Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 16

Chapter 163,811 wordsPublic domain

Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal. Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle de simple observatrice.

CHAPITRE CLXXXVII.

Le théâtre anglais.--Shakespeare.--Kean dans _le Marchand de Venise_: critique.

Je quittai l'hôtel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant à mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnête figure du maître-d'hôtel du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la loge de Son Altesse Royale au théâtre de Drury-Lane. J'avais été adressée à M. Ude lors de mon précédent voyage à Londres, et je suis presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionné; car j'avais fait chez lui un dîner de gourmand et goûté d'un excellent vin qui avait acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son Altesse Royale avait la plus grande confiance en son maître-d'hôtel, qui la méritait à juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude régalait volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce jour-là, M. Ude vint lui-même me chercher, et m'annonça que nous jouirions de la loge en tête-à-tête, à moins qu'il ne prît fantaisie au duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il était alors en deuil de la duchesse; mais on prétend qu'il ne la regrettait pas beaucoup, sous prétexte que Sa Grâce aimait plus ses chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito du duc, j'admirai à part moi la belle physionomie, la noble taille et les manières distinguées de ce prince, qui réunissait tant de vices à tant de qualités. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi lui-même de me distraire du spectacle; on jouait _le Marchand de Venise_, et Shylock était représenté par Kean: ce personnage va admirablement à la figure de cet acteur, qui affectionne les rôles où un mélange d'énergie et de trivialités lui donne l'occasion d'étonner les spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et d'attitude, que Talma ne dédaignait pas dans sa noble simplicité. Kean est petit, mal fait des jambes, et avec des épaules inégales; mais il y a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent, qui séduit, dit-on, les femmes, même au delà des planches du théâtre. On cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a prouvé depuis, par un procès célèbre, que le Roscius de Drury-Lane s'expose quelquefois à des affaires de _crim-con_[27]; mais je reviens à Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance qui dicte au juif le singulier traité du prêt d'argent qu'il fait à Antonio. Au moment où, se croyant sûr de gagner sa cause, il se prépare à se rendre justice à lui-même, il y a dans les yeux de l'acteur une soif de sang qui fait frémir; les scènes de son désespoir ne sont pas moins déchirantes. Shakespeare, écrivant sous l'influence des préjugés de son siècle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de Shylock son juif Isaac dans _Yvanhoe_, a adouci quelques traits de cette figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pièce.

Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles à saisir les allusions que les spectateurs français. Quand Gratiano, dans la grande scène du 4e acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqué d'appliquer à Sa Majesté Georges IV la réponse de Shylock: _There be the Christian husbands_, etc.[28] Les assemblées populaires savent merveilleusement détourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur la scène pour le siffler ou l'applaudir ironiquement.

Ayant visité plusieurs fois les théâtres de Londres, j'oserai hasarder ici un jugement général sur le théâtre anglais. Kean est le Talma britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement d'une femme qui ne saurait concevoir le génie sans dignité. Ayant vécu avec des rois et des princes parvenus, je me suis habituée peut-être à leur noblesse factice, comme si c'était en eux une nouvelle nature. Cependant mon idée est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne contestait pas à Napoléon sa tournure d'empereur; l'envie était réduite à supposer qu'il prenait des leçons de Talma pour se draper; Murât en prenait réellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean pourrait se faire _homme_ sans confondre la bonhomie avec la trivialité, comme cela lui arrive quelquefois. Quant à sa déclamation, elle est saccadée, inégale: il se réserve pour les momens d'éclat, les mots d'effet; tout le reste est pour lui de la _vile prose_ qu'il daigne à peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix une monotonie de débit qui est tout aussi peu naturelle que le récitatif de l'opéra français: les actrices surtout cadencent désagréablement leur plaintive déclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai, passablement la tragédie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young, Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready.

La comédie anglaise est bien pauvre; la haute comédie, veux-je dire, car les Anglais ont une foule de pièces bouffonnes qu'ils jouent à merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En résumé, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de l'ivrognerie; le triomphe d'un tragédien dans les combats des dénouemens. Les ivrognes du théâtre excellent à reproduire la _bonne ivresse_, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III, par exemple, Kean ne consent à mourir qu'après une demi-heure d'escrime; et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scènes de passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M. Jourdain eût trouvé tout naturellement Shakespeare un plus grand homme que Corneille et Racine.

Je serais injuste si, après avoir été si sévère pour toutes les actrices en général, je n'avouais que j'ai versé des larmes à _la Pie voleuse_, jouée par miss Kelly avec un pathétique déchirant. Cette actrice élève par son jeu le mélodrame au rang de la tragédie.

S'il m'était permis de juger les pièces anglaises, après avoir jugé les acteurs, j'ajouterais, d'après mes impressions, que le goût britannique est en contradiction avec toute espèce de sens commun. Shakespeare n'est plus de ce siècle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on n'avait refait ou arrangé ses pièces; mais telles qu'on les joue, elles font partie du système dramatique le plus faux qui existe. Ou l'_art_ dramatique est un _art_, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit avoir ses règles et ses conditions: or, il est impossible, quelque _lâches_ qu'on les suppose, que ces conditions et ces règles permettent de violer l'unité d'intérêt aussi bien que les unités de lieu et de temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les scènes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dépayser continuellement l'attention et la curiosité, comme les scènes d'une lanterne magique.

Parmi ces scènes incohérentes, le hasard en amènera quelques unes de comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une pièce? Peut-être me dira-t-on que le hasard préside au théâtre anglais comme à la vie réelle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette poésie ampoulée, ou cette prétention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni l'autre ni dans la nature ni dans la spontanéité de la langue parlée? pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade? pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine? Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant Shakespeare, faire disparaître avant tout ces défauts du siècle pédant auquel le _poète naturel_ paya tribut aussi bien que Johnson, le _poète classique_. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont bien, comme ceux de France, abandonné l'habit de cour et la perruque poudrée pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter en tous points le goût éclairé de Talma et sa noble simplicité, ils ont un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules et les comédiens de pantomime.

Voilà une critique bien générale, mais elle est vraie; restent les exceptions à faire. Shakespeare, poète dramatique, est le Thespis encore barbouillé de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne. Shakespeare, moraliste et poète, est un génie extraordinaire: il y a dans son théâtre une mine inépuisable de caractères, et tous les élémens de la vraie tragédie. Les Anglais ont taillé quelques facettes sur ce diamant; mais ils l'ont gâté en ouvriers maladroits.

CHAPITRE CLXXXVIII.

Sermon anglais; évêque anglican.--La nouvelle Manon Lescaut.

Je pourrais être aussi sévère au prêche qu'au théâtre, car au moins le théâtre ne m'a pas ennuyée; le sermon anglais m'a paru bien long et bien monotone; mais on rira peut-être de l'occasion qui m'y a fait aller. Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'étais chargée d'une dette à payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde royale et précédemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours, s'était trouvé tout à coup, à Londres, dans une pénurie vraiment désespérante. Le jour où il s'aperçut que sa bourse était vide, il avait justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engagée au théâtre français de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant, derrière les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un rameau d'or ne trouverait pas de Cerbère à sa porte. Ernest arrive chez Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, réduit à l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un congé. Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne pouvait être la disette qui le rendait maître de la place. Pendant qu'il attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habillée, il jette un regard dans la rue, et aperçoit ou croit apercevoir un créancier qui s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure. Mlle Cidal paraît en ce moment radieuse d'abord et surprise bientôt de l'embarras de son hôte et de sa pâleur. Ernest se décide à un acte de franchise: «Mademoiselle, dit-il, je serais un lâche de vous tromper; vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu à Londres afin d'y rivaliser de folie et de dépense avec les _fashionables_ nationaux: je ne suis qu'un exilé, pauvre et même endetté.» Mlle Cidal sourit et lui répond: «Croyez-vous que j'ignore qui vous êtes? Vous me parliez hier de Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommandé à moi dans une lettre qui contenait mille écus qu'il vous prête et dont vous voudrez bien me faire un reçu que je lui enverrai.» Ernest accepta les mille écus; et trop bien né pour parler de tout autre sentiment que de la reconnaissance avant d'avoir payé sa dette, il respecta d'autant plus la généreuse Cidal qu'il conçut pour elle une affection véritable. De retour en France, il avait plus d'une fois formé le projet de revenir à Londres chercher lui-même la quittance dont on se doute bien que l'ami Gustave n'avait jamais ouï parler; mais le capitaine ne pouvait se dissimuler que les mille écus, si noblement prêtés, n'en étaient pas moins les dépouilles d'un amant anglais. Se défiant de sa faiblesse, il s'était contenté de me charger de la somme, ayant su mon projet de voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout raconté. J'étais curieuse de voir, de connaître cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute la journée avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon étonnement quand, au lieu de me voir engagée à une partie de plaisir, j'appris que mon actrice se proposait de m'emmener avec elle à l'église pour entendre, me dit-elle, un sermon prononcé par le très vénérable et surtout très éloquent lord évêque B...t. Allons, pensais-je, cette petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-être est-ce quelque plan de conquête, un complot contre la liberté de quelque âme pieuse. La conquête était déjà faite; nous entrâmes dans la chapelle, et nous nous plaçâmes gravement en face du prédicateur. Jamais femme n'entendit aussi dévotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon! sermon de deux heures, froidement composé, plus froidement débité, en un mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchantée; ses émotions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de son sein. Je fus donc édifiée de l'actrice, si je fus peu touchée du prédicateur. Mais quand nous fumés de retour, je ne pus m'empêcher de m'écrier, après un bâillement étouffé avec la main:

«Ma chère amie, que vous êtes heureuse de comprendre si bien l'anglais! Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons d'entendre.

«--Je le crois bien, me répondit-elle; je suis payée pour cela!

«--Comment? expliquez-vous.

«--Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y êtes pas! C'est mon évêque à moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas à l'archevêque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homélies. Quant à sa très humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille guinées par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abbé Pellegrin.

«Je dîne de l'autel et soupe du théâtre.»

Je partis à ces mots d'un grand éclat de rire. Cet amour me parut si comique, ce contrat d'amour-propre et de fidélité si nouveau, que je pardonnai à monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme on le voit, Mlle Cidal était une espèce de Manon Lescaut, bonne, mais folle; sensible, mais étourdie; originale enfin et amusante par le mélange des qualités les plus opposées. Une plaisanterie chez elle n'était jamais une méchanceté, mais l'expression de la bonne humeur. Si elle allait jusqu'à la malice, le sourire qui épanouissait son visage en émoussait même alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire à la colère ou à la bouderie des autres: elle vous persuadait à vous-même que vos reproches ou vos airs sévères n'étaient qu'une feinte, un jeu de théâtre. Ce jour-là elle avait à dîner une partie de la troupe; ce fut un vrai repas de comédiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara souvent les acteurs anglais aux acteurs français. Le Champagne fit partir au moins dix bouchons; les têtes s'animèrent en faveur de Mars et de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on était déjà bien loin de cette conversation sur l'art en général: chacun faisait son propre éloge; notre hôtesse seule avait conservé toute sa modestie, et s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mêmes. Enfin, après beaucoup de cris et de gros rires, la société se dispersa. J'allais me retirer aussi, lorsqu'entra le lord évêque qui venait chercher son compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donné avec beaucoup de grâce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus présentée, et ayant témoigné, dans la conversation, la curiosité de faire une excursion à Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction, comme on dit en Angleterre.

CHAPITRE CLXXXIX.

Oxford.--Coup de patte à la reine Élisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre.

Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le plaisir de voir au théâtre de Totenham-Street le dignitaire anglican recevoir, d'un air ravi, une leçon de déclamation de mademoiselle Cidal. Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrière les coulisses le poète critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a dans ses manières une façon d'indolence capricieuse qui lui donne la tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni poète ni petit-maître. Leigh Hunt me demanda si je n'étais pas curieuse de connaître quelques uns des grands noms de l'Angleterre littéraire. «Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collègues de la presse périodique, le fameux Cobbet, qui mérite bien d'être connu.»

L'évêque qui m'avait écoutée me fit signe de m'approcher de lui. «Je vous ai donné, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle. Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au château de lady Caroline Lamb, où je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.»

Après ces offres aimables, monseigneur s'éclipsa. Je m'aperçus que Leigh Hunt le regardait d'un air sardonique: «Vous voyez, me dit-il, que notre aristocratie sacerdotale a ses petites félicités terrestres. Car je le reconnais, c'est un prince de notre église. C'est au théâtre que cet évêque vient méditer la liturgie: moi j'ai composé mon meilleur poëme en prison.»

Leigh Hunt aime à parler de son génie, et heureusement pour lui, dans cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire comprendre. On sait que la littérature italienne lui a fourni le sujet de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie périphrase en trois ou quatre chants de ce vers:

«Qual giorno piu non vi leggiamo avante.»[29]

Le lendemain, j'étais sur la route d'Oxford.

Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les coupoles et les flèches de clocher qui dominent cette cité savante, où chaque édifice semble temple et palais: j'étais placée sur l'impériale de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'étais pas la seule femme à ce poste élevé; mais j'avais surtout pour voisin un étudiant qui s'efforçait de me faire admirer tous les dômes et les tours carrées qui se dessinaient de plus en plus distinctement à l'horizon. Si je les cite à mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mémoire plutôt que de sentiment; mais l'étudiant ne pouvait me croire si indifférente, et il s'offrit pour être mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de la Grande-Bretagne: c'était m'éviter la peine de porter la lettre de l'évêque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrivée, je vis entrer à l'hôtel mon guide obligeant: il avait changé de costume; un manteau noir pendait à ses épaules et une toque à glands d'or était posée élégamment sur sa tête blonde et bouclée. Il m'expliqua que c'était le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le même pour tous les étudians: l'étudiant noble, l'étudiant bourgeois, l'étudiant boursier, ont chacun le leur. Singulière distinction de rangs dans l'enceinte toute républicaine d'un temple d'études classiques. J'en fis l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. «La manie de l'égalité, me dit-il, est une maladie française; elle n'existe pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, à n'y pas croire: et en cela nous sommes conséquens. Si l'étudiant-peuple se faisait ici mon égal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver en moi dans le monde qu'un supérieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me demanderait raison de mon rang et de ma fortune.» Il faillit bien me contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter tous les monumens universitaires, la bibliothèque Radcliffe et son dôme digne de Sainte-Geneviève; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire et sa chapelle gothique; le collége de la Reine et sa colonnade comparable à celle du Louvre; la bibliothèque Bodleienne et ses trésors; le collége du Christ; le muséum d'Ashmolle; les colléges d'Oriel, de Merton, de Baliol, de Toutes-les-Âmes, de Lincoln, de la Trinité, du Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms alignés sur mes tablettes d'annotation, et à la marge du papier je reconnais l'écriture de mon _cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'épithète obligée à chaque édifice. C'est à lui que je renvoie la comparaison de la coupole de Radcliffe et du collége de la reine avec le dôme de Sainte-Geneviève et la colonnade du Louvre. Quand je cherche à recueillir mes propres impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui décoraient une immense salle, et représentaient les notabilités de l'université, mais plutôt les grands hommes qui en sont sortis que les élèves qui se sont distingués comme _élèves_ à Oxford même: Canning est du nombre, et Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappée des images étrangères d'Alexandre et du roi de Prusse. «Quoi donc, demandai-je, ces têtes couronnées n'ont pas dédaigné le laurier scholastique!

«--Ah! me dit mon étudiant, je vous ai épargné une cruelle torture en enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main à sa poche; dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec Georges IV, être décorés du titre de docteurs d'Oxford: leur réception eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reçu docteur en droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que rien ne manque à la gloire d'Oxford.

«--Un cosaque docteur en droit, m'écriai-je.

«--Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant nos illustres professeurs, et faisant céder _les armes à la toge_, il revêtit la robe doctorale sans se permettre de rire.

«--Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..

«--Pas du tout, continua l'étudiant.» Ô Molière! pensai-je, quel pendant à ta scène de la réception d'un mamamouchi.