Memoires D Une Contemporaine Tome 6 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 14

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Peut-être mes idées n'étaient qu'un rêve, mais c'était du moins un rêve héroïque et royal. Mon habitude de jeter toutes les pensées élevées de mon ame dans le moule des compositions tragiques, avait peut-être fait illusion à ma raison; mais mon erreur, si c'en était une, offrait quelque chose de généreux, de grandiose, de gigantesque, qui a manqué au dernier malheur du captif du _Northumberland_.

C'était aussi une belle et grande conception, que d'aller donner en garde aux républiques naissantes du nouveau monde, ce chef des rois du monde ancien, et de mettre en présence des jeunes libertés de l'Amérique, le dispensateur des couronnes de la vieille Europe. Mais on est obligé de croire qu'une volonté supérieure à tous les desseins des hommes, ne permit pas que ce projet s'accomplît, et que celui qui représentait en lui seul toutes les facultés de la civilisation la plus perfectionnée, tombât libre au milieu d'une civilisation si puissante de jeunesse, de sentiment et de volonté. Il n'en fallait pas davantage pour détruire l'équilibre des deux hémisphères, et pour renouveler tout le monde social.

CHAPITRE CLX.

Inquiétudes qui suivirent le 8 juillet 1815.--D. L***.--Voyage à Bessonis.--Retraite du maréchal Ney.

J'ai dit que D. L*** m'avait écrit le 30 juin, mais qu'il ne vint me voir que le 3 juillet, jour de la signature de la capitulation de Paris. C'est ici que commence pour moi une chaîne de jours d'épouvante et de douleurs, qui vinrent, par le désespoir, aboutir à une catastrophe digne de toutes les larmes généreuses. D. L*** crut endormir mes terreurs déjà si vives, en me citant quelques unes des clauses de cette convention. Je le priai de me la procurer, et bientôt je sus que l'article 12 était ainsi conçu:

«Que les personnes et les propriétés seraient respectées; que tous les individus qui seraient dans la capitale continueraient à jouir de leurs droits, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés, soit en raison des places qu'ils occupent ou ont occupées, ou de leur opinion politique, ou de leur conduite.» Cette lecture me rassura un moment, mais la réflexion amenait toujours quelque crainte. Je me disais bien: mais cela est positif et doit être sacré; ne sont-ce pas des souverains qui traitent, et l'honneur ne doit-il pas rendre leur promesse inviolable? Alors je respirais; mais l'instant d'après, me rappelant ce que j'avais lu et ce que j'avais vu déjà des retours sanglans de la politique, je retombais dans des terreurs sinistres, sans que pourtant mon imagination allât à soupçonner la dernière péripétie de ce drame.

Il y a une fatalité qui s'acharne aux grandes destinées; car Ney, je le savais, avait eu l'idée nette et positive de s'expatrier; j'en eus une irrécusable preuve par une lettre que le maréchal m'écrivit, et l'instruction qui y était jointe, de me tenir prête au voyage, de ne me tourmenter de rien, de ne rien confier à personne, pas même à D. L***. On donna à Ney le funeste et bien imprudent avis de fuir, perfide conseil qui le détourna de sa prudente résolution, et le fit se borner à s'éloigner seulement de Paris; plus tard je reçus deux lignes m'annonçant qu'il était très certain que personne ne serait inquiété, et qu'il allait seulement passer quelques jours chez une des parentes de sa femme; qu'il ne fallait pas lui écrire avant d'avoir reçu de ses nouvelles. Hélas, sa confiante sécurité dans une parole qui devait être sacrée le perdit. En vain Suchet, ce vétéran de la gloire, ce compagnon des anciens triomphes, pénétré du sort qui menaçait le héros, usa-t-il du pouvoir de l'amitié pour lui conseiller l'éloignement: Ney n'écouta rien, et poursuivit sa route jusqu'à Bessonis. Qui pourrait rendre les longues heures d'incertitude et de crainte qui composaient mes tristes jours, depuis le 7 juillet jusqu'au 5 août, jour terrible où elles firent place à la plus affreuse réalité du désespoir?

Le 18 juillet, D. L*** arriva chez moi dans une grande agitation: «--Écoutez-moi, me dit-il, et surtout soyez calme.

«--Il est arrêté! m'écriai-je.

«--Non, mais je crois qu'il le sera, il faut du sang-froid et de la raison. Écoutez: dites-moi où il est, donnez-moi les moyens de le joindre, de le prévenir, vous le pouvez peut-être, et j'y suis disposé, mais à des conditions.

«--Ah! je consens à toutes, j'y consens, quelles qu'elles puissent être; si je le sauve, je consens à tout: parlez, par pitié, parlez!» Alors il me dit que Ney était parti pour Saint-Alban.

Alors D. L*** entra dans des détails qui, malgré mon agitation, me firent bien vite sentir que déjà il avait endossé les livrées du nouveau pouvoir; il devina ma pensée, et ne se gêna pas pour convenir qu'elle était juste. Il m'énuméra avec la même franchise les moyens de me servir: ce n'était pas le moment de lui dire que je le trouvais bien vil: D. L*** m'exprimait son dévouement avec une chaleur si inconnue! Il me jura de me tenir exactement au courant de tout, et de me procurer les facilités de rejoindre Ney, s'il en voyait la nécessité et l'avantage. D. L*** eut l'habileté de précipiter ma tendresse, dans la crainte d'une arrestation, et me fit naître ainsi tout naturellement l'idée de mettre en sûreté tout ce que j'avais de correspondances et autres papiers encore; j'en fis un paquet et voulus le lui confier, mais il m'obligea à venir chez lui, et là je les enfermai dans ma cassette qui y était restée depuis mon départ pour Charleroi; je conservai la clef, et nous y mîmes une adresse qui indiquait, en cas d'événement, que la cassette m'appartenait et devait m'être livrée sans contestation[4]. Il voulut me faire une reconnaissance, je la refusai. J'ai beaucoup commis de pareilles imprudences dans ma vie, parce qu'il m'a toujours paru qu'envers l'amitié ces défiantes précautions sont des offenses. C'est ainsi que toujours j'ai poussé la confiance jusqu'au ridicule, et après avoir été si souvent trompée, je ne répondrais pas que tant et de si tristes expériences m'aient corrigée.

Je demandai à D. L*** s'il ne savait rien de Regnault.--«Il est perdu», me répondit-il, avec un ton détestable d'indifférence. Je voulus en savoir plus long: il me força au silence, en me disant que si je faisais à ma tête il craignait de se voir compromis par mes démarches près de personnes sur qui le gouvernement avait les yeux ouverts, et qu'il ne se mêlerait plus en rien de me servir pour Ney; c'était me faire oublier tout autre intérêt. Non seulement je me tus, mais je le flattai par tout ce que je savais de plus propre à lui faire illusion sur le mépris que sa dureté et son affreux égoïsme m'inspiraient.

D. L*** venait tous les matins et tous les soirs me dire ce qui se passait, ou du moins ce qu'il voulait me faire connaître. Je ne l'accuse pas ici de m'avoir méchamment trompée; je crois même que l'espèce de prison où il me tenait, était une mesure de prudence pour m'empêcher d'apprendre au dehors le cours que prenait un événement qu'il sentait que je ne pouvais ni empêcher de s'accomplir, ni changer en rien. D. L***, pour de l'or et des places, se vendrait à toutes les dynasties de l'Europe: je l'ai vu républicain, dévoué au Directoire, servir le consulat, l'empire, la restauration, les cent jours, et puis encore la restauration; aujourd'hui hantant les églises, et habitué des processions. D. L*** n'en voulait pas à Ney, pas plus qu'à aucun de nos braves; mais il le voyait, perdu, et lui ne voulait rien perdre; ce n'était donc que dans de bonnes intentions, selon lui, qu'il me cachait la vérité; mais puis-je oublier que si j'eusse été instruite deux jours plus tôt, j'aurais pu joindre Ney, qui n'eût peut-être pas résisté à tout ce que je lui aurais répété des propos de D. L***, qui aurait peut-être été moins fort contre mes prières et ces preuves du danger, qu'il ne le fut contre les pressantes sollicitations de l'amitié d'un compagnon d'armes.

Le 5 d'août seulement, D. L*** me dit enfin que les ordres étaient donnés, et que le maréchal allait être arrêté. D. L*** me promit de me faciliter pour le soir même les moyens de me rendre auprès de Ney, sans délai. À peine fut-il dehors, qu'il me prit une affreuse inquiétude: il ne viendra que pour m'empêcher de partir, me disais-je; et aussitôt, sans m'arrêter aux réflexions, je prends quelque linge dans un foulard, je m'habille à la hâte d'une robe de voyage, je remplis ma bourse d'environ 700 francs qui me restaient. Ayant tout fermé, et écrit deux lignes à D. L***, pour le prier de veiller à tout, je vole rue du Bouloi, et sans passeport, sans aucun papier, je paie ma place, et pars pour rejoindre le maréchal avec l'espoir de le décider à fuir.

Je respirais à peine, car j'avais mis dans mon départ la précipitation irréfléchie de mon malheureux caractère dans toutes les circonstances où mon coeur est vivement agité. Ne supportant pas l'idée des lenteurs d'une diligence, je m'étais jetée dans la malle, ayant eu le bonheur d'y trouver une place; ce n'était qu'à Lyon que je pouvais espérer de sûrs renseignemens sur le maréchal Ney, et sur les moyens de le voir. Je n'avais pas dit cent paroles durant ce fatigant trajet; car, par un hasard extraordinaire, le sort m'avait donné un courrier qui eût été bien éloigné de prendre aucune part à mon affreuse angoisse; c'était un de ces hommes appartenant à un autre fanatisme que le mien, pour qui Napoléon était un usurpateur, et tous nos guerriers des brigands et des révolutionnaires; un de ces hommes qui croient prouver la sainteté de leurs principes par des injures à leurs ennemis. J'étais souffrante et de la présence de cet homme et des préoccupations de mon ame. J'avais feint de sommeiller pour échapper à l'éloquence politique de mon compagnon. Il donna cours à sa verve de persécution avec un autre voyageur, moins silencieux que moi, mais également difficile à convaincre. L'orateur s'en donnait à coeur joie sur le pauvre tyran, que bien certainement il avait, dans sa classe, aussi servilement adoré que les habitués du château des Tuileries, qui, la veille, disaient Sire au Roi, et le 20 mars, V. M. à l'Empereur. Je crois que c'est à Tornus que je vis arrêter un homme, parce qu'il avait tenu des propos séditieux. Nouvelle éloquence de la part du courrier devant qui le nom du maréchal Ney fut prononcé. Il ne savait pas encore qu'il dût être arrêté, car il eût dans ce cas entonné un _Te Deum_; mais il était sûr qu'il le serait, et bien mieux encore, fusillé. L'autre voyageur hasarda de dire: Je ne crois pas cela. Enfoncée dans mon coin, retenant ma respiration, craignant ma colère, il me semblait voir du sang aux mains du courrier, et la crainte du moindre contact m'eût fait jeter à bas de la voiture. Je ne rapporte ces tristes scènes, trop communes dans les temps de parti, que pour qu'on juge de ce qu'un pareil voyage dut me coûter d'angoisses, de sentimens étouffés, d'affreux pressentimens. Je touchais heureusement à la dernière poste.

Je connaissais dans ce pays la soeur d'un sergent de la garde que le maréchal protégeait particulièrement. Cette excellente femme était dévouée comme son frère au héros qu'on ne pouvait connaître sans l'aimer. Son frère avait quitté le service avec un bras de moins et une croix de plus, comme il disait plaisamment, et vivait dans une petite métairie avec sa soeur. Je fus chez eux: on me guida vers le château où Ney s'était retiré. On se chargea de l'avertir que j'étais dans le voisinage. Pauvre jeune fille! comme elle me pressait les mains en me demandant si je croyais qu'il y eût à craindre pour Monsieur le maréchal! Comme sa sensibilité naïve se montrait bien dans ses regards. «Oh mon Dieu! Madame, mais mon pauvre frère Henri, il n'y survivrait pas. Il parle de réunir des amis et d'enlever son général si on venait pour le prendre.» J'écoutais cela, j'étais tout oreille et espérance. «Oui, Madame, si on osait venir, il y a vingt amis de mon frère Henri qui sont prêts à se dévouer. Nous avons déjà un mot d'ordre, _courage, bravoure_.

«--Eh bien! lui dis-je, ma bonne Louise, je suis des vôtres, et que le mot d'ordre soit: _Sauvons le héros!_

«--Ah! oui, sauvons-le, répondit Louise, en pressant ma main entre les siennes.

Il était près de huit heures et demie. Nous étions arrivées derrière le château d'une des parentes de l'épouse du maréchal, chez laquelle Ney s'était réfugié. J'avais eu soin de m'informer si la maréchale y était; car n'ayant jamais manqué en rien au respect que je lui devais, la bienséance eût encore imposé des bornes à la douleur, comme elle avait souvent réprimé les élans de la tendresse. Mais la maréchale était restée à Paris, veillant aux démarches que pouvait rendre nécessaire une précieuse destinée. Ce fut encore un court instant de bonheur que le sort m'avait ménagé de pouvoir, sans offense, prouver à Ney malheureux toute la profondeur d'un amour ranimé par l'idée de son péril. Louise fut l'avertir avec précaution; elle m'avait laissée seule dans un endroit écarté, derrière le château. J'étais vêtue en homme: je ne me cachais donc pas autant, étant sûre d'être moins remarquée, s'il fût venu quelqu'un du château; mais cependant je sentais la nécessité de n'être pas reconnue, et je ne saurais dire les cruelles réflexions dont cette nécessité accabla mon ame. Tous les sentimens qui la remplissaient alors ne pouvaient que m'honorer, car Dieu m'est témoin que depuis long-temps je n'avais plus sur Ney que les droits du souvenir et de l'amitié. Dans cet instant terrible, j'aurais donné ma vie pour sauver la sienne, pour le conserver à son épouse et à ses fils. Oui, pour le sauver j'eusse fait, je crois, le serment de ne le revoir jamais, ma mission une fois accomplie.

Quand une pensée profonde m'agite vivement dans la solitude, il est rare qu'il ne m'échappe pas quelque exclamation. Qui sait, mon Dieu! si lui-même ne me blâmera pas? ah! m'écriai-je, qu'il est affreux d'être descendue à une position où on n'a même plus l'espoir d'être approuvé pour un dévouement qui nous ferait mépriser la mort et les tortures; je pressais mon coeur qui battait à s'échapper de mon sein. De rares mais brûlantes larmes coulaient le long de mes joues. Les momens étaient longs, l'obscurité commençait à s'étendre autour de moi. Cette démarche faite dans un si noble but et avec cette ardente précipitation d'agir que les lecteurs me connaissent, cette démarche commençait à me paraître sujette à une fâcheuse interprétation, et si une voix qui trouvait toujours le chemin de mon coeur, si la voix de Ney ne m'eût rendue à moi-même, à l'idée de son péril, je crois que je me serais enfuie avec terreur de ces lieux où je n'étais venue que pour conserver un ami, et sauver ses jours.

«Ida, me dit-il avec une vive émotion; quoi, pauvre Ida! vous ici;» et il m'entraîna vers un banc. «Je vois bien, ma pauvre amie, que vous craignez pour moi.

«--Oui, et votre sécurité me désole, car vous allez être arrêté. Oh! fuyez, allez en Suisse pendant qu'il en est temps; laissez passer l'orage. Si vous voulez m'admettre au partage glorieux de votre exil, je suis prête; si vous voulez m'employer pour rassurer votre femme, vos fils, vous connaissez mon coeur et mon activité; je puis hasarder ce que son titre de mère et son rang lui défendent. Ney, fuyez, prenez pitié de vous-même, de votre famille et de moi.» Il y avait une aveugle confiance dans sa résolution, et encore plus une preuve de sa loyauté.

«Ma bonne Ida, reprit-il, mais je n'ai rien fait de plus que les autres maréchaux, que l'armée tout entière; j'ai résisté plus long-temps au torrent; Bertrand peut en rendre témoignage: je suis retourné à mes aigles comme mes frères d'armes; mais ne suis-je compris comme eux dans l'article XII de la convention militaire. C'est cette espérance de sécurité qui nous a fait à tous déposer les armes. Tranquillisez-vous donc, bonne Ida, retournez à Paris. Si je crois nécessaire de partir, j'irai en Suisse, et alors je vous ferai connaître à ma femme, peut-être; mais, à présent, promettez-moi de reprendre la poste de Paris; attendez paisiblement mes nouvelles.

«--Paisiblement! lorsque tout y tremble pour vous.

«--C'est sans motif, sans raison; car je suis positivement sûr que je n'ai rien à craindre.

«--Et vous les croyez, ces conseils dangereux; et les prévoyances du coeur, vous y restez sourd! Ney, fasse le ciel que vous n'ayez pas à vous repentir d'une confiance qui prouve beaucoup plus de loyauté que de prudence!»

Nous nous étions levés, et nous marchions vers la porte derrière le château; je pressais son bras contre mon sein; je m'y attachais avec une sorte de douloureuse sécurité. Tout à coup Ney s'arrête, et, avec un ton qui me semblait très ému, il me dit: «Ida, vous rappelez-vous la conversation que nous eûmes à Michelberg, et votre promesse?

«--Mon ami, pourquoi me la rappeler en ce moment? Oh! mon Dieu, ce souvenir serait-il un affreux pressentiment? oh! sauvez-moi la douleur de cette parole, je suis prête à la tenir; mais ne vaut-il pas mieux en prévenir pour vous les dangers?»

Et ma tête brûlante tomba sur son sein; il m'y pressa fortement, me tint long-temps serrée dans ses bras; puis, s'en arrachant comme par un effort pénible: «Adieu, Ida, me dit-il, mais non... au revoir à Paris. Calme, prudence et souvenir.» Nous étions à la porte du château, je l'ouvris: «Adieu, au revoir,» lui dis-je; il déposa un baiser sur mon front, et, s'éloignant avec rapidité, il me cria: «Dans tous les cas, chère Ida, je compte toujours sur l'exécution de la promesse faite à Michelberg.»

Il n'était plus là, et je restai les bras tendus vers le lieu où il venait de disparaître; et ces paroles, cette promesse rappelée, me fixèrent immobile à ma place, jusqu'au moment où la douce voix de Louise vint me tirer de cet anéantissement.

Je restai une heure à la métairie du frère de Louise, puis ils me reconduisirent à l'auberge de la poste, à une assez grande distance. Bognot (nom du sergent retiré), qui partageait mes craintes, ne cessait cependant de m'assurer qu'il n'y avait pas encore de danger; que, dans tous les cas, il ne laisserait certainement pas enlever son maréchal; qu'il y avait des hommes braves et dévoués en force pour résister à la gendarmerie. Hélas! Ney lui-même se livra à ceux qui vinrent l'arrêter; il les appela, il paralysa le zèle de ses amis, de ce militaire courageux qui voulut l'arracher à l'escorte. La fatalité avait marqué cette grande victime; et celui que la mort épargna dans cent batailles, toutes soutenues pour la France, se rendit lui-même aux mains chargées de le livrer à la rigueur des lois!

CHAPITRE CLXI.

Retour à Paris.--Arrestation du maréchal Ney.--Le maréchal à Paris.

J'emportai de mon voyage de bien tristes pressentimens. Je trouvai à l'auberge de la première poste une connaissance précieuse dans cette cruelle circonstance; c'était un ancien militaire qui avait servi sous les ordres du maréchal; il était retiré depuis la bataille de Leipsick, et revenait, quand je le vis à Lémonest, des eaux du Mont-d'Or. Je l'avais quelquefois rencontré à Paris; je savais tout son enthousiasme pour celui qu'il ne nommait que le _brave des braves_: il me sembla voir qu'il me faisait des signes d'intelligence. Aussitôt mon parti fut pris: je quittai la malle, et me mis immédiatement en rapport avec M. de Belloc, persuadée qu'il pourrait me donner d'utiles éclaircissemens. M. de Belloc chercha à m'inspirer une sécurité dont il était lui-même bien éloigné: il partait pour Paris, la nuit même; et, sans vouloir me reposer, je refis la route avec un coeur navré, où, par tous les moyens, mon compagnon cherchait à exciter l'espérance; du moins il me soutenait un peu par une conformité d'admiration et d'intérêt pour le même objet. Il ne devait pas séjourner à Paris plus de vingt-quatre heures, mais il me promit de me mettre en relations avec un de ses infimes amis qui en avait avec tous ceux dont on pouvait espérer des nouvelles certaines et journalières du maréchal. Il m'a tenu parole; il m'a fait connaître l'homme bon et courageusement dévoué qui a mis son empressement et sa gloire à me procurer, pendant la détention et le procès de Ney, ces détails et ces nouvelles que j'appelle les joies du désespoir; car ils ne dissipent aucune crainte, et pourtant nous soulagent.

L'ami de M. de Belloc était dans la garde nationale à cheval. À notre première entrevue, je lui contai toutes mes relations avec le maréchal: «Je servirai votre douleur aux dépens de tout,» me disait cet être si bon, et il a tenu parole, comme je vais le prouver plus loin, mais en ayant soin de ne pas le compromettre. Je lui parlai franchement de ma singulière liaison avec D. L***, des obligations que je lui avais, et de ce qu'il m'avait promis. L'ami de de Belloc, que j'appellerai Eugène, m'assura qu'il connaissait D. L***, qu'il était agent aussi actif du pouvoir nouveau, que de tous ceux qui s'étaient succédé depuis vingt ans. «Oui, certes, je le connais et je le méprise, me disait-il; mais, dans votre position, il ne faut pas l'irriter; au contraire, flattez-le, il peut vous servir. Il m'est bien possible de vous procurer, par mes amis, des nouvelles; mais D. L*** est plus à la source: il faut le flatter, ne point l'humilier pour sa nouvelle métamorphose, qui est tout-à-fait dans son métier de Protée. Profitez de sa position pour les intérêts de votre coeur.» Oh! Eugène, vous que je ne dois point nommer, et que ma reconnaissance proclame sous le nom d'un père chéri, que cette discrétion de la reconnaissance vous soit une nouvelle preuve de ce sentiment d'estime dont vous avez reçu les témoignages au milieu de mes cris et de mes sanglots!

M. de Belloc resta, contre son attente, un mois à Paris. Je voyais tous les jours de Belloc ou son ami Eugène; tous deux s'occupaient à savoir ce qui touchait l'illustre proscrit. Je courais moi-même partout, seule ou avec l'un d'eux, écoutant tout ce qui se disait avec avidité, tantôt ranimée par toutes les espérances les plus consolantes, tantôt plongée dans l'effroi et le désespoir. Dans la peine comme dans la joie le temps s'écoule, et le muet interprète de l'éternité ne s'arrête devant aucune félicité ni aucune douleur.

Moi si facile dans mes illusions, si disposée à croire aux espérances douces et consolantes, j'avais emporté de Bessonis un pressentiment pénible qui me poursuivait chaque jour davantage, et qui me semblait plus fort que toutes les raisons de sécurité, qui plaidaient cependant pour un illustre guerrier au nom de tant de victoires. Mes nouveaux amis tentaient de me rassurer; mais il est des alarmes qu'on endort quelques instans mais qui se réveillent plus vives, comme par un instinct du coeur. D. L*** prit de l'ombrage des personnes qui m'apportaient des nouvelles. Je lui avais caché cette heureuse rencontre, et jamais il ne m'avait vue avec elles; mais il avait tant de ressources pour suivre ou deviner mes démarches, qu'il m'en parla avec une sorte d'attendrissement. «Promettez-moi, ajoutait-il, de n'avoir recours qu'à moi, et de me garder un inviolable secret; à ces conditions je viendrai deux fois par jour vous confier ce que j'aurai appris, le mal comme le bien; car l'incertitude est, pour un coeur pareil au votre, un tourment chaque jour plus horrible, qui vous exalte au point de vous exposer et d'exposer davantage le maréchal, par contre-coup.» Ce mot-là m'allait droit au coeur. Je remerciai D. L*** et lui promis tout.

J'étais trop bien servie par l'intérêt de celui-ci et par la généreuse bienveillance d'Eugène. J'appris à peu de minutes d'intervalle, des deux, l'arrestation du maréchal à Bessonis. Eugène le savait par une lettre du capitaine Jaumard, officier de gendarmerie, chargé de la douloureuse mission de conduire le maréchal à Paris. Voici le récit d'Eugène:

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