Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 15
Quoi qu'il en fût, je me rendis immédiatement à Bruxelles, je m'y installai dans l'un de mes hôtels favoris, et je me mis immédiatement en course pour la rentrée des cent louis, devenus tout à coup une fortune pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie de cette ressource inespérée, je menai pendant quelque temps une existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les réfugiés français étaient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la permission de rentrer en France; la plupart avaient de gré et souvent de force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans la capitale des Pays-Bas que très peu des connaissances qui m'en eussent rendu le séjour agréable. L'idée d'être devenue inutile aux autres, de n'avoir plus de services à rendre, de n'avoir point d'intérêts actifs dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'écoulaient sans m'apporter la moindre de ces vives impressions nécessaires à mon bouillant caractère. La fièvre me saisit un soir en sortant du grand théâtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres accidens, et je croyais qu'une guérison devait, ainsi que tout le reste, se brusquer et se faire en poste. Cette négligence me fut fatale: je tombai dans des fièvres intermittentes que tout l'art du médecin que je m'étais décidée à faire appeler, ne parvint à vaincre qu'au bout de six mois.
Un incroyable incident, un mystère encore inexplicable pour moi, vint tout à coup donner à mon esprit une secousse qui, par cette utile diversion, m'arracha à la langueur dont mon corps était consumé. Une lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de l'hôtel que j'occupais à Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne portait aucune signature, et contenait simplement ces mots:
«MADAME,
«Quel que soit l'état de votre santé, que d'ailleurs on dit beaucoup améliorée, faites un de ces efforts qui n'ont jamais coûté à votre dévouement pour le malheur, l'amitié et le souvenir; partez pour Londres au reçu de ces lignes tracées à la hâte par un grand intérêt. Le procès de la reine va s'instruire; la mémoire du duc de Kent peut être invoquée. Dans tous les cas, la présence qu'on réclame de vous peut être utile aux autres, et ne peut être nuisible pour vous. On connaît assez la générosité de votre caractère pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous les cas, soyez à Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de vos souvenirs.»
«_P. S._ Le voyage que l'on implore de la générosité de madame Saint-Elme étant un acte de dévouement à des personnes qui y trouveront la garantie de leur fortune, et sa position présente pouvant être un obstacle à la promptitude si nécessaire du départ, le banquier M... lui comptera, sur son reçu, une somme de cinq cents livres sterling.»
Cette lettre énigmatique, cette pièce mystérieuse, cette somme mise à ma disposition, toute cette accumulation de circonstances singulières, redonnèrent à ma tête l'exaltation dont l'assoupissement venait de m'être si fatal. Accepter, obéir, fut pour moi comme une de ces résolutions capricieuses que les malades éprouvent, comme une de ces envies indéfinissables qui emportent la volonté sans le concours de la raison.
Au lieu de me fatiguer le cerveau à chercher les motifs et l'auteur de ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de réfléchir, je me mis à agir cette fois comme toujours. En deux fois vingt-quatre heures, j'étais maîtresse du pactole anonime qui venait de couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature volcanique, j'avais repris avec l'idée d'une course nouvelle, d'une romanesque entreprise, la fraîcheur et la santé qui avaient si mal à propos fui d'un visage qui avait bien assez des années, et que le surcroît des souffrances physiques était venu fort mal à propos assiéger.
À peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi étrange que celui dans lequel je m'étais jetée, on voudra bien reconnaître qu'il était irrésistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement l'habitude des choses et des événemens extraordinaires, que l'invraisemblable même commençait à me paraître tout naturel. Les seuls soupçons qui me vinssent à l'esprit, avec une apparence d'application possible sur la source de l'événement qui était venu me chercher à Bruxelles, tombaient sur lord Édouard, cet Anglais généreux, ce noble ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement congé lors de ma première apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit arrière-pensée de profiter de mon caractère entreprenant, je me figurai qu'il avait pu, dans tous les cas, songer à moi dans l'intérêt de ses amis de l'opposition, au moment où le procès de la Reine multipliait de tous côtés les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.
J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait être une mystification de quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rôdé autour de _la Contemporaine_ pour faire tourner à leurs projets l'exaltation de sa pauvre tête, très disposée aux aventures, mais jamais avec les idées d'intérêt ou de politique, que j'ai toujours repoussées quand je les ai aperçues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des entrepreneurs trop considérables; car, enfin, on ne mystifie pas d'ordinaire avec indemnité préalable pour les mystifiés. Plus je réfléchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes méditations sur un objet qui conduisent souvent à plus de doutes et d'incertitudes, et moins je devinais ce nouveau et mystérieux accident de ma destinée; mais ce qui achèvera de confondre la pénétration de mes lecteurs comme elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrivée à Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la voie de la combinaison qui m'y avait appelée. Lord Édouard, que j'y vis plusieurs fois et auprès duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit que j'avais très bien fait de venir; que je serais peut-être utile aux _bons_, mais qu'il était étranger à l'_affaire_. J'eus beau insister, je n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le solliciteur secret ne pouvait être un autre, et que ces dénégations n'étaient qu'une ingénieuse libéralité pour m'empêcher de rendre la somme dont j'avais été gratifiée.
Quoi qu'il en fût de toutes mes suppositions et des démarches innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette affaire, je n'en entendis plus parler, une fois à Londres; elle est restée impénétrable, et mon séjour se prolongea en vain pour ma curiosité à cet égard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs à imiter ma résignation; si je ne découvris pas ce que j'allais chercher, je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, à défaut du mot d'une énigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des vérités et des révélations plus importantes que celles qui pouvaient concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scène dans les chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute l'importance des événemens et des personnages qui se pressèrent sous mes yeux pendant un séjour de plus de six mois.
CHAPITRE CLXXXV.
Arrivée à Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La reine.--Portraits de famille.
Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître; je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement pour moi un _diable boiteux_.
J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique; long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres. À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à l'_Alien-Office_: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse, on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle, et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans _Old Slaughter's Coffee-House_, maison où je choisis mon logement, je faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse, accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je, plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison. Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie, sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite, grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami! Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi: l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle, comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés? Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le dis d'avance, quelle que soit votre déposition...»
Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.
«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât _la Contemporaine_ à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui plaire il fallait être grasse (_fat_), blonde (_fair_), et âgée de quarante ans au moins (_forty_); tels étaient alors et tels sont encore les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.
«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils, ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour, se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France; savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte d'Errol.»
Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.
«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et mettra ses lauriers à vos pieds.»
Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air aigre et dur.
On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile, l'histoire, en dépit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse n'oublie rien dans son magique miroir.
CHAPITRE CLXXXVI.
Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh.
La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis, ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite, comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington, du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier _vive la Reine!_ Et ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge. On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de _vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos femmes lui ressembler!_ Malgré ce bon mot, Wellington ne brille nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à _l'héroïsme_ par le son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à un col de chemise ou à un pantalon.
Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table: je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était _la Nouvelle Héloïse_, et le passage où l'impression du doigt avait laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres que _la Nouvelle Héloïse_, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux, était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire d'ambassade, pour en rendre témoignage.