Part 7
Enfin cette revue, à laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est disposé à mépriser le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre dans son ensemble, et non pas aux extrémités. Ce rassemblement de gens déguenillés, dont les plus propres étaient des charbonniers, arrivèrent pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait autant une menace pour l'ordre qu'une défense pour l'empire. Il y avait entre ces livrées de la misère et l'admirable discipline des troupes un contraste qui inspirait de la tristesse et de l'épouvante. J'étais en homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur à lui toucher le coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une oppression pénible; oui, il me fit comme pitié, et cependant je m'en voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scène, qui me pesait et plut si peu à l'Empereur, était encore un effet de sa seule volonté! Rien ne saurait rendre la contenance humiliée des soldats; les vieux guerriers décorés touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait répondre aux regards de Napoléon; les plus jeunes disaient des choses que je me garderais bien de répéter; mais je ne puis m'empêcher de peindre le geste très significatif que quelques uns ajoutaient à l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les rangs portait les fédérés vers les militaires, ces derniers se frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte de quelque contagieuse malpropreté.
Au moment où les chefs des fédérés firent des motions et essayèrent quelques discours, je surpris un mouvement de Napoléon où se lisaient du dégoût et de l'effroi, et une sorte d'intérêt. Je m'en fus avant la fin de cette déplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.
Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de principes républicains, me parurent presque malades à ma manière. Un conseiller d'État raconta devant moi, que Napoléon avait saisi son épée à la lecture du programme de la fédération bretonne. Tout le monde s'écriait: «Pourvu que nous soyons vainqueurs à la première bataille! Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres fureurs.»
Regnault, je l'ai déjà dit, aimait sincèrement Napoléon, et il avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux dans sa position. Ney s'en prenait à tout le monde; il était tour à tour furieux contre les ministres, contre le peuplé, contre l'Empereur lui-même, à cause de cette revue. En effet les soldats de la révolution, s'ils en avaient épousé les principes, n'en avaient pas partagé les excès; les scènes populaires n'étaient point de leur goût; les soldats en murmurèrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napoléon; je sais que, pour mon compte, j'aurais donné des années de ma vie pour que Napoléon n'eût pas été dupe de cette farce démocratique.
CHAPITRE CLI.
Une conférence nocturne.
Les joyeux transports qu'avait excités le retour de Napoléon se prolongèrent, parce que chaque jour tous les différent corps de l'armée passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu le coeur humain, et surtout le coeur français, savait bien que la vue de sa capote grise n'était pas inutile à l'enthousiasme du soldat, et que l'enthousiasme du soldat devenait indispensable à l'entretien de l'esprit public de la capitale.
Malgré tant de démonstrations extérieures, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se connaissait un peu mieux que moi en matière politique, me répétait bien souvent: «Il me tarde que Napoléon impérialise les opinions par la popularité de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.
«--Quelle alliance?
«--Celle des républicains et des napoléonistes; Carnot et Fouché nous joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus à l'Empereur en haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront à la première occasion.»
J'avais beau dire à Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour lutter contre le génie de Napoléon. «Bah! me répondit-il, est-ce qu'un coup de dé en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses. Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien régime, tous les événemens sont possibles: et ceux-là sont les plus affreux et les plus à craindre qui sont toujours prêts à dire: _Périsse le monde plutôt qu'un principe!_»
Moi si crédule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment, je riais presque de la crédulité de Regnault pour tout ce qui touchait à la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la révolution. Quelques jours après, j'eus occasion de voir et d'entendre des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'État dont l'oeil n'avait peut-être que trop de perspicacité. À la suite d'un dîner militaire, comme j'en faisais quelquefois à cette époque, Léopold étant revenu du Midi et aimant à mettre en commun avec ses camarades les espérances qui animaient alors notre jeunesse militaire, après toutes les santés et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagèrent à une réunion dont ils nous vantèrent l'utilité et l'agrément. «Là, nous dirent ces Messieurs, vous verrez une assemblée de jeunes gens qui, pendant que nous serons aux frontières, se chargent d'entretenir et d'organiser l'esprit public de Paris.» Léopold était ce soir-là dans une telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mécontenter par une résistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait l'envie. Comme j'étais en habits d'homme, suivant l'habitude que je commençais à reprendre, je me laissai aller à un désir presque violemment exprimé par le jeune fou que je ne surpassais guère en sagesse.
Ce jour-là j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les chevaux par hasard étaient fort fringans. La voiture s'arrêta devant une maison de la rue de Grenelle Saint-Honoré, où paraissait arriver en hâte une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des huées, si ceux qui en descendirent n'eussent porté moustache. Nous suivîmes le flot, et nous entrâmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de la petite propriété et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui nous avaient introduits se détacha pour aller se mêler aux groupes et parler au président de la société. Nous nous assîmes sur une espèce de gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemblée qui était fort tumultueuse.
Le président prit place au bureau. C'était un petit homme appelé Carret, qui avait été médecin, et qui était à cette époque conseiller à la cour des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend d'un magistrat, ni sa toilette la propreté que se doit un fonctionnaire à 15,000 francs d'appointemens. Je devinai dès lors que cette négligence était un essai d'imitation des moeurs républicaines, un modèle ou une flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun rajusté, si de temps en temps une voix criarde, et l'étincelle d'un oeil qui semblait se ranimer à certains mots, n'eussent annoncé un de ces tempéramens nerveux qui cachent souvent, sous de grêles apparences, les convulsions plutôt encore que les passions d'un parti.
Aux côtés de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume. Ils déposèrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais, dans tout le cours de la révolution, assisté ni à aucune assemblée législative ni à aucune assemblée populaire, et j'avoue que, quoique ce club fût un club _comme il faut_, il ne me réconcilia guère avec toutes les réunions de ce genre. Tous les âges, toutes les classes différentes semblaient cependant s'être donné là rendez-vous; quelques têtes chauves ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs émérites paraissaient dresser le reste de l'assemblée, et lui souffler les mots assez nouveaux encore de liberté. Quelques officiers faisaient résonner leurs éperons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et sans tenir beaucoup de compte de ce qui se débitait; ils n'interrompaient guère leurs aparté que quand le nom de l'Empereur, un peu fortement prononcé, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.
Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemblée ne ressemblaient point encore à ces générations instruites, calmes et fortes, qui n'ont pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait été élevée surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de bataille, elle était un peu frivole dans la cité. C'était quelque chose de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemblée composée de tant d'élémens contraires, que cette entreprise d'esprit public, que cette espèce d'établissement qui semblait prendre de petits républicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais là aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la révolution si grande avec ses généraux, ouvrant à travers mille périls un passage à ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en chambre. Malgré ce retour involontaire de mes souvenirs, je me résignai au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai beaucoup plus à observer qu'à réfléchir. D'ailleurs, quoique je crusse bien que cette réunion avait patente officielle de la police, je pensai que je ferais grand plaisir à Regnault, en servant, par quelques aveux, ses préventions contre un ministre, et j'écoutai.
Les personnes qui faisaient fonctions de secrétaires lurent la correspondance de province. On appelait de ce nom des adhésions de certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la société. La plupart des affiliés accusaient réception de proclamations et de pièces envoyées de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus ronflante fraternité, et ne ressemblaient pas mal à cette réponse d'un maire, à qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: «Citoyen ministre, j'ai reçu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez envoyée; il en sera de même de toutes celles que vous voudrez bien m'adresser par la suite.»
«Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui n'était pas celle du président, pour une simple motion, et il continua sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvisées aux bons Français; mais tel est le peu d'énergie de Paris que nous ne grossissons pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanité qui ne lisent pas, et qui, faute de connaître notre institution, nous privent de leurs lumières, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous, afin de faire marcher le reste au pas. Je propose, à cet effet, de leur envoyer des ménétriers; et les ménétriers seraient des commissaires qui, partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale, de maison en maison, exposer le but de notre association à tous ceux qui ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intérêt, par souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la liberté.»
Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit à parler à la fois. Celui-ci disait: «Ma rue est excellente; je réponds d'autant de recrues qu'on en voudra.» Celui-là: «Il n'y a rien à faire dans mon faubourg, c'est un tas de propriétaires sans énergie, dont les femmes sont livrées à l'influence du confessionnal.» Tous: «C'est égal, il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la liberté doit écraser tous ses ennemis.»
Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action leurs principes, on procéda à la nomination des commissaires de l'enthousiasme. Cette opération terminée, le président annonça que l'ordre du jour était _la question de la dictature_. «M. L*** de la Manche a la parole.»
Alors se lève un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'années, à la figure rose, d'une toilette recherchée, et d'une propreté presque aristocratique.
«Messieurs, la question est très grave. La dictature est une délégation de la liberté, un sacrifice de toutes les indépendances, entre les mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes les forces d'un État contre l'étranger ou contre des ennemis intérieurs: c'est le cas où nous sommes. L'Europe et sa meute coalisée vont être à nos portes, le privilége secoue ses torches dans la Vendée; mais la dictature est un remède qui, à son tour, peut devenir une maladie: c'est encore le cas où nous pouvons être.» Puis vinrent les exemples de l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms en _us_ qui servent depuis deux mille ans à défrayer les harangues populaires. Le discours de l'orateur blond dura près d'une demi-heure. Après le pompeux exorde que j'ai rapporté, il me fut impossible de suivre le fil des phrases les plus métaphysiques que j'aie entendues de ma vie; elles parurent toutefois du goût de l'auditoire, et je crois qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette industrie, de toute cette érudition éloquente, peut se traduire ainsi: Nous avons besoin de Napoléon, parce que son bras est nécessaire contre l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard à nous en passer. «Oui, oui, tenons-nous prêts, crièrent mille voix ensemble, contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de la féodalité, mais afin de nous servir de l'hécatombe de l'ancien régime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.»
Dans ce moment, il se fit un frémissement dans l'assemblée: on admirait cette vaste salle qui, n'étant éclairée que par les deux chandelles du bureau de la présidence, ressemblait dans son nocturne spectacle à une cérémonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la diversité des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes et au contraste des murmures. J'aperçus cependant un des officiers qui nous avaient amenés, lequel, après un long et bruyant murmure, s'était jeté au milieu du groupe d'où les applaudissemens étaient sortis avec le plus de violence, après cette directe allusion contre l'Empereur, qui avait en quelque sorte couronné la discussion. Léopold s'élança pour aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas. Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai assez distinctement que l'ami de Léopold tira de sa poche, comme par une victoire de sa discussion, un petit buste de Napoléon, aux bras croisés, qu'il portait toujours sur lui, et qu'il força les auditeurs un peu démocrates à le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de dévouement. La partie militaire de l'assemblée, quoique composée à peine d'une trentaine de personnes, parvint facilement à la dominer par l'énergie de la parole, l'éclat des voix et les argumens de la gesticulation.
Enfin, à force de coups de sonnettes, on parvint à rétablir un peu de calme. M. Carret annonça qu'il allait résumer la discussion, et lire un projet d'adresse, qui serait ensuite délivré à chaque membre pour exposer les principes sur lesquels les bons Français entendraient que fût composée la constitution dont la patrie avait reçu la promesse, et attendait les garanties sacrées et les bienfaits tutélaires. L'organe du président s'était un peu enroué dans le tumulte, et je n'entendis pas très distinctement la lecture à laquelle il se livra à ce sujet.
C'était, ce me semble, une suite de déclarations politiques dont je n'attrapai qu'une partie seulement, à la suite de l'expression des doctrines, corroborées de l'autorité des lois de Minos, de la loi des Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des détails d'application, des appels de numéros et des chiffres de chapitres et d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux législateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait d'épuiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus rien à observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-être gagner toute la salle. Je fis un signe à Léopold qui était resté au-dessous des gradins où j'étais assise; il serra la main de l'officier qui avait ramené à l'Empereur une discussion qui sans cela se fût peut-être égarée jusqu'à l'oubli de ce premier sauveur de l'État. «Adieu Léopold, s'écria l'officier, à demain: je reste ici, parce qu'il ne me paraît pas inutile que les pékins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-là ne sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de l'armée restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et rallier les indécis.
«--Cela m'embête, les assemblées», me dit Léopold, dès que nous eûmes franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle. «À quoi cela mène-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir pour elle. Si je n'étais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne volonté de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais de venir avec nous causer avec les Prussiens à coups de fusil. Ma foi on ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux je les placerais aux Invalides à la garde des drapeaux que les autres seraient chargés de leur envoyer de leur champ de batailles.
«--Oh! mon cher Léopold, que c'est bien là le langage d'un Français. Voilà comme se levèrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des médecins, des avocats, des marchands arrivèrent à l'armée sans savoir manier un fusil, mais de leurs rangs bientôt formés par les balles sortirent tous nos grands capitaines.
«--Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la même chose. Au surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laissé une armée excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont disposés vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la victoire; nous sommes tous prêts à mourir pour la lui arracher.»
Je renaissais à ces nobles accens; les yeux de Léopold, comme par une illumination divine, me replaçaient au milieu de cette gloire dont quelques rayons étaient tombés sur moi. Malgré cette heureuse fin d'une soirée qui avait été peu de mon goût, dès que Léopold fut parti, mes souvenirs s'effacèrent pour faire place à quelques appréhensions tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine; je rêvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui l'assurance que l'Empereur n'aurait rien à craindre. Il me remercia beaucoup de mon dévouement, me dit qu'il éclairerait là-dessus l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me répéta ce qu'il m'avait déjà dit que la guerre était là pour tout purifier, et que la première campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hélas! il ne disait que trop vrai.
CHAPITRE CLII.
L'Empereur.--Montmartre.--Mon Journal.--Le sergent Dalmont.
Tout étant à la guerre, Paris ressemblait presque à un camp par tous les préparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait très souvent le matin visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans façon. Dans le conflit de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors la population, j'admirais cette sécurité, cette confiance de l'Empereur, s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'eût frappé sans beaucoup de périls. J'étais curieuse de le surprendre dans une de ces promenades téméraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec trois ou quatre officiers à cheval. Avec sa redingote et son petit chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'oeil attentif, Napoléon parcourait, à six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs ajoutaient à mon désir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui présenter une supplique, tendant à me faire attacher définitivement à la maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier prêt, et dès que je l'aperçus, je descendis de cheval pour l'aborder: dès qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre ce qu'on lui présentait; mouvement qui n'est peut-être pas autorisé par l'étiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napoléon tenait déjà mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais; j'étais contente, heureuse et fière. «Et votre journal?» me dit-il. À cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit de la tête aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma courageuse réponse, mon sang-froid intelligent; mais je préfère avouer avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur connaissait l'_album_ où j'écrivais ce que j'entendais et ce que je pensais, où très souvent je parlais fort lestement de lui; cette conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais écrit cette espèce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma première pensée; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu révérencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de cette expression: «Votre Empereur en fera tant...; on n'aime plus votre Napoléon; le peuple et le soldat, voilà tout ce qui lui reste.» J'aurais voulu être à cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus bienveillant me fut accordé en récompense de ce que je craignais qui me fît punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napoléon ajouta: «Nous verrons cela,» et deux ou trois autres paroles que je n'ai point retenues, étant presque imbécille de saisissement.
Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de très loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air d'espoir et de tristesse, qui était dans toutes ses diverses nuances, qui semblait plutôt de l'intérêt pour la personne, que de l'adhésion pour le gouvernement de Napoléon. «Ah! disait une paysanne assise sur son trône de pots de lait, le voilà revenu, mais va-t-il rester? Si on se bat à Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un garçon à son service.» Je descendis, et m'approchai du groupe formé à cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: «Allez, allez, Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera à son armée et au peuple, et non pas à tous les trahisseurs brodés, chamarrés, qu'il a autour de lui; cela leur sera égal à ceux-là, ils ont tiré leur épingle du jeu.» Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagné du terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces; je ne l'aperçus, ni lui ni son escorte, à la barrière Saint-Denis, et ne le retrouvai qu'au delà des barrières.