Memoires D Une Contemporaine Tome 6 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 9
J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de consentement, tout en essayant _in petto_ d'esquiver la visite de l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie, d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun prétexte, _dans nos places, les troupes, étrangères_.» C'était peu d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens. Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille, qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre. Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy, Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes la baïonnette en avant.
COPIE DE LA LETTRE DU DUC D'ORLÉANS AU MARÉCHAL MORTIER.
Lille, 23 mars 1815.
«Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les départemens du nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis plus vous transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et à vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir. Adieu, mon cher maréchal; mon coeur se serre en écrivant ce mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons passé ensemble. J'admire votre noble loyauté et votre beau caractère, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est de tout mon coeur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la prospérité dont vous êtes digne, et que j'espère encore pour vous.
«_Signé_ L. P. D'ORLÉANS.»
Voici encore un des incidens qui avaient marqué pour moi la journée du Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle une scène touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la largeur du boulevart. Près de la Madeleine, je remarquai une femme d'une quarantaine d'années, forte, grande, et d'un air même un peu dur; elle tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les soldats qui défilaient, comme pour y reconnaître quelqu'un. Au deuxième rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'élance en s'écriant: «Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois;» et elle marche au pas de la colonne, parlant toujours à son fils, qui était second de file du premier rang. Je suivais de très près; je n'aurais pas voulu perdre cette scène faite pour mon imagination et mon coeur. Cette femme montrait le sien à découvert, et tout y était digne d'admiration. Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'éducation, n'avait rien non plus du trivial qui déparerait les plus beaux sentimens: «Mon fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisième fois les étrangers qui en veulent à notre belle France; rappelle-toi ton père, que tu suivis, enfant encore, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram; cher Henri, je te vois peut-être pour la dernière fois. Tu viens de prononcer en face de la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa défense. Va, mon fils, sois digne de ton père, et surtout fidèle au drapeau.» Le jeune grenadier répondait à sa mère, et pressait son arme contre son coeur, regardant avec fierté la croix qui le couvrait: tout le monde était attendri; car, malgré ses élans de patriotisme énergique, il y avait une douleur si maternelle dans ses regards étendus sur un fils chéri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans soupçonner quelque chose d'extraordinaire dans leur destinée.
Au moment où les troupes passèrent devant la place Vendôme: «Henri, dit la mère en élevant la voix, et en étendant la main pour désigner la colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils, rapportez encore assez de canons ennemis pour élever un monument pareil à la gloire nouvelle de l'armée.» Les grenadiers levèrent la tête avec un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosité avait, comme moi, pressées près de la mère de Henri, crièrent, comme par inspiration, _vive l'Empereur!_ et ce cri se répéta par la foule, qui suivait ou venait au devant des troupes.
Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité, s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui vont si bien au coeur d'une mère.
Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis française et mère, fille, soeur et veuve de braves morts pour la France; je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez, Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts, sans que le coeur ne se déchire?... Ah! Louis, attirant son jeune fils dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.
«--Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins, venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de calme.
«--Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.
«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus mon fils, hélas! je sens comme un remords... Mais, non, nous sommes Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder nos villes...
«--Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.
«--Je le désire et l'espère.
«--Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.
«--Pourquoi?
«--Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.
«--Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui sait s'il ne faudra pas bientôt, enrégimenter le sexe de la faiblesse, mais des nobles sentimens; Mme Dallié a des dispositions et la taille des grenadiers.
«--Moi, je m'enrôle dans la cavalerie légère.»
«--Corps d'avant-garde du maréchal Ney», ajouta-t-il en riant.--«Vous l'avez dit, monsieur le comte.»
Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault était péniblement agité; il avait beaucoup trop de pénétration en politique, pour ne pas entrevoir le véritable état des choses; il était en outre tourmenté par la crainte des intrigues intérieures: «l'Empereur est entouré de gens qui le haïssent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui ne l'acceptent que comme un figurant de leur république impossible. Il a reçu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai. L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la cérémonie des aigles, au Louvre; c'est presque par prévoyance contre des mécontentemens que je suis fâché de lui voir craindre.
«--Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'étais conseiller de l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, où le sort des armes va décider entre vous et l'Europe, ne consultez que votre armée; là est votre véritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre à la raison toutes ces _importances civiles_, si insolentes dans la prospérité, si hautaines aujourd'hui envers le génie militaire qui seul peut les défendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napoléon succombe, eh bien, nos sénateurs, et le corps-législatif, si fiers, pourront s'immortaliser à la républicaine, en attendant leur sort dans leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut être le meilleur, mais celui de la gloire a du moins un si brillant côté; voilà mon avis.
«--Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force d'inertie des royalistes, le fanatisme des initiés d'Oudet se donnent la main et s'entendent, Fouché peut organiser cette coalition contre nous. L'Empereur le sait: que ceux qui le disent cruel le connaissent mal; il y a dans son caractère une pente irrésistible pour le pardon, et une confiance toujours disposée à croire au repentir.»
Regnault, en parlant des peines qu'il supposait à Napoléon, m'inspirait comme du respect; car il y avait un intérêt d'ami, qui rend honorable jusqu'à la prévention dans les jours de malheur. Hélas! nous avancions à grands pas du moment qui allait ensevelir les espérances de la plus brave armée, sous le deuil du Mont-Saint-Jean.
CHAPITRE CLXI.
Veille de mon départ pour l'armée.--Noémi.--La dame allemande.--Regnault.--Mme Lavalette.
La campagne allait s'ouvrir. Le départ de Napoléon était imminent. Tous les généraux avaient pris la poste pour les frontières, et j'avais eu bien des adieux sur le coeur. Une journée tout entière, consacrée à ces soins, avait à peine suffi; et j'étais rentrée à près de huit heures sans avoir dîné. Une surprise bien extraordinaire m'attendait: je trouvai chez moi Noémi, qui s'y trouvait depuis plusieurs heures; elle me parut au désespoir. «Murat est en France, me dit-elle, détrôné, fugitif, proscrit. Je veux voler sur ses traces, le rejoindre, le consoler, ou mourir avec lui.
«--Calmez-vous, mon amie. Mais pourquoi ne vous vois-je qu'aujourd'hui? Pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt vers ce coeur fait pour vous comprendre?
«--Ah dieu! depuis l'imprudente et coupable ingratitude de Murat pour l'Empereur, j'ai vécu dans de mortelles angoisses et une anxiété inconcevable. J'ai presque toujours voyagé. J'arrive d'Aubagne en ce moment, et j'y retourne. Le général Manhès, aide de camp de Joachim, est arrivé à Toulon. Tout est fini. La capitulation de Casa-Lauza a livré le royaume du beau-frère de Napoléon aux Autrichiens, qui y sont abhorés, mais souverains maîtres. Lord Exmouth occupe la rade de Naples pour garantir les traités. Joachim n'est pas même nommé dans les stipulations; il a été trahi par ses alliés étrangers avec le cruel remords de l'avoir mérité; mais en est-il moins à plaindre? Grand Dieu! le malheur de celui qu'on aime est une épreuve au-dessus des forces d'une femme! Il n'a pas voulu rester oisif. Caché à Cannes, toute obscurité pèse à son caractère; je le crois néanmoins en ce moment à la campagne de l'amiral Allemand. Il craint que la reine ni ses enfans ne puissent venir le rejoindre en France; il s'en désespère. Le jour où Baudus, l'envoyé de Fouché, lui a porté la sèche, hélas! et trop juste réponse de l'Empereur, Joachim s'est abandonné à toute la violence de son caractère; et, malgré les mystérieuses réticences de l'ambassadeur, il en avait été assez dit pour que tout l'être du roi malheureux en fût bouleversé; il voulait se travestir, s'embarquer, aller à Paris à la tête d'un escadron... Ah! que n'ai-je pas déjà tenté pour le calmer, et que ne me reste-t-il pas à souffrir encore?»
Je tâchai d'offrir à la pauvre Noémi toutes les consolations du plus tendre intérêt; elle venait me prier de la tenir au courant de tout ce que je pourrais savoir de Regnault et de mes autres connaissances sur les dispositions de l'Empereur à l'égard de Murat. «Il a le coeur bon, il ne sait pas se venger; il ne commencera pas par son malheureux beau-frère.»
Non seulement je promis tout à la triste amie du roi proscrit, mais, en la prévenant de mon départ pour l'armée, je lui dis de m'adresser ses lettres chez le comte Regnault; que je le préviendrai de les ouvrir, et que de cette façon elle aurait de promptes et sûres réponses. Pauvre Noémi! elle partit moins agitée. Je ne prévoyais guère que la rapidité des événemens allait bientôt niveler la destinée des deux monarques. Je vis le soir un instant le comte Regnault, et il me montra toute son obligeante bonté, en promettant de tenir la pauvre Noémi exactement au fait.
«Quant à de l'espoir, je ne lui en saurais beaucoup donner, me dit-il; car Murat a tout gâté encore, par sa folle entreprise de l'affranchissement de l'Italie. L'Empereur n'avait cessé de lui recommander de se tenir tranquille. La capitulation de Caza-Lauza est une infamie, et prouve que l'on ne cherche qu'à le traiter en proscrit, et non en souverain malheureux. Les Autrichiens ont pris possession du royaume de Naples au nom de Ferdinand IV, et cette capitulation ne contient pas un seul article en faveur du roi de Naples, pas une disposition qui puisse le rassurer sur le sort de sa famille. Tout cela, ma chère amie, est triste, désolant; mais n'en montrez pas toutes les noires couleurs à Noémi. La victoire peut tout changer, tout rétablir. Le coeur de Napoléon ne tiendra pas aux larmes d'une soeur aimable et chérie, et au repentir d'un homme dont il admire l'éclatante bravoure.
«--Mon ami, que vous êtes bon de penser et de vous exprimer de la sorte; mais écrivez-le à cette pauvre Noémi, cela la rassurera et adoucira l'agitation pénible du malheureux Joachim.» Et Regnault, qui avait le meilleur coeur du monde, écrivit à l'instant même quelques lignes que j'envoyai aussitôt.
Regnault, ce jour-là, me reparla de sa correspondante allemande. «Comment, lui dis-je, une femme charmante et jeune peut-elle s'abaisser à un métier plus vil que celui des malheureuses, qui, du moins, ne perdent qu'elles-mêmes; mais vivre pour trahir, trafiquer de l'infortune des autres, n'avoir pas un égard qui ne cherche à nuire, pas une pensée qui ne soit un lâche intérêt, voilà, je vous l'avoue, une existence que j'ai de la peine à comprendre, et pourtant cette maudite petite figure est ravissante.
«--Si Charles de Labédoyère voulait penser cela, me dit-il en riant, la petite femme étoufferait de bonheur.
«--Elle l'aime?
«--À en perdre la tête, et cela finira mal. Labédoyère la dédaigne, parce qu'il connaît son état.
«--Et parce qu'il est fou d'une autre.
«--Eh bien! j'estime encore plus Labédoyère pour cette délicatesse; et cependant je plains la jolie Allemande; car être dédaignée dans ses charmes est chose bien pénible à l'amour-propre d'une femme; mais être repoussée pour mépris mérité, c'est à en mourir. L'amour que celle-ci éprouve me la fait prendre en compassion; elle vous intéressera plus encore, lorsque vous saurez l'enchaînement de circonstances qui l'ont réduite à avoir recours au _potere tenebroso_[2]. Mariée fort jeune, la baronne Za fut malheureuse avec le mari que sa famille seule avait choisi. Dans un premier voyage en France, les répugnances de la baronne prirent un caractère si prononcé, que son mari demanda et obtint une séparation à l'amiable, en lui accordant une pension de 12,000 francs; elle resta à Paris, et cette somme lui fut pendant six ans régulièrement payée. Une pareille fortune eût été suffisante pour une femme raisonnable; mais la baronne avait contracté des goûts ruineux; jeune et belle, elle n'eut pas assez de force pour renoncer à l'éclat dont elle avait brillé, et ne rabattit rien de ses dépenses, quoiqu'on lui eût plus tard retiré sa pension. Des lettres de sa famille lui avaient ouvert les salons de Mme de Staël; elle y fut remarquée, et son goût pour le luxe en augmenta. Ce n'était pas assez; la fatale passion du jeu la posséda bientôt. Les dettes arrivèrent. Le départ de sa célèbre amie la livra à toute l'horreur d'une humiliante position. Elle la peignit à son amie dans une lettre éloquente qui, malheureusement, ne parvint pas, Mme de Staël, à cette époque, étant observée et menacée de l'exil. On crut avoir surpris une trame; le ministre de la police envoya des agens secrets chez la baronne, qu'on trouva chez elle occupée à écrire sur un secrétaire couvert de lettres et autres papiers. L'ordre était de tout saisir; il fut exécuté. La pauvre baronne était restée anéantie; l'un des visiteurs, homme adroit et entraînant, lui parla avec intérêt de ses relations avec Mme de Staël. Les lettres trouvées là venaient d'apprendre que Mme de Staël avait souvent usé de son ascendant sur le mari et la famille de la baronne pour lui faire obtenir des secours, sans lesquels la ruine eût été plus tôt et plus complétement consommée. Dans plusieurs de ces lettres, son père, faisant allusion à l'intérêt que Mme de Staël prenait à la baronne, lui recommandait de ne se diriger que par ses avis. À cette condition, il lui disait qu'elle pouvait espérer de se revoir un jour chérie et honorée dans sa famille et sa patrie. On attacha un sens politique à cette exhortation paternelle, la baronne resta quelques jours en surveillance. Ce qui prouve qu'elle était née bonne et sensible, c'est que dans ce terrible moment la pauvre baronne pensait plus à Mme de Staël qu'à elle-même. On avait parlé de cette dame comme suspecte au gouvernement, et elle s'occupait de l'avoir peut-être compromise sans le vouloir. On ne trouva heureusement rien dans les papiers qui pût donner lieu à priver la baronne de sa liberté; mais son esprit, ses relations tentèrent; on pensa qu'une personne de ce rang pourrait être utile. Sa fâcheuse position aida à la faire donner dans le piége. On lui détacha un homme habile qui vint l'endoctriner avec des maximes captieuses et des offres brillantes; la malheureuse baronne l'écouta avec cette espérance qui est bien près du consentement; cependant, lorsqu'elle pénétra toute l'étendue des services qu'on voulait d'elle, son ame, un peu relevée, repoussa avec mépris l'or de la corruption. On la laissa quelques jours à elle-même; l'ennui, la solitude, les chagrins l'ébranlèrent. Le besoin fit le reste. Je l'ai toujours crue très malheureuse; jamais je ne l'ai vue sourire.
«--Je le conçois; j'en avais presque pitié; à présent, je la déteste. Une femme bien née, assez heureuse pour pouvoir invoquer l'amitié de la femme célèbre qui n'eût point repoussé sa détresse, a pu consentir à un opprobre qui dégrade l'ame sans retour! ah! ne me parlez plus de votre Allemande; elle m'avait naguère séduite; mais je la trouve bien hardie d'oser aimer le plus aimable et plus séduisant des braves. Y pense-t-elle?
«--Ma chère amie, le métier qu'elle fait est pourtant nécessaire.
«--Hélas! oui; et il n'aurait tenu qu'à moi que vous ne me rangiez dans cette belle catégorie.
«--Non, non, jamais vous n'auriez pu lui ressembler; mais avec la déférence que mérite votre caractère, vous auriez dû penser un peu plus à la fortune.
«--Je vous crois trop mon ami, pour penser que vous parliez sérieusement.