Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 13
Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude, d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde, plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs, même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale, véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému, ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold. Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.
Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors reconnu.
Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes. Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette lettre:
CHER LÉOPOLD, MON AMI, MON FILS,
«Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon repos... Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre lettre, si vivement désirée et si affligeante, cette lettre me décide à rendre nos destinées inséparables, et je vais vous en expliquer les seuls moyens. Oui, Léopold, je consens à vous appeler près de moi. J'accepte votre appui, mais à une inexorable condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mère, mais _seulement une mère_. Je ne vous blâme point de fautes déjà expiées; je vous plains trop sincèrement pour vous trouver encore coupable. Il faut, en attendant votre congé, prendre une permission de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de votre naissance, ou du moins là où s'écoula votre enfance. Vous ne pouvez douter de l'émotion que m'ont causée les détails de votre blessure; mais je n'y répondrai pas en ce moment, car j'ai besoin de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire, cher Léopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont j'aie à rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact avec vos nouveaux devoirs. Écrivez-moi, en ne me parlant que de vous et de moi. Réglez vos intérêts sans songer à moi. Plus de lettres comme le commencement de la dernière. Votre dévouement, je l'accepte; votre amitié, j'y réponds par l'amitié la plus tendre: mais le mot d'_amour_ prononcé, nous séparerait à jamais. Si j'avais besoin d'argent, c'est à vous, mon ami, mon fils chéri, que j'oserais dire: _Aidez-moi!_ Adressez-moi toujours vos lettres poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays? Non, et il me faut pour en supporter le séjour l'objet important qui m'y a conduite. Si votre attachement s'épure, si à tout votre attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, où, me retraçant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de ma mère, en apprendre moi-même les devoirs sacrés. C'est demain l'anniversaire de votre naissance, cher Léopold; vous avez vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me voilà atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse époque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui peuvent seuls répondre à l'attachement, à l'amour de mère que je vous ai voués pour la vie.
«Ida Saint-Elme.»
Les combats que j'avais eu à soutenir avec moi-même m'avaient absorbée depuis quelques jours, et toute ma sensibilité employée pour mon propre compte s'était, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du moins singulièrement ajournée dans toutes les démarches que j'avais promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus raffermie à l'égard de Léopold, je repris mon activité, et ce dévouement aux autres, en même temps que je le remplissais comme un devoir, me soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui s'étaient détachés dans diverses directions, revinrent successivement à Londres, mais sans avoir pu réussir à nouer un ensemble de volontés et de ressources. C'étaient les belles promesses de Paris qui s'en allaient en fumée, les correspondances de Belgique qui avaient manqué, la diversité des opinions empêchant d'agir, enfin toutes les mille difficultés que les proscrits et les malheureux se créent à eux-mêmes, rien n'avait été épargné par le sort contre nos projets.
Pour redonner à mes amis un peu de ce courage, qui naît de l'union et du bon accord, je tentai, auprès d'un grand personnage, une démarche qui, en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du gouvernement anglais, les enchaînât comme malgré eux à un centre d'action et de volonté. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois à Bruxelles auprès du duc de Kent, m'avait peu remarquée; mais le prince généreux qui m'avait traitée avec tant de bonté, m'avait parlé du jeune lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma recommandation, l'avait prié, quand il retournerait à Londres, de s'intéresser à quelques Français fort persécutés. Je pensai qu'en me présentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait pour qu'il me facilitât quelques ouvertures utiles auprès des puissances.
Lord Édouard me reçut avec cette politesse aristocratique, véritable attribut des grands seigneurs anglais, et même avec une sorte de respect à ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de dévouement. «Je prends séance depuis fort peu de temps au parlement, me dit-il; le ministère me déplaît, je suis d'un tempérament d'opposition; ma place a été bientôt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander, pas même une bonne action à nos hommes d'État, qui d'ailleurs me la refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang eût mis au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de l'opposition ne peut faire auprès du pouvoir, le véritable Anglais, l'ami de l'humanité, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai à mes amis une souscription pour vos réfugiés; moi-même je m'inscrirai à la tête, et comme mon offre au malheur sera considérable, l'idée de ne pas me céder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.»
Je convoquai ma petite colonie le jour même, et lui fis part de ma démarche, de son résultat négatif sur un point, de son succès plus complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que, quel que fût le malheur de la position, des Français ne pouvaient accepter la proposition de lord Édouard, honorable pour lui, mais peu flatteuse pour eux: qu'isolément on pouvait accepter de qui offre, mais que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thèse changeait; que le nom de Français était la seule chose qui leur restât, et qu'ils la pourraient compromettre par les apparences d'une aumône formée de l'or des étrangers, de ces étrangers surtout avec lesquels nous devions conserver le plus rigoureusement notre honneur.
Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve égale de patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble, affectueux et digne de l'Anglais m'avait empêchée d'apercevoir dans l'effusion d'une intime conférence. J'écrivis à lord Édouard, séance tenante, et pour éviter les persécutions aimables qu'allait de sa part m'attirer sa manière de procéder, je résolus de quitter Londres dans les quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une conséquence de nos projets dès lors avortés; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de disputer chacun de son côté contre le sort, de s'abandonner enfin à la fortune privée, puisque la fortune commune ne pourrait qu'être à charge à quelques uns, sans profit pour les autres.
Le lendemain même, je fis mes adieux à Mme Duvernot, non sans la remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalité, lors même qu'on la paie, mérite encore plus que votre argent, quand elle est aussi agréable que celle dont je venais de jouir.
CHAPITRE CLXXXII.
L'hôtel Meurice à Calais.--Inquiétudes politiques.--Les dames anglaises.--La pièce de quarante sous.--Départ mystérieux.
J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile, car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.
Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me faire tomber à la renverse: c'était l'_âme damnée_ de D. L***, un de ces hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans les cent jours était _très napoléoniste_, se disant brouillé avec D. L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie par cette rencontre, que je me demandais _in petto_: ai-je quelque chose à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le _basilic_ dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence, mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.
Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et j'accompagnai les deux plus jeunes.
Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages, cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur? demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui, puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous, Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?
«--Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.
«--Il faut dire comme cela?--Tout comme cela, et ne plus accepter de pareil message.»
Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de D. L*** qui semblait me poursuivre.
Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du _quidam_: «c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»
«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?
«--Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.
«--Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40 francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours. «Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que le mauvais génie ne sache votre départ.»
Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car, sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs. Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité, que reste-t-il? me disais-je; l'exil... la mort.»
Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches, n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul me touchait encore.
Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de 1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas plus heureuse, comme on le verra plus tard.
Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois, mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile! J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer. «On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.» Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en France.
Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge. J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la campagne de France, ajouta le capitaine Mil... Vous étiez à Waterloo; je n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos souvenirs.»