Part 8
Je m'approchai de nouveau à une distance respectueuse; l'Empereur monta les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'était pas fort content. Quoiqu'il fût encore de bonne heure pour les habitudes parisiennes, il y avait déjà là beaucoup de monde; la plupart des ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'après l'habit, d'appeler _comme il faut_, et j'en vis plusieurs qui étaient certes, malgré les dehors, _comme il n'en faudrait pas_; car, à l'approche de Napoléon, ils s'égosillaient en cris de _vive l'Empereur!_ que personne ne leur imposait; et, quelques instans après, proféraient d'ignobles plaisanteries sur des travaux ordonnés pour la défense du territoire contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'éloignai avec dégoût. À peu de distance, une compensation m'attendait: Napoléon continuait sa visite, causant avec deux généraux, et souvent s'arrêtant aux groupes d'ouvriers; alors c'étaient des cris de _vive l'Empereur!_ qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'étais assez approchée pour distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'étaient familiers, l'effet de ces scènes populaires; il me semblait y lire du triste et du mélancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une pensée consolante, Napoléon semblait dire: «Ils ne me doivent rien, et comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se révèle, et qui persuade à ces braves gens que je leur suis nécessaire pour défendre leurs foyers.»
Malgré cette interprétation, je ne pouvais prendre confiance dans tous ces préparatifs de défense, et je fis de vains efforts pour chasser les noirs pressentimens. Je revenais malgré moi au souvenir de ce qui s'était passé à Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon coeur, par une de ces divinations qui trompent rarement, entrevoyait déjà les aigles de nouveau trahies ou désertées... Hélas! Waterloo allait bientôt se charger de la réponse aux soupçons d'une femme.
En descendant le côté rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis pied à terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosité; elles avaient échappé à la bouche d'un homme et d'une femme assis derrière un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus clouée à ma place en entendant une voix mâle et sonore répéter ces quatre vers d'_Othello_:
Ils n'ont pas tous ces grands manqué d'intelligence En consacrant entre eux les droits de la naissance; Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux; Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aïeux?
Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui étudiait son rôle; mais je reconnus bientôt que c'était un ouvrier assis à côté d'une jeune femme modestement vêtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes scrupules de discrétion. Je tendis l'oreille, et mon intérêt redoubla.
«Si la pensée de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas grand'chose à ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme des miens. Encore je crois ma noblesse mieux établie que la sienne; car, de père en fils, nous en avons enlevé les brevets à la pointe de la baïonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voilà, mon arbre généalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix d'honneur.
«--Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'être dans une position qui empêche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et...
«--Louise, voilà encore des retours d'orgueil; pense à ta tante, à ce qu'elle a osé te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui eût pu se cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir épousé un simple sergent; comme si un sergent de la garde, blessé sous les yeux de l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne prendrait-on pas cette béguine pour une duchesse d'avant la révolution? elle qui a pourtant passé sa jeunesse entre le résiné et la chandelle... Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanité des titres, étouffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne chercheras pas à voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur de manquer du nécessaire avec moi? Ne pleure pas mon départ, chère Louise. Nous voilà dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends l'Empereur; voilà mon placet: plutôt partir simple soldat, que de ne pas être à la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois encore à l'étoile d'Austerlitz.» Il pressa sa femme sur son coeur à sa réponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur leurs petits intérêts de ménage, sur le choix d'un parrain. La douce voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument donner à l'enfant.
«--Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.
«--Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a élevé si haut, est fils d'un simple et honnête artisan; il n'est né ni duc, ni prince, il l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir l'enfant d'un grenadier français? Garçon, ce sera Michel; fille, Michèle. Ainsi n'en parlons plus...»
J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connaître davantage ceux qui, par ce dernier mot, venaient de m'intéresser tant. La disposition de la route les forçait de passer près de moi; la femme était fort jeune et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fierté
L'appareil imposant de la maternité.
Sous la casquette et la blouse de l'ouvrier, la tournure et le maintien du mari révélaient le brave; sa taille était haute et fière, mais il était beaucoup plus âgé que sa femme, et me parut un de ces débris de nos plus glorieux triomphes.
«Mon brave, lui dis-je, sans le vouloir, je viens d'entendre votre conversation; je vous approuve de tenir au nom de Michel...» Il me regarda avec surprise: je l'attribuai au contraste de ma voix avec mes habits d'homme; puis ajouta, en me prenant la main sans façon: «Vous m'aiderez, Madame, à faire entendre à ma Louise qu'elle doit plus s'enorgueillir d'avoir Michel pour parrain, que son oncle, qui la dédaigne, elle, moi et son enfant.
«--Vous me connaissez! m'écriai-je.
«--Quoi! Madame, vous ne me remettez pas?
«--Non, mon brave; non, en vérité.
«--La faute en est à cet habit de pékin; mais j'espère bien demain, endosser celui sous lequel je vous ai menée voir, à Insbruck, les drapeaux du 76e.»
Alors je remis très bien le vieux sergent, et mon intérêt en augmenta. Il tenait à la main une pétition à l'Empereur pour redemander de l'activité de service. Sans le heurter trop, je lui donnai des idées plus pacifiques, ce qui charma la jeune mère; ce n'était pas faire grand tort à l'armée, quoiqu'un bon sous-officier soit toujours précieux; et l'idée de cette jeune femme laissée seule, prête à devenir mère, me parut l'excuse de mon infidélité à mes goûts; mais je ne réussis pas à faire partager mes observations raisonnables au brave Dalmont. Je lui demandai son adresse. Hélas! j'ai revu cette famille, et c'est dans son sein que j'ai trouvé les seuls véritables amis au jour de l'infortune. Dalmont me demanda si j'avais vu l'Empereur à Montmartre, et s'il devait passer de notre côté. Je répondis que je le croyais rentré au château. Alors Dalmont me pria de lire son placet. Je ne dirai pas qu'il était rédigé en style académique, mais l'ame n'y manquait pas, et en suppliant l'Empereur de lui permettre d'aider encore ses anciens camarades ou de mourir sous ces drapeaux
Poudreux et déchirés, Mais déchirés par la Victoire.
Je quittai Dalmont et sa femme, leur promettant de les voir le lendemain. Le premier me dit tout bas: «Madame, vous aurez pitié de ma Louise, n'est-ce pas, au moment du départ? C'est sûr; il faut que _je descende_ encore, avant de mourir, quelques uns de ces gredins de Prussiens ou de Russes.» Je ne m'obstinai pas, le voyant si résolu, et rentrai pour écrire aussitôt à Ney toute cette rencontre, qui avait encore été un hommage à son glorieux nom.
CHAPITRE CLIII.
Le Champ-de-Mai.--Le député du Jura.--Lettre du duc d'Orléans au maréchal Mortier.
Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye, 1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez, j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce qu'il fait.
«--Puis-je répéter cette assurance?
«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.
«--Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.
«--Et vous?
«--Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.
«--Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au prestige d'un nom.»
Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus étourdie du coup d'oeil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral. J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous en consoler par sa farce impériale?»
L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos moeurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.
J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son énergique malice, désigne par le sobriquet de _vieille comtesse_, se livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu, je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin, qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un _poltron_, un _lâche_, c'était trop fort. Je m'approchai très près d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe. Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.» J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée. Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude, dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion. L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité, sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.
Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel fut rompu par le cri éclatant de _vive l'Empereur!_ qui, du Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où, sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»
Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue; j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur: mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant l'image plus réfléchie des dangers publics.
Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura. Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.
«Triste, dit Regnault?
«--Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.
«--Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont mécontens.
«--Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre, Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément, l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant la parole directement:
«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en défilant devant l'Empereur. On a crié _vive l'Empereur!_ Qu'est-ce que cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et l'opinion?»
Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.
La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais, au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât, mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que _vous_ et _moi_ nous avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort... Il allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah! s'ils ne l'eussent assassiné!
«--Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le penchant.»