Part 10
«--Vous avez raison; mais l'Empereur sait vos services d'enthousiasme, et ils mériteront une haute reconnaissance.
«--Puissiez-vous dire vrai, monsieur le comte; je croirais alors avoir une noble et honorable fortune.
«--Bizarre et excellente femme», me dit-il d'un ton qui me fit bien plaisir, et nous nous séparâmes, non sans quelques amicales remarques sur ma passion pour la guerre, qui allait dès le lendemain m'emporter à de nouveaux hasards.
Parmi les femmes que j'avais rencontrées soit chez Regnault, soit chez Cambacérès, celle que j'avais le plus remarquée était madame Lavalette[3]; quelque chose d'attrayant dans ses manières et son enthousiasme de parti me captivaient: nous n'avions aucune relation intime à cette époque; cependant nous nous rencontrions toujours avec un extrême plaisir, et j'avoue que je fus bien agréablement surprise de voir arriver cette dame chez moi, me demander si j'avais quelque facilité pour faire parvenir directement une lettre. J'eus un bien réel plaisir à causer d'intimité avec cette femme aimable et spirituelle, à qui le sort me réservait plus tard de donner une preuve de vif intérêt, qu'elle sut apprécier d'une manière touchante. Madame Lavalette était très amie avec Charles de Labédoyère, à cette époque encore au sein de la gloire et de ses brillantes espérances, rêvant, comme Ney, gloire et bonheur pour la France, et qui bientôt allait, comme le prince de la Moskowa, terminer sa carrière sans utilité pour la patrie. Je vis ainsi, avant mon départ, madame Lavalette; mais avec de pénibles pressentimens. Je promis de lui écrire; car, partant pour rejoindre l'armée, nous devions supposer une longue absence. «Nous vaincrons; l'Empereur commencera par repousser l'ennemi au delà des frontières; qui sait ensuite jusqu'où nous irons?» Hélas! nous comptions sur des triomphes, et déjà le mot de défaite était murmuré dans les cyprès qui allaient ombrager, au Mont-Saint-Jean, le vaste tombeau de la valeur malheureuse.
CHAPITRE CLV.
Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Départ de Paris pour la Belgique.
J'ai oublié, je crois, de dire que depuis notre entrevue à Naples j'avais rencontré D. L*** à plusieurs reprises, et même jusque chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire tourner les anciennes préventions en une sorte de confiance. Le jour que je vins prendre congé du comte, je lui dis, qu'outre l'intérêt de coeur et de gloire qui m'entraînait à l'armée, il était piquant de rentrer dans ma famille comme Napoléon entrait dans les capitales, et d'aller terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.
D. L*** se présenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il était radieux d'impudence; mais, après ce premier moment d'aplomb, dont on a préparé le courage à la porte, il retomba dans une visible agitation, et pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le voyais. «Non, répondis-je très sèchement.» Il me donna son adresse, et me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais toujours. D. L*** m'avait quittée le matin, et le soir il revint chez moi sous le prétexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce n'était pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle; il savait combien il allait me devenir nécessaire: il me surprit par son air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint à captiver mon laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu la moindre défiance de lui, de se charger de tous les détails d'un brusque départ de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre que j'avais louée pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour tout régler; non seulement il refusa, mais, énumérant les frais inévitables de la tournée à laquelle j'étais résolue, il me força d'accepter cinquante Napoléons en or, qu'il avait eu la précaution de placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes habits d'homme: il m'assura que Ney s'était dirigé sur Charleroi; il se chargea de me procurer un passeport, me traça mon itinéraire, et se vit, grâce à tant de prévenances, un moment réintégré dans ma confiance illimitée. Maître du peu que je possédais, et d'une cassette renfermant tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'armée le matin. J'arrivai bientôt sur le théâtre de ses nouveaux exploits. Si Ney eût été instruit que j'avais volé sur ses tracés, il m'aurait signifié l'ordre que je retournasse à Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout fût succès et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle pensée que c'étaient là peut-être les derniers triomphes de l'armée française.
J'arrivai à Charleroi deux heures après que le maréchal en était parti. Je ne le revis qu'à Ligny, où il avait pris position, et peu avant la bataille du 16 juin. On connaît les brillans préludes à la suite desquels l'armée marcha sur les Quatre-Bras: Moitié hasard, moitié entraînement, je me trouvai en face du maréchal. Selon l'usage, un peu d'emportement et l'ordre de retourner à Paris, ou du moins à Charleroi; mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'étais pas à plus de deux portées de fusil, au moment où arrivèrent les vingt-cinq mille hommes de troupes fraîches, amenés à l'ennemi par le prince d'Orange. Ah! si les Anglais pouvaient être une fois justes pour notre gloire militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa dans tous les combats multipliés, où nous fûmes constamment vainqueurs. Le moment où il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment de délire. Ceux qui ont prétendu que les soldats français n'avaient pas, à ces funestes journées, la bravoure ordinaire ni leur gaieté habituelle, ceux-là étaient dans d'autres rangs; j'ai vu là, en quelque sorte, l'intimité du champ de bataille. Je n'ai cessé de parcourir les lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui précéda le funeste _dix-huit juin_, nos troupes chantaient comme lors des premiers triomphes et des premiers chants nationaux.
Ici je dois m'élever contre une accusation portée contre Ney pour n'avoir pas occupé les Quatre-Bras. Brunswick venait d'être tué, le prince d'Orange blessé; un avantage complet avait couronné les efforts de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour laisser paralyser ses premiers avantages; Ney _n'a rien oublié, rien négligé_. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour: obligé de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta constamment maître; c'est alors au moment où, par de savantes combinaisons, Ney allait poursuivre ses succès, qu'il reçut l'avis que l'Empereur venait de disposer du corps du général d'Erlon. Fallait-il alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, supérieurs dans la position des Quatre-Bras? Il les tint en échec tout le reste de la journée du 16; le matin du 17, on marcha vers le débouché de Soigne, où toute l'armée anglaise était assise. Tout se disposa le soir, et le lendemain se donna la bataille de Waterloo.
Je n'entamerai pas une discussion stratégique; mais j'ai vu Ney le soir du 17, et j'atteste sur ses mânes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il n'y eut ni délai, ni désobéissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obéissance héroïque et loyale de Ney. La haine ou la légèreté, aussi coupable quand il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils bruits; j'ose les démentir en face de la France, dussé-je payer de mon sang ma fidélité au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement, sans sacrifier son corps d'armée. Si le maréchal Grouchy, au lieu de promener ses bivacs, se fût immédiatement mis en marche par l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur eût laissé à Ney les troupes de d'Erlon, le fatal _sauve qui peut!_ eût été répété en allemand et en anglais par les échos de Soigne et de Mont-Saint-Jean. Le lendemain de l'arrivée à Soigne devait se livrer la bataille de Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes étaient harcelées, mais n'étaient point abattues. L'enthousiasme circulait encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au maréchal les joyeux propos des soldats qui tâchaient de garantir leurs armes de la pluie qui tombait par torrens. Malgré le mois de juin, le temps était déplorable. Cette dernière journée fut peut-être la plus brillante des innombrables et immortelles journées du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle à tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans les habits du guerrier, ils diront si sa pensée, si son courage n'étaient pas là avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France, dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney défendit au prix de son sang cent mille Français, sauvés, en Russie, par son héroïsme dévoué. Sa conduite apparaîtra dans tout son éclat devant la postérité. Ombre chère et sanglante! le reste de ma vie est dévoué à célébrer ton courage et tes nobles qualités, et à pleurer jusqu'à mon dernier soupir ta fin si déplorable! Ney fut chargé du centre, sur la grande route. Peu après l'attaque, l'ennemi fut délogé, et notre cavalerie de réserve l'occupa; là je le suivis de près, nous étions encore triomphans. Tout en me cachant à la vue du maréchal, je m'écartai un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme portée vers la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!
Dans ce moment j'aperçus une femme vêtue comme moi en homme: elle avait très imprudemment mis pied à terre; je l'aidai à se remettre en selle. Elle me rapporta qu'elle arrivait du château de Hougommont, que le général Reille avait enlevé au commencement de la journée. «Blücher n'a pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Français gagnent la bataille.» Je ne sais quoi me déplaisait dans cette femme, lorsqu'elle m'annonça que Napoléon était sur les hauteurs de Vousomme, avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas céder, je sautai aussitôt à cheval et le mis de suite au galop dans la direction où l'Empereur avait tourné la gauche de l'ennemi pour faciliter au maréchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui eût décidé la victoire. J'approchai de ce point, et j'étais de ce côté quand l'Empereur apprit que le maréchal avait bivaqué, pendant qu'il le croyait en pleine attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blücher. On avait détaché du monde en observation du côté de Saint-Lambert; de là on attendait du renfort, et c'était l'avant-garde d'un corps de 30,000 Prussiens qui arrivait. Il était alors deux heures. Sur la ligne, il n'y avait alors d'engagés que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche, un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au maréchal Ney de commencer le feu, et de prendre la ferme de la _Haie-Sainte_ et le village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus complétement exécuté. La division anglaise tomba foudroyée.
La montre à la main, je suivis pendant trois heures cette scène de carnage dont notre cavalerie vint achever les résultats. Il y avait fuite de tous ces débris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis déclarent que les Français sont perdus une fois qu'ils sont en déroute. Je crois que ceux qui se rappellent cette course désordonnée des corps britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que cette débandade. La victoire parut décidée, et elle l'était par l'impétueuse attaque de Ney. Mais voilà que Bulow (par le retard involontaire et fatal du maréchal Grouchy) opère un funeste retour avec ses trente mille hommes de troupes fraîches arrivant l'arme au bras. Était-ce Ney qui avait amené ce passage? n'avait-il pas conduit ses troupes à Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, payé de sa personne; la position du centre ne fut-elle pas gardée d'après les ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomphé à la Haie-Sainte; ne chassa-t-il pas les Anglais?... Quelle voix pourra s'élever contre celui qui, voyant la bataille perdue, après avoir eu plusieurs chevaux tués sous lui, deux bataillons écrasés, se jeta l'épée à la main, les vêtemens criblés de balles, le visage inondé de sang, au milieu d'un carré de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient autour de lui? Est-ce l'homme qui eût fléchi dans son devoir qui se serait conduit avec cet héroïsme. «La France est perdue, il faut mourir ici,» fut le cri de son coeur. Le peu de braves qui restaient debout, qui tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave, l'entraînèrent avec les débris de la colonne.
CHAPITRE CLVI.
Soirée du 18 juin.
Qu'on se représente une femme égarée sur un champ de bataille, en proie à toutes les fatigues du corps, à toutes les angoisses du coeur; et l'on ne s'étonnera pas que dans cette peinture d'un effroyable désastre je ne sois pas fidèle aux rigoureux calculs des mouvemens militaires. Ma tête se perd encore aux souvenirs de ces terribles péripéties d'un carnage. Hélas! voudrait-on qu'une pauvre femme, qui ressentait là tout-à-fait les dangers et des inquiétudes mille fois plus cruelles que ces périls, conservât ce sang-froid stratégique qui déduit minutieusement les circonstances d'une bataille? Je suis à cheval; le flot des Prussiens m'emporte, et je m'égare dans la mêlée. Je ressemble, hélas! dans ce moment de mes Mémoires, à Napoléon dans les dernières heures de cette journée fatale; j'obéis au torrent, et ne le vois plus que quand il me presse de trop près.
J'arrivai à Furnes le 17; tout y exaltait le nom si souvent prononcé par la victoire. Ney y resta après avoir remporté un brillant avantage sur les Anglais, malgré les renforts qui arrivaient de tous côtés aux ennemis. C'est Ney qui arracha le drapeau du 69e régiment. Au premier moment de sourire de la victoire, et avant cette arrivée inattendue des Prussiens, j'avais rencontré par un choc le maréchal Ney. Son premier mouvement fut de surprise, la réflexion fut de colère; à tout je ne répondis qu'en posant la main sur mon coeur et en disant: «Je n'ai pu agir différemment; ne pensez pas à moi.--Par Dieu, je le crois, j'ai bien autre chose à penser. La responsabilité de tant de braves sur les bras;» puis se laissant aussitôt entraîner à cet enthousiasme qu'il aimait à me voir partager: «J'espère, m'avait-il dit, que nous achèverons messieurs de l'Angleterre.» Là, Ney était bouillant d'espoir; mais lorsqu'il eut reçu l'ordre de laisser partir le corps d'Erlon, il devint soucieux. Il m'avait très sérieusement interdit de jamais lui demander compte, aussi m'en gardai-je soigneusement; mais je compris très bien à son air et par des mots échappés pendant les rares minutes que je le vis, que cette disposition de l'Empereur le contrariait. Je sais que j'entendis qu'il disait: «Il ne faut plus penser à avancer; nous nous soutiendrons bien ici contre cinquante mille hommes, quoique je n'en aie que quinze mille.» Alors il m'ordonna positivement de retourner, tandis que je le pouvais encore; je feignis d'obéir. J'avais pris mes précautions pour être toujours à même de me rapprocher des bagages. On commençait à montrer des inquiétudes sur l'armée de Grouchy. Quelle plume il faudrait pour peindre ce qui se passait sous mes yeux et autour de moi dans un intervalle de peu d'heures. Tout à coup on eut encore une grande joie; le général Pajol venait, par un miracle de bravoure, de chasser des Prussiens triples en nombre. Je m'adressai à un sous-officier de la cavalerie Michaud. «Les ordres arrivent-ils?» me dit-il; il y a des engagemens de tirailleurs vers la Haie-Sainte. J'étais montée à cheval; tout à coup j'entendis de nouveaux cris de victoire. Desnouette venait de chasser les Prussiens du mont Saint-Jean; à sept heures les Français avaient triomphé trois fois, et cependant le mot destruction bruissait déjà dans les cyprès qui allaient ombrager le vaste tombeau de la valeur malheureuse. À huit heures, la garde était tombée en s'immortalisant.
Ceux qui ont dit que Napoléon était lâche et qu'il avait fui le champ de bataille, après y être resté spectateur à l'abri du péril, ne l'ont jamais vu à la guerre; il y était exposé aux boulets; qu'on se rappelle Kaya et la journée qui frappa Duroc près de lui. Moi, qui ne prétends pas à l'immortalité, je me tenais autant que possible à l'abri avant la bagarre, et j'ai observé de près, avec une excellente longue-vue, le visage de l'Empereur, un quart d'heure avant le terrible _sauve qui peut_; et lorsque, par une tentative désespérée, il ordonna à ses grenadiers de passer un ravin qu'ils comblèrent de leurs cadavres, la physionomie de l'Empereur était effrayante de sang-froid; autour et devant lui tombaient les plus braves, son front ne sourcillait pas: il mesurait l'abîme et semblait de son regard d'aigle y chercher encore une issue; il attendait les troupes de Grouchy: qu'on juge de l'épouvantable certitude qu'au lieu d'un renfort lui causa l'aspect des Prussiens, enveloppant et inondant nos lignes déjà éclaircies! C'est alors que les officiers qui entouraient l'Empereur l'entraînèrent: cela ne s'appelle fuir dans aucun pays du monde. Les soldats, dans leurs cris de rage, accusaient quelques généraux malheureux; je restai au milieu d'eux à pied, ne prononçant qu'un seul mot, c'était le nom de Ney: «Il s'est fait tuer au milieu d'un carré de la jeune garde», me dit enfin un de ces hommes fuyant par force et le désespoir dans l'ame. À mon cri d'effroi, un officier me répondit: «De quoi vous plaignez-vous? il est plus heureux que nous, il a pu se battre jusqu'à la fin; ils n'en auront pas eu bon marché, ces gredins de Prussiens et d'Anglais.» Le nom de Ney, cher au coeur des soldats, avait fait son effet, et ce militaire tâcha de me protéger, autant que possible dans la bagarre contre la foule.
La nuit commençait à être profonde; la pluie tombait par torrens; les chemins étaient fangeux et impraticables; on trébuchait sur des cadavres et des mourans.
Au moment de la bagarre, j'avais mis pied à terre; la terrible vue de ce mouvement me fit m'élancer du côté opposé, sans penser au cheval ni à celui qui le tenait, et qui en aura profité, j'espère, pour se sauver. J'étais tombée dans une colonne de fuyards, et force me fut de suivre le mouvement ou de me faire écraser.
Mon guide trouva cependant encore à me parler d'autre chose que des horreurs qui nous environnaient. «Vous aimez donc le maréchal, me disait-il, pour être venue ici?» Je me pressai convulsivement contre le bras qui me soutenait: «Ah! conduisez-moi vers le lieu où il est tombé.» Ce brave ralentit sa marche, et laissant s'écouler un peu la foule, prit avec moi vers la route où avait combattu le centre que Ney avait commandé. Il allait m'y conduire, quand, à peu de distance, nous vîmes un gros de Prussiens s'efforçant à faire mettre _bas les armes_ à un reste de peloton qui s'était réuni, et quittait ce champ de regret avec une attitude française. Les apercevoir et voler à leur secours fut même chose pour mon intrépide compagnon. Je fis des efforts pour m'éloigner de ce spectacle d'horreur: ils étaient vingt contre trois cents! Les Prussiens les massacrèrent avec fureur; c'est là où fut tué Duhesme, qui, ne pouvant plus se défendre, serra son arme contre son coeur, où son lâche adversaire enfonça sa baïonnette. Mon guide eut le même sort sans doute, car je ne le vis plus, quoiqu'en s'éloignant il m'eût crié de ne pas bouger, de l'attendre: hélas! c'était un ami de moins. Cette protection, accordée dans de pareils instans au seul nom de Ney, m'eût été un appui bien nécessaire dans ces jours d'angoisses qui allaient suivre cette terrible défaite.
Je regardais autour de moi, et partout ce n'étaient qu'objets d'épouvante: des morts, des débris et des mourans; les clameurs du courage remplacées par le silence d'une affreuse destruction; déchirant spectacle d'innombrables agonies, qui n'attire pas même en de tels instans les regards de la pitié: la mienne, cependant, fut excitée jusqu'aux larmes, au point de me faire oublier tout pour voler au secours de plus à plaindre que moi. À cinquante pas, je vis un homme, marchant péniblement, ou plutôt se traînant, et que je crus blessé et échappé au massacre des Prussiens. Sans aucune réflexion, je volai vers lui au moment où je le vis tomber anéanti sur ce sol inondé de sang. J'approche, et je reconnais de suite, aux formes, que c'était une femme.
Je ne m'arrêterai pas à peindre les sentimens qui m'agitèrent en reconnaissant, lorsque j'eus soulevé sa tête, mon amie Camilla, la maîtresse si tendre du jeune et brave Duhesme, qu'elle avait toujours suivi, à qui elle avait immolé rang et fortune, et qu'elle venait de voir massacrer sous ses yeux. Quelles fictions inventées par les poètes pour de nouvelles terreurs approchent de l'épouvantable réalité de cette scène? Ô Camilla! tu vis; tu as trouvé le repos au sein de ta famille, dans cette Toscane, notre commune patrie. Si mon livre te parvient un jour; ton ame bonne et reconnaissante ressaisira avec des pleurs de reconnaissance le souvenir de l'intérêt intrépide avec lequel je t'arrachai à la mort. J'étais à genoux, tâchant de ranimer ma malheureuse amie. Tout était à redouter; mais je ne pouvais songer qu'à elle. Son premier retour vers la vie fut un cri d'effroi; elle ne me reconnut point; s'arrachant de mes bras, elle me dit avec une angoisse déchirante: «Je suis couverte de son sang! ayez pitié de moi.--Camilla, c'est moi.» Elle me reconnut, se jeta sur mon sein, disant: «Ida, ils l'ont massacré sous mes yeux.--Confondons nos pleurs: Ney aussi est tombé», lui dis-je. L'idée de ma douleur put seule la distraire de son désespoir. Sa reconnaissance cherchait à balbutier la consolation; mais les sanglots coupèrent sa voix. Nous résolûmes de rester là quelques instans, et d'aller en recherches de ce que nous avions perdu de cher et sacré.
Je fis avaler quelques gouttes de Madère à ma défaillante amie; je relevai ses cheveux épars sous mon foulard, et réparai, tant bien que mal, un désordre qui montrait son sexe. L'infortunée avait lutté dans la mêlée; sa main droite était déchirée, et son épaule droite légèrement effleurée par un coup de pointe. Elle me répétait: «Ce sont des assassins et non des soldats; ils ne combattent pas, ils égorgent à dix contre un.» La nuit était encore devenue plus profonde; quelques lueurs l'interrompaient par intervalles; on voyait à ces rares clartés se promener de ces hommes, qui arrivent d'un pas décidé, quand le silence de la mort règne là où brilla l'héroïsme, pour dépouiller sans pudeur l'ami tombé pour les défendre, et l'ennemi qu'ils n'ont pas osé combattre. C'étaient des paysans; l'un d'eux s'étant approché, je lui offris de l'or pour nous procurer un guide: heureusement l'homme auquel je venais de m'adresser n'obéissait qu'à la misère, en venant chercher des cadavres. Il ne fut pas insensible au triste aspect de Camilla ni à ma voix suppliante. Il ne fixa rien pour son important service, et je crus ne plus pouvoir le récompenser, même avec beaucoup d'or, lorsqu'en m'informant de Ney, cet homme me donna, comme témoin, tous les détails de son héroïque défense, m'assura qu'il n'était que blessé, et que ses troupes l'avaient entraîné, lorsqu'à sept heures on avait vu la bataille perdue. Le maréchal avait encore emmené au feu un bataillon de la jeune garde, qui fut écrasé; que lui, Ney, s'était alors jeté à pied, l'épée à la main, dans le carré de la vieille garde.