il a de sacré, d'inviolable, et où il est contracté si légèrement. Moi-même j'ai pu me marier à peine sorti de l'adolescence; ma femme était un enfant, moi un autre; au bout d'une année, notre séparation est devenue nécessaire. Ma femme est morte; on a prétendu que c'était de désespoir; vous voyez donc que je suis convaincu d'être l'ennemi juré du mariage légitime; je me suis cependant marié une seconde fois.»

La seconde femme de Shelley est la fille du célèbre Godwin, femme de lettres elle-même.