Memoires D Une Contemporaine Tome 6 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 5

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«Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'_Observer_, que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of a Christian, the fortitude of a man.»

«Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été passer leur _honey-moon_, non pas à l'anglaise; mais avec leurs parens et _tout plein_ d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim. Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.--Vous verrez, a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»

«Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez douter, au superbe _bouhampere_ dont cette lettre est décorée. Adieu, mon ami.»

À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.

«Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.

«Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je vous donnerai des détails par le prochain _packet-boat_; je n'en ai aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi; je vous embrasse de tout mon coeur.»

À Hartwell, ce 2 décembre 1810.

«J'espère, mon ami, que vous aurez reçu avant cette lettre un mot que je vous ai écrit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis-à-vis de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au point où je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours où sa santé (injuste que j'étais, je la croyais malade imaginaire!) influait sur son humeur, j'avais toute la journée un fonds de tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle était elle-même, j'étais tout en gaieté et en bonne humeur (_in high spirits_). Mais je ne cherchais à me rendre raison ni de l'une ni de l'autre de ces affections. Le moment où j'ai vu le danger m'a fait lire dans mon coeur; ce moment commença, ainsi que je vous l'ai mandé, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai écrit ce n'était encore qu'une inquiétude vague, que je ne puis me repentir de ne vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.

«Je vous ai dit que je l'accusais d'être malade imaginaire, et sur cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui était fondée sur la manière dont il l'avait traitée en 1803, et je croyais tout ce qu'il me disait. Je savais très bien qu'un médecin peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je n'imaginais pas qu'il pût en être de même pour un fait matériel. Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enflées; il le niait, et moi je m'en rapportais à celui des deux qui semblait devoir le mieux s'y connaître. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrédule que moi; mais au retour il n'était plus le même; cependant, pour me ménager, il ne me montra pas toute la triste vérité, et se contenta de me dire qu'il y avait réellement de l'enflure, et que cela pourrait devenir sérieux. Ce fut ce jour-là que je vous écrivis; mais dès le mardi 6 il changea de langage, et me déclara sans détour que l'hydropisie était formée, et que le défaut absolu d'urines la rendait très alarmante; qu'à la vérité il ne désespérait pas que les remèdes pussent les rappeler, mais que, s'ils n'en venaient pas à bout, cela serait fort court. Ce furent ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.

«La nuit avait été fort agitée, et le matin on lui appliqua des vésicatoires aux deux bras, pour tâcher de s'opposer à l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernière fois, le triste mais sensible bonheur de la servir, en replaçant les couvertures que l'agitation de la nuit avait dérangées. La journée du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa sérénité, et plaisanta même avec moi sur les premières souffrances que les vésicatoires lui causèrent; mais, le soir, la levée des emplâtres fut pénible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'étouffement qui la fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue durée; mais elle revint à midi, à la suite de laquelle elle prévint la proposition qu'on allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord après sa confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrés vers les trois heures par M. l'archevêque. On eût dit que Dieu lui avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent archevêque, accablé de douleur, se trompa plus d'une fois dans les cérémonies de l'extrême-onction, et elle le redressa avec un calme et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait été près du lit d'un autre. Le reste de la soirée s'en ressentit; je rentrai chez elle un peu après la cérémonie, et je voudrais que vous eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la main.

«La nuit ne fut pas très mauvaise, mais le réveil du jeudi 8 fut fâcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que celle du mercredi; mais les urines ne coulèrent pas plus que les jours précédens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite évacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement la moindre espérance, était presque remonté; mais cet effet de la nature n'eut pas de suite. Ce jour-là fut celui des arrivées. Du moment que les sacremens avaient été décidés, j'avais envoyé avertir tout le monde; mon frère arriva de Londres à onze heures du matin; mes neveux, qui étaient à Domington, chez lord Moira, à neuf heures du soir, et M. et Mme la princesse de Condé à dix heures. M. le duc de Bourbon, qui n'était pas à Londres, n'arriva que le lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du réveil fut moindre que les autres, et la journée ne fut point mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficulté à avaler. J'ai oublié de vous dire que les médecins avaient exigé qu'il n'y eût que peu de monde à la fois dans la chambre et qu'on n'y restât pas long-temps; de manière que nous passions la journée dans son salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, où il ne restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que nous, le duc d'Havré, l'archevêque et l'abbé de Bréan. Ce même vendredi au soir, elle voulut que l'abbé de Bréan l'entretînt de religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abbé Edgeworth. Elle prenait part à la conversation quasi comme en société; et ce jour-là je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il n'y eût point d'urines.

«Le samedi 10, la nuit avait été passable, et à neuf heures, qui était le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore eu; mais peu après elles commencèrent. Je vis alors combien peu elle se faisait illusion et avec quelle tranquillité elle envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire qu'un homme attaché à mon frère, qui s'appelait Motte, mourut en 1769 par une si grande tempête, que, depuis ce temps-là, pour exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent étaient plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: «On ne dira plus _temps de la mort de Motte_.» Je ne répondis rien, mais la mort retentit dans mon coeur plus encore qu'à mes oreilles. Elle avait peine à respirer dans son lit: on la plaça dans un fauteuil, et là la crise augmenta à tel point que les médecins craignaient qu'elle ne pût pas la supporter. Elle demanda l'abbé Bréan, qui, n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller à Aylesbury; à son défaut elle fit appeler M. l'archevêque, et, après s'être entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire qu'elle désirait nous voir tous encore une fois; mais dès lors, n'ayant pas la force de nous parler, nous entrâmes, et au bout de quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu après elle demanda les prières des agonisans, que l'archevêque récita. L'abbé de Bréan arriva vers la fin et les acheva, car l'archevêque ne pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna l'indulgence _in articulo mortis_. Cependant la crise diminuait, et ses forces étaient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevêque, portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins qu'elle avait pu me donner. «C'est moi, répondis-je, qui vous conjure de me pardonner tous mes torts.--Non, me dit-elle, l'abbé de Bréan sait bien que je n'ai rien contre vous.» Ensuite, sentant que mes larmes inondaient sa main: «Ne m'attendrissez pas davantage, ajouta-t-elle avec la même douceur, je ne dois plus m'occuper que du Créateur, devant qui je vais paraître, et que je prierai bien pour vous.» Quand je fus sorti, elle fit successivement appeler mon neveu et ma nièce, qu'elle bénit avec les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle donna des avis aussi sages que touchans, et mon frère, auquel elle parla avec la même sensibilité. Peu après, l'abbé de Bréan vint de sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obéis; mais vous pensez que ce...» (_La suite manque._)

CHAPITRE CXLIX.

Le rendez-vous avec Ney.--Le balcon et le parapluie.

Dès que le maréchal Ney revint à Paris, appelé pour la formation de la jeune garde, je reçus un mot de lui qui, sans aucune provocation de ma part, vint me surprendre par l'indication d'un rendez-vous chez un restaurateur des Champs-Élysées. Heureuse de cette tendre spontanéité, j'arrivai la première, suivant mon impatiente habitude en pareil cas. J'étais en femme, et sans aucune affectation de parure. Toutefois ma toilette se faisait remarquer par cette élégance riche qui, pour peu qu'elle ne revête pas une figure désespérée, attire toujours un peu l'attention dans les promenades. Il y avait une grande affluence de militaires dans les Champs-Élysées. Toutes ces martiales physionomies respiraient la joie et la confiance. Comme aux plus beaux jours de nos triomphes, et pour peu qu'on prêtât l'oreille, on entendait citer quelque parole populaire de Napoléon. «Quel avancement dans l'armée! voilà tous nos sergens, sous-lieutenans; tous nos lieutenans, capitaines!» tel était le cri de la plupart des groupes; «car ce sont les sous-officiers qui ont ramené le petit homme. Les _gros bonnets_ se faisaient prier, craignaient de se mettre en avant: l'Empereur a bien remarqué cette différence de dévouement; nous autres seuls nous l'aimons, il nous aime aussi de préférence. Entre lui et ses vieilles moustaches, c'est à la vie et à la mort.»

Emportée par ma curiosité, et plus encore par cette expression de sentimens qui m'étaient chers, pour écouter tous ces belliqueux propos, je m'étais un peu éloignée du point indiqué de notre rendez-vous. Pour surcroît de distraction, je fus abordée par une de ces connaissances bannales qu'on rencontre toujours avec indifférence, mais dont la présence me devenait ce jour-là une insupportable contrariété qui allait jusqu'au malaise. Je tremblais de voir paraître celui que j'attendais avec tant d'impatience, et j'écoutai avec une espèce de rage les mille et mille réflexions que cet importun me faisait subir.

Ce monsieur m'annonça, au milieu de toutes ses inutilités, une agréable nouvelle: une revue où Cambrone devait apporter les aigles de la garde. «L'Empereur prononcera un de ces discours qui vont droit au coeur du soldat; tout ira comme par le passé. Rien n'est changé autour de lui, ni lui-même; c'est tout notre empereur de Tilsitt et de Moskou.» Je réussis enfin à me débarrasser dès que j'aperçus Ney, qui me faisait signe de le suivre.

Ney avait pris sur la gauche, et moi je le suivais à grandes enjambées. J'arrivai toute hors d'haleine, et fus plus que surprise de voir Ney renvoyer son cabriolet et entrer dans une de ces petites guinguettes de médiocre apparence, où les ouvriers vont passer leur second dimanche, autrement dit leur lundi. Le maréchal était enveloppé dans une immense redingote, et le visage caché sous un vieux chapeau rond; moi, au contraire, avec mon vitchoura, mon voile et mon cachemire, j'éprouvai quelque hésitation à entrer, et je faisais presque la mine de Clara au petit escalier du château de Hachincterzof. Ney monta sur une espèce de balcon de bois, jetant sur moi des regards mécontens et boudeurs. Il semblait me reprocher mon indécision...; dès lors je n'en eus plus l'ombre. Un gouffre, un brasier, un abîme, je ne sais quoi de plus effrayant encore ne m'eût point arrêtée. De bonne grâce je m'y fusse précipitée pour répondre à celui qui m'appelait. En moins d'une minute, et rapide comme la pensée, je me trouvai au haut du plus hideux et du moins commode des escaliers; mais j'étais pressée dans les bras du maréchal... Que de questions! que de joie! Il connaissait l'homme que j'avais rencontré dans les Champs-Élysées. Je contai ce qu'il m'avait dit.

«Cet homme a raison, sa politique est la bonne; mon Dieu! tout roule sur le même pied que s'il n'eût jamais été question d'abdication.

«--L'empire, cette fois, durera-t-il?

«--Ma chère, nous y ferons de notre mieux. Les républicains seront furieux, l'Empereur est tout d'une _pièce_ comme avant.

«--Avez-vous vu Regnault depuis votre retour?

«--Non.» et alors nous causâmes quelques instans de choses fort inutiles à répéter. Le temps était à la pluie, mais très doux. Rien ne peut donner une idée de l'étrange retraite qui recevait nos confidences: une laide chambre, remplie de tables, avec des nappes fort peu engageantes.

«Il faut pourtant, Ida, avoir de l'appétit ici.

«--La chose est difficile.

«--Allons, ma chère, quand on a mangé de la vache enragée en Russie, il ne faut pas reculer devant la gibelotte de la guinguette et le litre de la barrière, et la bonne compagnie dont nous sommes menacés.

«--Vous n'avez pas à la craindre, j'ai loué toutes les tables, et nous sommes pour un jour propriétaires exclusifs du balcon;» là-dessus il ouvrit la porte de plain-pied qui y donnait entrée, et son mouvement était si original, que j'éclatai de rire à l'exécution. Depuis bien long-temps je n'avais vu Ney que triste, souvent contrarié, et toujours plus que raisonnable. La différence de ses manières était aussi grande qu'agréable pour moi, et ce contraste me rendit, avec la puissance des souvenirs, toute l'ivresse d'une des plus douces réalités. Je lui communiquais ces empressemens passionnés auxquels, dans mes plus heureux jours, il trouvait tant de charmes!

«Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de goût pour le plus beau métier du monde?

«--Tant que vous en serez, M. le Maréchal.

«--Allons, à la dernière campagne.» Nous continuâmes long-temps sur le même ton; j'étais dans mon élément, la folie, et Ney, en la partageant, l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque chose sur ma conduite de 1814, et le mot de _fama volat_ m'échappa.

«Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est vraie?» Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi j'eusse grandement couru risque d'une répétition de la scène du Dniéper. «Mon ami, ne me gâtez pas cette bonne journée, je n'ai aucun tort là-dessus.» Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux le calmer, et j'y réussis complétement. Je ne parlerai pas même de notre dîner de campagne, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre; mais je ne puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqué par une singularité trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se faisait dans l'établissement quelque vacarme; je passai sur le balcon, d'où l'on entendait tout; c'étaient des soldats et des hommes du peuple, quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait à étourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir, il eût fallu passer au milieu de ce monde, et il était probable que si l'on eût reconnu le maréchal, dont l'humeur était fort gaie, il eût fait là quelque station. Les jours n'étaient point encore longs, et la nuit, déjà favorable, nous donna l'idée de nous mettre dans le coin du balcon, pour prendre le dessert et écouter seulement ce qu'il était plus dangereux de voir. Nous voilà donc installés presqu'en dehors de l'appartement. Quelques minutes après, un coup de vent pousse et ferme derrière nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne mal barbouillée d'une gargotte de barrière. Mon Dieu, où le bonheur va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrière de folies, je ne puis me rappeler qu'un seul moment comparable en émotions enivrantes à ce moment bizarre et, délicieux, placée entre des ressouvenirs pénibles et de prochaines et éternelles douleurs. Pour échapper aux regards qui pouvaient nous surprendre, nous nous étions assis du même côté, bien près, trop près l'un de l'autre, serrés entre la table et le mur; par une singularité du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu'à un silence qui n'était point un vide de l'ame.

La société, que nous entendions malgré nous, était fort curieuse à écouter comme étude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond, retombaient toujours, malgré leurs distractions bachiques et sentimentales, dans leurs joies guerrières. L'Empereur était plus souvent invoqué que l'Amour. «Nous l'avons enfin le petit homme, et dans quelques jours la mère et l'enfant viendront le rejoindre aux Tuileries.--Oui, dit Ney, si nous réussissons à les aller enlever tous deux.» Le temps était magnifique lorsque nous étions arrivés; mais le ciel s'était couvert, et la pluie commença à tomber. J'avais par hasard pris la précaution d'un parapluie. Impossible de penser à évacuer la place avant la garnison d'en bas: «Résignons-nous à l'abri du parapluie, m'écriai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais puisque nous sommes en habits, nous ne dérogerons pas. Wellington s'en sert bien en grand uniforme et à cheval; les soldats du pape montent la garde avec des ombrels. Au fait, tout est préjugé et habitude.» Pendant la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitâmes; et chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus; j'étouffais de rire et j'osais à peine respirer. C'était absolument la scène de _Paul et Virginie_. Malgré la ressemblance de la position, j'en fis la remarque: mais je ressemblais si peu à l'innocente créole, que Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi davantage pour que la comparaison fût moins vraisemblable, ou plutôt pour qu'elle le fût moins. Mais si je n'étais point Virginie, s'il n'était point Paul par la candeur, les battemens de nos coeurs nous disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tête se perdait par la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un équilibre de position si menaçante. Il me sembla alors que le balcon se brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier échappait à ses mouvemens et à ses lois.

Nous restâmes là plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait été la fin de ce tête-à-tête en plein air, dont le mystérieux abri dérobait au moins le charme à tous les regards. Le siége étant levé, Ney me prévint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.

«Mais demain je vous apercevrai à la revue, aujourd'hui me console de demain; demain, cependant, je veux encore, cachée dans la foule, jouir de cet incognito du coeur qui, sous le soleil brûlant de l'Espagne et sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes périls et mes fatigues.»

Nous nous quittâmes près de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir lieu la revue d'un corps d'armée qu'avait commandé le malheureux duc de Berri; j'y courus, j'espérais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui où Cambrone et les compagnons de l'île d'Elbe passèrent avec les aigles de l'exil; l'Empereur, à ce moment, prononça un de ces discours où se trouvait toute l'éloquence qui si souvent a réuni les Français par les images de la gloire et des prédictions de triomphes.