Memoires D Une Contemporaine Tome 7 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 11
Parmi les convives était le major Garnier: c'était de tous celui que je connaissais le moins; et je n'en parlerais même pas, n'ayant pas de bien à en dire, si, malheureusement trop crédule pour tout ce qui est service à rendre, je ne me fusse trouvée attachée à des intrigues et projets d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignorés. Quêter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le Champ-d'Asile, beau rêve des proscrits; courir, écrire, user de tous mes moyens pour leur être utile: voilà ce que j'ai constamment fait pendant quatre années que j'ai voyagé de Bruxelles à Anvers, Gand, Bruges, Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai même été souvent dupe de mon exaltation; mais j'ai séché quelques larmes, et je ne saurais regretter une facilité d'attendrissement qui a eu de pareils résultats. D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple à imiter; mes défauts, mes qualités, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier élan est pour moi d'une impossibilité absolue; céder à ce premier mouvement a même pour moi un charme inexprimable; aussi dès que le major Garnier, avec sa laideur toute militaire m'eût prononcé les noms magiques de Ney et Waterloo, unissant par une déchirante pensée de regret ces deux affreuses époques d'amertume et de deuil, je supposai à celui qui m'en parlait avec âme tous mes regrets, toute ma douleur, et dès ce moment la réflexion qui n'eût pas été en faveur du major n'eût pu se faire jour dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque exténué de fatigue, blessé, à pied, et guidé par un sous-officier de la garde, il arriva, après le fatal 18, au lieu où un officier du général Desnouettes lui donna son cheval pour se rendre à Marchienne-au-Pont. Dès ce moment nous fûmes amis, de mon côté avec la plus loyale franchise, du sien avec toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher à ses vues, et me les faire servir malgré moi et à mon insu.
Le major Garnier avait alors près de cinquante ans; il annonçait avoir servi dans les gardes françaises, et racontait fort bien une infinité d'anecdotes. Il était lié avec l'hôte de l'Aigle-Noir, à Liége.
«Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre où Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidèle d'Avaray, ce modèle des amis, ce Bertrand de 92.»
Les détails qu'il nous donna sur ce prince étaient remplis d'intérêt; mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticité, devoir les rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg, et qui, ayant montré la plus constante fidélité au sort du prince, avait contribué à sa fuite, et bravé toutes les tristes chances de l'émigration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole, comme se prétendait le major, si bien au fait des secrets des princes; car presque tous ceux qui vécurent sous les drapeaux ignoraient aussi bien les actions d'un courageux dévouement, que les crimes affreux qui signalèrent cette époque de la révolution.
«Rien, disait le major, n'était aimable et séduisant comme la comtesse de Balbi. Dans les différens pays que, pendant sa longue émigration, cette dame a parcourus, on chante ses louanges.»
Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortunée Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes. J'ai logé en Allemagne dans une maison où Mme de Balbi avait habité; un émigré, qui alors était devenu un des plus zélés sujets de Napoléon Ier, le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans la haute société germanique, peu faite encore à l'élégant laisser-aller des favoris. Mme de Balbi se trouva à un cercle nombreux qui se pressait pour la voir et l'entendre. Une jeune et naïve allemande passa sa belle tête blonde et son frais visage entre les épaules un peu tudesques de son fiancé, et l'émigré en question laissa échapper cette naïveté: _Is das ein koenings hoer?_[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente épithète, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et répondit: «Ma chère, _le sang des princes ne tache pas_.»
Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de Balbi qui vivait sous les dehors de la médiocrité dans une ville de province; je demandai au major s'il croyait que ce fût de la même famille.
«Bien mieux, c'est, dit-il, la même personne. Mme de Balbi a servi les princes de toutes les manières. Rentrée en 97, elle a su intéresser le Consul en excitant la sensibilité de l'excellente Joséphine, dont le faible à protéger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-être à la solidité du trône impérial. Mme de Balbi est, sans nul doute, intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu l'heureuse adresse d'en esquiver les conséquences, et cela à une époque où la police n'était pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un démon, l'esprit des affaires.
«--Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi noblement dévouée à la cause de la royauté, seule cause légitime pour elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de constance, cette longue résignation; les princes ne trouvent déjà pas si souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversité, qu'il n'y ait un mérite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve pas, c'est d'avoir affecté les dehors de la pauvreté, d'avoir joué le rôle de solliciteuse près de l'homme dont elle devait désirer la chute; c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grâces de ceux qu'on hait, il y a là dedans quelque chose qui ne va ni à la fierté du malheur ni à la dignité d'une cause.»
Je mis dans ce discours assez de véhémence pour attirer l'attention, et j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se rendait à Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacérès: je ne pus m'empêcher de lui parler de l'affaire de l'officier à demi-solde avec l'ex-archichancelier.
«J'en espère mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse...
«--Pas avec vous, j'espère, major, lui dis-je en riant.
«--Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine.
«--Ah! tant mieux, car j'aurais regretté de voir invoquer de pareils souvenirs.
«Voilà qui s'appelle pousser loin l'intérêt du sexe.»
Le major, à ce dernier mot, fit une singulière grimace qui le rendit si laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale était si facile que le moyen qui réussissait lui paraissait toujours le moyen par excellence; je lui donnai mon adresse à Anvers, et il quitta la société avant moi.
La maîtresse de la maison était une parente du fameux Rabaut-Saint-Étienne, et née à Nîmes, comme lui, professant la religion réformée. Cette dame, dont la destinée fut fort bizarre, devenue victime d'un mariage d'inclination, se plaisait à citer un important service que lui rendit le célèbre abbé Raynal.
«C'était déjà, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'étais bien jeune alors, et le zèle officieux, les services de ce défenseur de l'humanité, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me sauvèrent l'honneur et la vie.»
On voyait, dans les discours et le caractère de cette dame, que la société du philosophe avait un peu déteint sur sa conversation travaillée et presque oratoire; mais je n'ai guère vu de coeur plus dévoué à ses amis que celui de Mme Étienne Rabaut; elle se prit d'extrême amitié pour moi.
«Puisque vous avez habité la Hollande, me dit-elle, voilà un ouvrage qui vous intéressera:» c'était l'_Histoire du Stathouderat_, par l'abbé Reynal. Madame Étienne y avait écrit quelques notes qui me prouvèrent qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dégoût pour cette prétention, qui m'a fait mettre moins d'empressement à cultiver l'amitié d'une personne d'ailleurs si distinguée. Nous parlâmes beaucoup de Carnot, cet homme intègre et philosophe, sorti pauvre de toutes les situations de sa vie. Madame Étienne fit les honneurs de la soirée par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: _J'en voudrais savoir autant_. Là où perce l'étude chez les femmes, il me semble que le charme disparaît; presque toujours un succès que nous avons trop l'air de chercher nous échappe; non que je veuille faire l'apologie de l'ignorance, et dénigrer les supériorités; mais avec un peu moins de prétentions, madame Étienne eût été une personne parfaite. Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'étais chargée, commission qui eut pour résultat mon premier voyage à Londres, comme je le dirai dans le chapitre suivant.
CHAPITRE CLXXIX.
Embarquement.--Rencontre d'un poète italien.--Un épisode de la révolution.--Arrivée à Douvres.--Le major Garnier.
Je résolus d'aller prendre le paquebot à Ostende, et partis d'Anvers aussitôt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leçons d'italien, si largement payées par l'aimable et infortuné duc de Kent, cet argent commençait non seulement à diminuer, mais la crainte d'en manquer dans un pays où les Français paient double, me décida au sacrifice d'une fort jolie montre de chasse à répétition. Le profil de Napoléon, gravé dans l'intérieur de la double boîte, me la fit vendre trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais regardé cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire quelle fortune je crus posséder en comptant douze cents malheureux francs. Hélas! les jours se préparaient où le plus strict nécessaire me devait seul rester pour bien des années.
J'arrivai à Ostende, et descendis à la grande auberge à côté du théâtre; il était sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par expérience toute la portée des talens de province, je n'eus rien de plus pressé que de courir au théâtre. La troupe était fort au-dessus du médiocre: on donnait la _Femme jalouse_. J'ai l'habitude de toujours écouter le spectacle, bon ou mauvais. Tout à coup mon attention fut détournée par cette vive exclamation: «_che seccatura mio Dio! Porta mio, che diresti?--Direbbe che è poco garbato il parlar cosi_[18],» répondis-je aussitôt au personnage, en le regardant assez fièrement. Il s'excusa de son mieux, toujours dans la même langue, et m'exprima avec une vivacité tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui parlait _la tosca favella_, dans un pays où les oreilles étaient au supplice. La connaissance fut bientôt faite, et, pendant la petite pièce, _la Jambe de bois ou l'Amour filial_, je m'amusai à contrarier Mangrini, en lui soutenant ce que j'étais loin de penser, que nos opéras comiques valaient mieux que les opéras buffa de l'Italie. À tout, il me répondait en faisant de ridicules grimaces. «_Ma, per bacco, non cantano quei personnagi_[19]!» Le spectacle n'était pas fini, que j'étais aussi enchantée de cette rencontre, que Mangrini l'était de la mienne; les Italiens en général ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on nous remarquait; je l'en prévins et l'engageai à quitter le spectacle; il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charmée, car sa vivacité spirituelle promettait un compagnon de route fort agréable, et mon attente ne fut point trompée. Mangrini était Romain, parent du célèbre musicien de ce nom, et ami intime du célèbre Porta, poète milanais, dont il me parla avec cette abondance de détails, que relève cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la bizarre épitaphe que cet homme original composa lui-même en milanais, et dont le sens est: «Je suis parvenu à faire pitié même à un prêtre qui ne vit que d'enterremens», faisant allusion aux maux cruels que la goutte lui faisait souffrir.
Porta était un poète populaire; les événemens du jour s'embellissaient sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les ridicules, tous les vices en masse, sans personnalité aucune; l'esprit enjoué et caustique de Porta était tempéré par un caractère noble et généreux. «Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les poésies respirent une gaieté et un enjouement parfait, est l'homme le plus triste, le plus mélancolique; c'est une contradiction bien singulière et qui existe pourtant. Presque toujours les poètes expriment dans leurs vers le contraire de ce qu'ils éprouvent...» Je ne fus pas du tout de l'avis de Mangrini: «Je ne m'élève pas, lui dis-je, à la hauteur de la poésie; mais ce que j'écris en prose est toujours l'image des sentimens que j'éprouve...» Il répondit par des complimens si bizarres et si chargés de superlatifs, que j'en éclatai de rire. On vint à l'hôtel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne changeait pas, on mettrait à la voile à quatre heures. Nous résolûmes de ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais à peine eûmes-nous commandé notre souper, que le matelot revint dire qu'il fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compté se régaler avec des _talladelli à la milanese_, exprima d'une façon si comique son désappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri d'aussi bon coeur; mais nécessité fut de se soumettre, et bientôt nous fûmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la traversée fut heureuse. Mangrini avait, à l'époque dont je parle, de quarante-cinq à cinquante ans; il avait vécu en France, et s'y trouvait aux premiers temps de la révolution. Il s'était arrangé pour _schivare_[20], disait-il, _les mesures de salut public_, en se mettant à la suite d'Antonelle, chef du jury, qui présida à la condamnation du duc d'Orléans, père du duc actuel.
Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince malheureux, qui, dans sa captivité et surtout à sa mort funeste, se montra fidèle au caractère qui avait marqué le commencement de sa carrière. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mère de famille, sauvée d'une affreuse misère par les charitables dons du duc d'Orléans, alors encore duc de Montpensier.
«Cette femme, sitôt que le duc d'Orléans eut été enfermé à l'Abbaye; cette femme, dont le mari fréquentait les clubs, se donna le mouvement le plus honorable pour son bienfaiteur, arrêté avec son plus jeune fils, le comte de Beaujolais, âgé seulement de treize ans alors. Le jour où cette âme reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait proposé d'ajouter le nom du duc d'Orléans à la liste des députés qu'on allait mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au château de Marseilles, elle parvint à s'introduire à la conciergerie, où elle savait qu'on conduirait le prisonnier; elle espérait lui faire passer un avis, réussir à le sauver; elle n'avait point calculé l'active haine de ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain devant le tribunal; la pauvre femme s'y était portée avec quelques amis de son mari, espérant toujours que le prince ne serait pas condamné, son mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.
«Hélas! disait Mangrini, la pauvre femme était encore chez moi à me prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait déjà à l'échafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractère qu'il a déployé devant un odieux tribunal, a effacé quelques autres pages de son histoire. Quand, après sa brève et simple défense, il se vit condamner, il dit à ses juges: «Puisque mon sort est décidé, je vous demande de ne pas me faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner que je sois conduit à la mort sur-le-champ;» seule grâce que les bourreaux d'alors pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme était toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc était _acquitté_; il tira froidement sa montre, et répondit avec un affreux sourire, _exécuté maintenant_. À ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba évanouie derrière un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai de la tête aux pieds; si Antonelle l'eût aperçue et dans cet état, elle eût couru le danger de quelque expiation à son généreux dévouement. Je parvins avec beaucoup de peine à la faire sortir de chez moi. J'eus soin, dès le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la jeunesse du duc d'Orléans, des détails pleins d'intérêt et que la pauvre femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.
«Lorsque le duc d'Orléans épousa en 1769 la fille du duc de Penthièvre, à la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais à peine quatorze ans; j'étais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au moment de la bénédiction, le prince, qui n'avait pas pris la place assignée au mari dans ces sortes de cérémonies, sauta, aussitôt qu'on lui fit remarquer son erreur d'étiquette, par-dessus la queue de la robe de la royale mariée. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut, dans les tribunes, on avait l'air bien mécontent. Huit jours après le mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros chien s'élance, le prince court à moi, saisit le chien, le terrasse; il appelle et dit à un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'étions pas pauvres alors; mon père voulut rendre le don au prince; mais je fis tant que je l'avais encore trois ans après mon mariage, au moment où le duc de Chartres fut nommé lieutenant général des _armées de mer_ en 1778. Mon mari était de Brest, attaché au port; nous éprouvâmes de grands malheurs. J'eus l'idée d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait sauvé la vie et dont la générosité nous sauva encore du désespoir. Je lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures après, mon mari était placé près du comte d'Orvilliers, qui commandait comme vice-amiral, et le soir, étant assise à réfléchir à cette lettre que j'avais osé écrire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses gentilshommes; il me dit: «Je vous remercie de vous être rappelé le bonheur que j'eus peut-être de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit heureuse, l'existence que je vous ai conservée; vous êtes mère, je vous donnerai un parrain, continua le _bon seigneur_, et voilà pour la layette;» là-dessus il me donna une somme si énorme, cinquante louis, que j'en étais comme folle; et cette main généreuse fut étendue sur moi jusqu'au terrible moment où la révolution commença. Alors, craignant pour mon bienfaiteur, je suis venue à Paris le jour où l'on y promenait les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans. La bonne madame Thierry m'avouait, continua Mangrini, qu'elle était heureuse de ces hommages; comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien à la politique, et prenaient tous les changemens pour des espérances; son mari allait dans les clubs, et là il apprenait que le parti populaire, loin d'être tout dévoué au duc d'Orléans, cherchait des prétextes pour s'en séparer. La veille des terribles journées des 5 et 6 octobre, un républicain exalté offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orléans dans un dessein anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit fidèlement celui sur lequel grondait l'orage.»
Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune prétention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre femme, résistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si rare dans les classes inférieures, m'inspira un intérêt plus fort que la prudence qui m'était commandée par ma position auprès de gens que j'abhorrais et que j'étais obligée de servir pour sauver ma tête. J'ai, même puisé, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc d'Orléans fut étranger à quelques uns des mouvemens révolutionnaires dont on a prétendu trop souvent qu'il fut l'âme. D'autres raisons, puisées dans les confidences des coryphées de ces temps, que j'étais si souvent contraint d'entendre, me disposent à me rendre à la déclaration faite par M. Chabroud. Cette déclaration absout le prince de toute participation à un événement très grave.
Vous aimez à vous instruire, répondis-je, et tiendrais à vous convaincre de mes idées sur le personnage dont nous venons de parler longuement; lisez la correspondance: _Louis Philippe, duc d'Orléans_; vous y trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux différens ministres. Je vous prêterai également la procédure, l'exposé de la conduite du duc d'Orléans dans la révolution; celui de la consultation délibérée à Paris, le 29 octobre 1790; le mémoire à consulter pour L. P. J. d'Orléans, qui sont dans les mémoires du marquis de Ferrières. Quand il s'agit de si illustres accusés, on ne saurait trop chercher la vérité; et j'ai lu toutes les pièces de cette longue procédure. Un singulier intérêt de souvenir m'attachait à cette recherche; j'avais comme un besoin d'âme de trouver innocent d'une horrible inculpation le père du jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, défendre, contre l'invasion de l'étranger, les frontières de sa patrie. C'est long-temps après, et à mon retour à Paris, qu'en lisant les mémoires si touchans du duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire tout ce qui tend à atténuer la gravité des bruits répandus contre la mémoire de son père; malheureusement la postérité est quelquefois aussi crédule que les contemporains, et par paresse on s'arrête aux opinions faites d'avance.
J'ai voulu sur ce point penser d'après moi-même, et j'ai eu quelquefois, et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance d'études qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont les torts ont été si chargés de circonstances aggravantes, valait mieux que sa renommée.
Nous étions partis à trois heures du matin du port d'Ostende, et à sept heures du soir nous étions aux prises avec les aubergistes de Douvres. Ma première pensée, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un regret si terrible que je n'en pus cacher la déchirante amertume à mon bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son bras convulsivement en m'écriant: «que ne m'a-t-il écoutée! que n'ai-je pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir à ses pieds ou le consoler et le servir.» Cette pensée rétrograde fit place aux ennuis d'une arrivée, et d'une arrivée en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille d'auberge du duché de Kent ne comprît pas le mauvais français d'un poète italien. On m'a toujours dit que je prononçais parfaitement les langues que je parle; j'en fis une utile expérience avec la servante de l'auberge de Douvres, qui, après mes cinq ou six mots d'anglais, me fit le même compliment, et aussi brutalement qu'à mon compagnon de route. En entrant dans la salle, je ne fus pas médiocrement surprise d'y trouver le major Garnier, que je croyais à Bruxelles, sollicitant auprès de Cambacérès pour les exilés du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le prouva. Je la réserve pour le chapitre suivant, ainsi que les détails de mon départ pour Londres et de mon arrivée dans cette capitale; du commerce, de la liberté, et cependant aussi des préjugés et des abus.
CHAPITRE CLXXX.
Confidence du major Garnier.--Départ et arrivée à Londres.--L'orgueil britannique.