Memoires D Une Contemporaine Tome 6 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 17

Chapter 173,756 wordsPublic domain

«Oh! monsieur, oh! madame, ce n'est rien que tout ce qu'on lit dans l'histoire des revenans, en comparaison de ce que j'ai vu de mes yeux. Je défie qu'on me montre un roman où le héros fasse tout ce que j'ai vu faire à Murat. Ce qui m'a entraîné vers lui, c'est d'abord mon frère, qui avait servi dans sa marine. Avant de prendre le parti de s'embarquer, et d'aller tenter la fortune sur mer, figurez-vous un homme qui voulait la tenter sur terre, et qui avait demandé au maréchal Brune seulement une compagnie de chasseurs, et qui, s'il l'eût obtenue, fût venu fièrement du sein de la Provence soulevée jusqu'à Paris, et qui avait conçu le projet gigantesque de traverser la France entière, pour venir, le sabre à la main, faire signer à un Autrichien, nommé Metternich, avec lequel il avait des affaires, un passeport bien en règle pour aller rejoindre sa femme et ses enfans.

«--Mais comment, mon cher Hilarion, dit Eugène en l'interrompant, une fois Murat échappé des dangers de Marseille, et abrité en Corse chez un ami, a-t-il conçu le fol espoir de reconquérir son royaume?

«--Ah dame! c'est ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a bien des choses là-dessous. Tous nos Messieurs disaient que cela n'avait pas le sens commun; mais j'ai entendu le roi répondre: «Il n'y a pas de sens commun à être brave, et cependant qui n'est fier d'être brave!» Mon beau-frère, ajoutait le roi qui devenait encore plus beau en disant cela, mon beau-frère n'a guère été plus raisonnable que je ne veux l'être, en me représentant, comme lui, à mes sujets qui me redemandent; eh bien! ce qui n'était pas raisonnable a été sublime une fois, il en sera de même une seconde. La seule chose que j'aie observée, c'est que, la veille du départ, le roi passa quatre grandes heures d'horloge avec un officier anglais qui venait tous les jours de la côte, et qui avait l'air diablement renard, quoiqu'il laissât toujours deux napoléons pour boire à nous autres.

«Mais figurez-vous que personne de nous n'a pas plus réfléchi que le roi quand il a été question de s'embarquer. Au moment du départ, un homme, expédié de Paris par M. Fouché de Nantes, apporta au roi des passeports, au moyen desquels il pouvait tranquillement se retirer en Autriche. Qu'étaient le repos, la retraite, l'espoir d'une vie privée et monotone, pour celui dont la vie avait été une longue aventure. Joachim se tourna vers nous tous; car il ne nous cacha plus rien dès que nous lui eûmes tous juré de le suivre, et il nous dit: «On me propose une existence de chanoine, cela ne va pas à ma taille; d'ailleurs, il ne me faut pas moins qu'un royaume pour récompenser tant de braves gens qui ont tout sacrifié pour moi.» Hélas! il n'a conquis que le royaume des cieux par le martyre le plus cruel qui puisse être donné à subir. Une tempête vint en route nous entourer de présages de mort. Les bâtimens de notre petite escadre, commandée par Barbara, marin inhabile où déjà traître, furent dispersés, et quand nous fûmes en vue des côtes de la Calabre, il ne restait plus au roi que le bâtiment sur lequel l'ex-grand-amiral de France était monté avec cinquante soldats. Tous les signes étaient funestes, et les premiers mouvemens de l'entreprise en annonçaient déjà la fin déplorable. Un émissaire fut dépêché vers le rivage; mais les douaniers n'en continuèrent pas moins à faire feu sur nos barques, en gardant notre pauvre camarade. On s'éloigna un moment pendant la nuit; l'officier qui commandait la barque du roi s'évada pour ne plus reparaître. Nouveau symptôme de fatalité; car, voyez-vous, tout est écrit là-haut, comme disait ma vieille mère en nous faisant ses adieux. Joachim, qui était bon croyant, hésita un moment, averti par tous ces signes funestes. Les vivres commençaient à nous manquer. Barbara, le commandant, annonça qu'il avait des intelligences sûres, et demanda un passeport pour se rendre à terre, se faisant fort de nous rapporter des provisions. Le roi entrevit l'intention de le trahir et il eut encore la magnanime imprudence d'accepter cette nouvelle fatalité.

«Malgré tant de sinistres présages, ou peut-être à cause de leurs menaces, le roi voulut débarquer; l'impossible était un défi devant lequel il n'était pas dans son caractère de reculer. Ce monarque-soldat, suivi d'une armée de trente hommes, crut, à l'accueil des marins qui gardaient le rivage, et qui le lui livrèrent aux cris de _vive Joachim!_ qu'il allait aussi mettre dans son histoire son épisode du golfe Jean; mais un capitaine de gendarmerie ameuta les paysans; et notre petite troupe, décimée par les balles, enveloppée par le nombre, après des efforts acharnés, mais inutiles, fut contrainte de céder. C'est là que j'ai reçu ma blessure. Le digne capitaine qui nous avait faits prisonniers, nous fit tous fouiller, et nous enleva tout ce que nous possédions. Un pareil vol annonçait toute une vengeance napolitaine. L'assassinat ne se fit pas attendre. Tout ce que le roi, enfermé dans une chambre, séparé de ses serviteurs, put obtenir, fut d'écrire aux ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre pour réclamer l'exécution des traités à son égard; mais, par une fatalité nouvelle, et une bien italienne combinaison, ses lettres furent envoyées au gouvernement napolitain, qui, maître du télégraphe, ordonna que le jugement de Joachim fût immédiatement entrepris et aussitôt exécuté. Sitôt pris, sitôt pendu! c'est le _credo_ de la générosité de ces gens-là. La commission militaire ne se le fit pas dire deux fois, et elle expédia son ancien roi avec toute la rage de l'ingratitude.

«Figurez-vous que pendant qu'on était censé juger le pauvre Joachim, on agissait déjà avec lui comme avec un condamné. On lui enlevait son valet de chambre, le fidèle de ses fidèles, qui ne l'avait jamais quitté, qui fût mort avec lui. Dans la journée, le roi demanda à plusieurs reprises l'heure: «Puisque le jugement se fait attendre, qu'on ne fasse pas attendre mon dîner.» Non, jamais il ne se retrouvera un caractère de cette trempe brillante! C'est un acier éblouissant qui aura été brisé sans avoir reçu une tache.

«Le roi n'avait pas achevé son dîner que sa sentence arriva; il quitta alors tranquillement la table, et demanda à voir ses généraux et son fidèle valet de chambre; c'était bien peu accorder à un roi que de lui laisser remplir ses devoirs d'ami; mais Murat, durant son empire, avait trop pardonné pour qu'on lui pardonnât, et on lui a refusé cette dernière grâce. Tout ce qu'on avait permis à celui qui avait si bien porté le sceptre, cela a été d'écrire à sa femme une lettre qui fendrait le coeur le plus dur, et que voici:

13 Octobre 1815.

«MA CHÈRE CAROLINE,

«Ma dernière heure est sonnée: encore quelques instans j'aurai cessé de vivre; tu n'auras plus d'époux, et mes enfans n'auront plus de père! Pense à moi, ne maudis pas ma mémoire. Je meurs innocent, ma vie n'a été souillée par aucune injustice. Adieu, mon Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma Louise: montrez-vous toujours dignes de moi. Je vous laisse sans biens, sans royaume, au milieu de mes nombreux ennemis: restez toujours unis; montrez-vous supérieurs à l'adversité, et pensez plus à ce que vous êtes qu'à ce que vous étiez. Que Dieu vous bénisse! Souvenez-vous que la plus vive douleur que j'éprouve dans mes derniers momens est de mourir loin de mes enfans. Recevez ma bénédiction paternelle, mes larmes et mes tendres embrassemens. N'oubliez pas votre malheureux père!».

«Il coupa une mèche de ses cheveux, la renferma dans la lettre, et chargea le capitaine-rapporteur de la faire parvenir à sa femme. Au moment de mourir, il refusa le bandeau et la chaise qui lui furent offerts. «J'ai trop souvent bravé la mort pour la craindre, dit-il à l'officier chargé de faire exécuter sa sentence.» Le portrait de la reine était empreint sur le cachet de sa montre; il le posa sur son coeur, recommanda ses compagnons d'infortune, et reçut la mort avec cette insouciance sublime qui l'avait fait si grand sur les champs de bataille.

Nous restâmes quelques instans muets d'admiration et d'attendrissement. Eugène embrassa son fidèle domestique, qui avait eu assez de générosité dans l'ame pour se dévouer à un proscrit, à ce Murat, vrai preux, égaré un moment sur un trône. Quant aux dangers que le brave Hilarion avait courus pour revenir en France, il les avait oubliés. Il ne connaissait pas de malheur plus grand que d'avoir perdu ce dieu de Joachim. Et moi, j'emportai de cette séance de nouvelles terreurs. La catastrophe de Murat me sembla une sorte de malédiction lancée contre nos grands capitaines, et j'en tremblai davantage pour celui qui allait se présenter devant des juges, au moins français et justes, mais sous le poids de bien périlleux et accablans témoignages.

CHAPITRE CLXV.

Procès du maréchal Ney devant la Chambre des Pairs.--Espérances d'évasion.--Le maréchal Davoust, prince d'Eckmülh.

J'ai dit que D. L*** n'était pas l'ennemi du maréchal, mais simplement une créature toujours dévouée du pouvoir qui paie; je dois même déclarer que le soin qu'il se donnait pour connaître mes démarches, était au contraire, à cette époque, plutôt l'effet de l'intérêt qu'il prenait à ma tranquillité, que d'une pensée ambitieuse. Mais je n'ose affirmer que s'il eût pu connaître mes relations avec le généreux Eugène, pénétrer les plans de ce brave sergent, et les officieux services du gendarme dont j'ai parlé, il n'eût pas cru de son devoir de dénoncer ces compassions séditieuses. Aussi je poussai à cet égard la prudence jusqu'au scrupule.

Le 21 novembre au soir, je reçus d'Eugène l'avis que le lendemain le maréchal allait paraître devant la Chambre des Pairs. Tout le monde connaît le procès et sa terrible issue. Les paroles du héros de la Moskowa iront à la postérité; mais mon coeur ne peut résister au douloureux plaisir de les transcrire.

Eugène, qui trouvait moyen de m'écrire quand il ne me voyait pas, D. L***, qui me voyait ou m'écrivait plusieurs fois dans la journée, me donnaient alors, séance par séance, les moindres paroles, les signes successifs de la physionomie des juges.

Le premier jour l'accusé parut, comme devant le conseil de guerre, accompagné de ses défenseurs MM. Berryer père et Dupin. Le Chancelier de France, président, établit l'ordre réglementaire de la discussion, engagea le public, admis pour la première fois dans l'auguste assemblée, à une entière impassibilité, les avocats à la modération, tout le monde au respect du malheur. Après l'interrogatoire ordinaire de tout procès criminel, le maréchal a dit avec une effusion pleine de candeur et de noblesse:

«Monsieur, avant de répondre à aucune autre question, je vous prie d'insérer ici que je mets aux pieds du Roi l'hommage de ma respectueuse et vive reconnaissance pour la bonté que S. M. a eue d'accepter mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner, le 12 de ce mois, que les formes constitutionnelles soient suivies dans mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter davantage que ma conduite au 14 mars dernier ait pu faire soupçonner que j'avais eu l'intention de le trahir. Je le répète dans toute l'effusion de mon ame, à vous, Monsieur, à la France, à l'Europe, à Dieu qui m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai déjà tant expiée, je n'ai eu d'autre pensée que celle d'éviter à mon malheureux pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. Je l'ai déjà dit: j'ai préféré la patrie à tout; si c'est un crime aujourd'hui, j'aime à croire que le Roi, qui porte ses peuples dans son coeur, oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni qu'un sujet égaré, et non un traître...»

Je ne veux point ici diminuer la part de l'éloquence courageuse qui défendit pied à pied la gloire, l'honneur et la vie d'un guerrier sans peur, et qui se croyait, dans le fond de son ame loyale, sans reproche; mais il me semble que la simple voix du soldat fut au-dessus de la voix savante des orateurs. Que Ney dut paraître beau, lorsque, dans l'excès d'une défense qui semblait avoir besoin de tous les moyens, M. Dupin invoqua la convention qui sépare Sar-Louis de la France. «Non, Messieurs, s'écria celui qui avait fait ses preuves de nationalité au prix de son sang, j'ai vécu, j'ai combattu en Français, je mourrai Français.»

Craignant, malgré les preuves d'un zèle alors réel, que D. L*** ne m'avouât pas toute la vérité, cette vérité douloureuse et cependant nécessaire à mes inquiétudes, des détails de chaque jour, je multipliai mes rapports mystérieux avec Eugène. Nous étions convenus de quatre endroits secrets pour nous voir. Je m'échappais de chez moi sous des costumes divers, tantôt en femme du peuple, tantôt en marchande, quelquefois en homme. Ces sorties avaient pour but de courir dans l'intérêt du mouvement, sans intentions séditieuses, par lequel, en cas de condamnation, j'espérais que le maréchal pourrait être sauvé. Def... (le sergent qui avait servi dans le 6e corps) avait compté jusqu'à trente hommes résolus à tout, et sur cinquante autres prêts à les seconder. Le gendarme également dévoué avait assuré que son corps n'agirait pas contre toute tentative de pure évasion. Un jour, que nous parlions de ces chances du désespoir, Eugène exprima des doutes sur l'approbation du maréchal: «Il est assez grand, disait-il, pour résister le premier à une tentative d'enlèvement.--Eh bien, répondait l'intrépide sergent, on le sauvera malgré lui!»

Quand j'écoutais ces paroles, auxquelles aucune autre arrière-pensée que la conservation d'une vie précieuse ne se rattachait, je me sentais renaître; mais la solitude des nuits me remettait bientôt en face du désespoir. Un soir, que j'étais rentrée plus tard qu'à l'ordinaire d'une de ces courses consolantes, je trouvai D. L*** installé chez moi; étonnée qu'il m'attendît à une heure déjà indue, je devinai à son ton qu'il avait des données sur mes démarches. Ses premiers mots me l'assurèrent: «Sous votre calme apparent, me dit-il, je lis votre émotion; vous ne venez point du spectacle. Votre sensibilité vous égare dans des démarches au moins inutiles et qui peuvent être dangereuses. On ne changera point le cours des choses, on l'empirera peut-être: il n'y a là que des chances de persécution et point de salut.» Tout ce que l'éloquence a d'entrailles fut inutile pour convertir D. L*** à la générosité; la gangrène était au coeur, sa réponse le prouve: «Je vous ai donné une parole, je la tiendrai: vous verrez le maréchal; mais rien au delà de ce dévouement. Je ne tenterai rien qui puisse me perdre moi-même.--Et ces nobles enfans, et cette famille entière, et cette France?

«Je ne suis point sourd à la pitié, mes soins vous le témoignent assez; mais encore une fois, doit-on se perdre soi-même?» Et il n'y eut pas moyen de le faire sortir de ce terrible argument de l'égoïsme. Puis il voulut me faire parler, mais je ne risquai que ce qu'il fallait d'appât pour le faire causer lui-même sur les moyens de sûreté qu'on avait pris. Il m'en exposa plusieurs, et il compromit presque son rôle en m'affirmant qu'il était matériellement sûr que toute tentative hostile aggraverait la position de l'accusé.

Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence dans le projet dont on m'avait parlé, que je m'étonnais que tout le monde n'en partageât point les périls. Je m'étonnai cependant encore plus d'un billet que je reçus par la poste, le 24 novembre. Il ne contenait que ces mots énigmatiques: «Il s'agit du plus haut intérêt: trouvez-vous chez moi à midi.» Quoiqu'il n'y eût ni signature ni adresse indiquée, je compris très bien; et arrivée au domicile d'Eugène, je l'y rencontrai avec Def... et deux autres personnes parmi lesquelles était M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui égalait la mienne, me dit: «Vous êtes courageuse et intelligente: chargez-vous d'une démarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers supérieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zèle et la franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frère; il faut le voir, l'interroger d'une manière habile et indirecte sur la possibilité d'une demande en grâce. Abondez dans son sens, laissez un libre cours à ses colères politiques.

«--Mais où trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au château.

«--Allez demain à la salle des Maréchaux, vers l'heure de la messe. Que votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-même la conversation.»

Fière de cette mission, j'éprouvai une approbation de ma conscience, et je sentis qu'il peut être quelquefois honorable de tromper. Je pris mes précautions d'élégance et de langage monarchiques. Je m'installai dans la salle des Maréchaux. Par un premier succès, le vieux d'A*** était de service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens à la chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agréable sensation; ce sont ceux-là qui réussissent le mieux. Je n'étais plus alors de la première jeunesse ni d'une beauté infaillible; mais aux Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient là, je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidèle d'A***. La conversation engagée une fois d'une manière assez vive, nous descendîmes ensemble le grand escalier. La parade commençait, et l'aspect des troupes nous amena facilement au triste et cher intérêt qui avait inspiré ma démarche. Le vénérable chevalier s'exprimait sur le compte du maréchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne mesurait pas ses termes, et les épithètes ne manquaient pas à son opinion, d'ailleurs sincère et respectable. J'eus bien de la peine à retenir mes répliques, qui eussent été également vives comme mes propres sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver là sous mon costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation eût bien pu finir par un duel. Les choses se passèrent mieux, grâces à ma toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M. d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la stérile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La cour a son peuple comme la ville. Assister à la parade, montrer son habit brodé aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer avec les gobe-mouches dorés, cohue tout comme les autres multitudes, ce n'est point là une position politique et une source de secrets d'État. J'en fis la complète expérience avec M. d'A***.

Au moment où je rendais compte à Eugène de ma troisième et infructueuse démarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. «Je suis sûr de mon monde; nous avons des intrépides pour enlever le maréchal, et des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauvé, quand même...» J'avoue qu'en finissant par croire à un complot, mon coeur se troublait. Je connaissais assez le noble coeur pour lequel je tremblais, pour m'effrayer d'un moyen mêlé d'intrigues qui ne furent jamais dans son caractère. Il fallait que dans cette pénible crise de ma vie tout fût effroi, même l'espérance.

Outre ces amis si bons, si dévoués, dont on vient de voir le dévouement prêt à tout, je m'étais mise en rapport avec tous les amis, tous les anciens compagnons du héros, toujours en me cachant de D. L***, dont l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procès se précipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intérêt ne trouva pas des échos bien fidèles; partout il est vrai on gémissait, mais à voix basse, mais avec précaution. Dans le cours des dangers qui commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me reste à mentionner fut celui que je reçus du maréchal Davoust. D'une grande rigidité de principes, d'une sécheresse et d'une brusquerie toute militaire, le prince d'Eckmülh éprouva en me voyant une émotion bien sincère, car elle l'entraîna à une affabilité inaccoutumée. Ce rival de gloire d'un illustre guerrier compatit à mon désespoir, dont je ne lui laissai pas pénétrer toutes les nuances. Mais que son intérêt était vif pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bonté sympathisait bien avec les voeux de mon coeur! Le ton du maréchal, alors déjà souffrant, portait l'empreinte de cette secrète mélancolie, qui de nos propres peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des autres. Son esprit plein de sens, sans passions, déduisait avec une triste vérité toutes les difficultés des circonstances. Étranger aux partis et à leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques, que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces entrevues avec le vertueux prince d'Eckmülh, je m'emportai dans l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche d'une catastrophe trop prévue, jusqu'à m'écrier: Wellington sera pour beaucoup dans le sort du maréchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu'à Londres s'il le faut. Davoust me serra la main, en me disant: «Vous êtes une brave femme et une femme brave.»

J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du maréchal Ney, qui, par son dévouement et sa position, me paraissait en mesure de satisfaire cette curiosité affamée de nouvelles et de confidences que l'état de mon coeur justifiait assez. Mais une prudence, légitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un zèle long-temps éprouvé, lui fit éviter tout contact avec une personne que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il croyait nécessaire à son chef, mais que le caractère des événemens recommandait suffisamment à mon coeur religieux, engagea sans doute l'aide de camp à cette réserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop respectable pour m'en plaindre.

Pendant ce temps, le procès marchait toujours. Il arrivait, hélas! à sa dernière péripétie; l'audition des témoins était épuisée; les plaidoieries des avocats s'étaient multipliées sous toutes les faces. La discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-même, sur toutes les questions de peines, et sur la manière de compter les voix. La surveillance de D. L*** redoubla; aidée par toutes les fatigues corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilité à me soustraire cette foule de détails précurseurs qui annonçaient le fatal dénouement. Toute communication me devint presque impossible avec le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernière consolation, me rendait résignée, presque obéissante, moi si indépendante, si impérieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de coeur assouplit toutes les facultés de notre être.

CHAPITRE CLXVI.

Le 7 décembre 1815.--Derniers momens du maréchal Ney.--Visite à la _Maternité_.--La soeur Thérèse.--Le serment du _cercueil_.