Memoires D Une Contemporaine Tome 6 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 13

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Je revenais de la Belgique, en 1819; j'étais à Paris depuis peu de jours, lorsqu'un jour, passant rue Castiglione, je vois une femme plus que simplement vêtue, mais d'une tournure charmante, marchant avec tristesse et tenant par la main une petite fille de trois à quatre ans, jolie comme une des têtes du Gnide; je reconnus Camilla. Est-ce ta fille fut ma première parole; ses larmes répondirent seules. Je pris son bras et la conduisis vers la terrasse des Tuileries; elle ne pouvait revenir de son saisissement; ses premiers mots furent un reproche qui peignit son ame; elle ne me dit que ces mots: «Pourquoi n'avoir pas mêlé votre désespoir au mien, depuis le 5 août au 5 décembre? qui deviez-vous chercher, sinon l'amie que vous avez sauvée près du cadavre massacré de l'homme qu'elle idolâtrait?» Elle m'avait écrit la nouvelle de l'arrestation de Ney, mais j'avais quitté mon logement, et j'étais sur la route de Lyon. Sa lettre ne me parvint pas; elle tomba entre les mains de D. L*** qui avait tout réglé pour la vente de mes meubles, et quoique Camilla m'eût quittée avec l'idée d'aller droit à un hospice, elle apprit, en descendant, que la pauvreté elle-même avait besoin de formalités pour être secourue, qu'il fallait un billet pour être admise. Camilla avait une fort belle chaîne en or, une montre et plusieurs bagues; elle fit vendre le tout, à l'exception des bagues dont les chiffres étaient trop précieux. Avec la petite somme, produit de cette vente, elle se plaça dans une maison de santé du faubourg Saint-Denis. À peine y était-elle, qu'on parla de l'arrestation de Ney, du sort qu'on redoutait pour lui. Camilla sentit, à cette nouvelle, que le mien serait une proie du désespoir, et ne balança plus à m'écrire. J'ai dit plus haut que je ne reçus point sa lettre. Je l'eusse reçue, qu'elle n'eût rien changé à mes résolutions; mais j'aurais du moins, dans le plus épouvantable instant de ma vie, eu aussi un coeur ami qui eût compris mon agonie. Lorsque je rencontrai Camilla, en 1819, j'étais bien loin d'être heureuse; revenue de la Belgique par cette agitation qui nous fait un besoin d'être près du lieu d'un déchirant souvenir, mon caractère se ressentait des embarras de ma position. Mon humeur était bizarre; mes pensées étaient sombres, un abandon, un laisser-aller presque sauvage. Je ne pouvais plus alors rien pour Camilla, et la retrouver; mais assez malheureuse pour craindre de lui communiquer mon malheur était un dernier coup que le sort m'avait réservé. Elle habitait alors un triste cabinet garni, vivant du produit de quelques petits ouvrages.

Je ne raconterai pas toutes les peines qu'elle avait supportées, la misère qu'elle avait vaincue à force de résignation et de travail. Sa fille n'avait manqué de rien; Camilla s'était trouvée riche; cette petite était ravissante de douceur et de grâce. J'allais quelquefois passer des jours entiers chez elle, nous faisions ensemble les frais de nos modestes repas. Nous formions des projets, c'est le trésor inépuisable du malheur. J'avais commencé à enseigner l'italien à sa fille; l'amitié de Camilla s'augmentait de toutes les attentions que je prodiguais à sa fille, et cet enfant charmant m'en récompensait par ses caresses naïves. Il y avait près de quatre mois que nous vivions ainsi, lorsqu'un jour, en entrant chez elle, je trouvai Camilla rayonnante de joie et d'espérance. «Mon amie, me dit-elle, un sauveur, un ami, un ancien chef de mon Alfred, un de nos plus illustres guerriers a su ma position, l'a peinte à ma famille dans des lettres pressantes, s'est porté fort en son nom glorieux de tous mes titres à l'indulgence, au pardon et au bienfait. Sa propre générosité a fini par exciter celle de mes parens. Le bienfaiteur me presse maintenant de profiter de ce retour de ma famille pour assurer le sort de mon enfant. Il se charge de tous les frais de ce dernier voyage.»

Au commencement de novembre 1819, Camilla et sa fille chérie quittèrent pour jamais la France. Je serais partie avec elles, mais je savais, sans pouvoir en douter, que mon amie avait le projet de n'opposer aucun refus aux volontés de ses parens, et elle prévoyait que ces volontés seraient encore et difficiles et capricieuses, incompatibles à mon humeur. Je me serais donc éloignée de la France que j'aime, pour devenir un objet de gêne, de défiance. L'idée de rendre ma présence défavorable aux intérêts de Camilla me fit donc un devoir de ne point l'accompagner. Nos adieux furent tendres et douloureux, Camilla avait peine à croire au bonheur. Hélas! elle n'a pas été complétement détrompée de ses défiances, et c'est beaucoup.

CHAPITRE CLIX.

Derniers jours de l'Empire.--Adieux à Napoléon.

Je suis arrivée au dénouement de cette grande épopée de l'empire, qui attend, pour être dignement racontée, une autre plume que la mienne, et une ame plus désintéressée que celle du romancier, d'ailleurs justement célèbre, dont elle a trahi les efforts et compromis la renommée. Peu de jours de cette longue histoire m'ont laissé un souvenir plus profond, plus triste, et cependant plus vague et plus indécis. Je n'en retrouve aucune mention dans mes tablettes, parce que mon esprit, préoccupé de ses craintes et de ses pressentimens, s'appartenait trop peu pour essayer de les fixer. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'était le 28 ou le 29 juin que ces émotions s'accumulèrent sur mon coeur, et commencèrent à l'exercer à des émotions plus douloureuses encore.

L'étranger était aux portes. Paris offrait un aspect étrange, plus étrange que celui d'aucune ville que j'aie vue assaillie par une armée. Ce n'était pas la consternation de la terreur, c'était le mélange incroyable de passions qui semblaient se multiplier par tous les individus. Quelques nobles figures exprimaient une douleur sérieuse et concentrée, un plus grand nombre la colère, certaines la vengeance et le désespoir; le sentiment dominant de la foule était une espèce de gaieté maligne et ironique. On lisait, sur presque tous les visages, je ne sais quelle espérance impatiente, sur tous, sans exception, une curiosité avide de l'avenir. Ce besoin bizarre d'un peuple, à qui une invasion récente avait appris à ne considérer une invasion que comme un spectacle, se manifestait par une circonstance peut-être unique dans l'histoire des villes assiégées. Toute la population était dans les rues. On aurait dit une fête publique, et une représentation _gratis_.

Qu'on me permette une réflexion qui n'est guère du caractère d'une femme, mais que des moeurs nomades et martiales m'autorisent plus qu'une autre à soumettre à la raison du lecteur. Il faut rendre grâce à la civilisation de l'amélioration immense que ses progrès ont apportée dans les rapports des peuples en guerre; mais cette amélioration incontestable ne s'est opérée qu'au grand préjudice du patriotisme et de l'esprit national. La modération convenue, la politesse obligée des conquérans a concilié facilement tous les esprits méticuleux, intéressés, calculateurs, qui ne se lient à la défense du pays que par amour pour leur existence privée, et qui n'ont de dévouement que pour leur fortune. À l'époque où nous sommes, et dans l'absence, dans l'oubli presque général, du moins des anciennes théories sur lesquelles reposaient les légitimités, des anciennes affections sur lesquelles elles s'appuyaient, un vainqueur gracieux et courtois qui jette au milieu de la population un million de consommateurs payans, devient facilement un maître. Je ne regrette pas, Dieu m'en garde, le temps où le bulletin de la prise d'une ville ne s'écrivait que sur ses cendres avec la pointe d'un tison encore ardent; mais il faut avouer que c'était le temps des nobles défenses et des grandes vertus civiles.

Paris, je le répète, jouissait d'une tranquillité relative qui m'étonnait. Les tribunaux étaient en séance. Je crois que les spectacles étaient ouverts. Quelques ordonnances traversaient de loin à loin les rues et les boulevarts; quelques voitures de blessés y défilaient lentement; un officier d'état-major venait inspecter un poste; un ingénieur, le lorgnon à l'oeil, reconnaître une position, et désigner du doigt les maisons dans lesquelles on pourrait se retrancher. Le peuple, immobile et muet, regardait, sans laisser percer dans son regard ni une volonté ni un désir. Il y avait dans tout cela quelque chose qui révélait que son éducation expérimentale était complète, et qu'il avait compris, à travers tant de changemens de gouvernemens, qu'il n'y en a point qui ne soit fait pour des ambitions et des intérêts étrangers à la multitude: leçon d'autant plus sensible, que ces innombrables vicissitudes n'avaient presque remué qu'une génération, et que tout le monde savait, dès lors, pour qui les révolutions sont faites.

La chambre des pairs était assemblée. L'abdication de Napoléon était connue. Il me semble que Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait su concilier dans son discours les devoirs de l'ami et ceux de l'homme d'État; mais ma tête de femme ne s'expliquera jamais ces abdications de Napoléon, et l'idée de _cette épée dont on a jeté le fourreau_ est une chose qui me passe. On ne descend pas du pouvoir tant qu'on a une épée.

Ney avait parlé dans ces discussions pour rendre compte des événemens du Mont-Saint-Jean. Il avait parlé avec ce mélange de candeur et d'énergie, qui était le trait distinctif de son caractère, mais seulement pour constater quelques faits mal exposés, et qui pouvaient induire l'opinion en erreur. Sa déclaration fit une profonde impression en France, beaucoup plus qu'à la chambre haute, où l'on était généralement occupé d'intérêts qui n'avaient rien de commun avec ceux du pays. Il ne s'agissait de rien moins que de se rattacher à une nouvelle forme de gouvernement, quelle qu'elle fût, et d'y rentrer comme partie essentielle de l'institution. Qu'étaient, au prix d'une considération pareille, le salut, la grandeur et les futures destinées de l'empire?

La chambre élective offrait un autre aspect qui n'était pas moins frappant. Cette assemblée, improvisée au milieu des anxiétés d'une des époques les plus orageuses de l'histoire, et qui avait pu se croire appelée à renouveler un peuple, était si pénétrée de la gravité de sa destination, elle s'était, pour ainsi dire, endormie avec tant de confiance dans le songe de sa puissance et de sa durée, que le canon de Waterloo ne la réveilla qu'à demi. Que dis-je? il grondait déjà sur les hauteurs de Paris, qu'elle sommeillait encore; et que, semblable à ces cataleptiques qu'un accès de leur bizarre maladie a saisis au milieu d'un geste ou d'une action, elle suivait machinalement le cours d'un travail stérile que les circonstances rendaient absurde. Jamais l'application du mot fameux de Bonaparte: _Il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule_, ne s'était présentée plus naturellement à l'esprit, que dans cette contre-épreuve maladroite de l'impassibilité des sénateurs de Rome investie par les Gaulois. Ceux-ci attendaient, silencieux, une mort inévitable. Ceux-là faisaient étalage d'un héroïsme sans péril, et usaient gravement leurs journées à traduire, en subtilités métaphysiques, un thème d'idéologie. Il y avait certainement dans cette chambre un ensemble remarquable de beaux talens et d'excellentes intentions, mais elle ne put se soustraire à la fatalité de sa position qui la condamnait à être inutile, et par conséquent à être grotesque; car il n'y a rien qui le soit davantage que l'importance de la nullité. Quelques jours plus tard, un poste de la garde bourgeoise vint s'établir sur les degrés du palais; quatre fusiliers imberbes et un vieux caporal firent évacuer le sénat, et cette cohorte de tribuns s'en alla comme elle était venue, sans laisser de traces de son passage, si ce n'est dans les colonnes somnifères du _Moniteur_. Hâtons-nous de recueillir ici les seuls souvenirs vraiment imposans qu'elle puisse léguer à la postérité. Elle vit se développer le talent jeune encore de l'éloquent Manuel, et briller d'un immortel éclat le jugement infaillible et la noble modération du vertueux Lanjuinais. On n'oubliera pas non plus la verve entraînante, quoiqu'un peu désordonnée, du colonel Bory de Saint-Vincent, qui préludait alors par les élans passionnés d'un jeune homme plein de fougue et d'enthousiasme, aux précieux travaux d'un savant, et aux méditations d'un sage.

Je reviens à cette journée. Napoléon était à Malmaison, nom funeste et de mauvais augure, si j'en crois mon latin (_Mala Mansio_). Il est certain que César n'y aurait pas pris domicile dans une occasion décisive, et qu'il se serait bien gardé de confier sa liberté à ce _Bellerophon_, dont le nom rappelle un grand prince proscrit, trahi par l'hospitalité. L'infortune de l'Empereur n'avait pas éloigné tous ses amis. Il lui en restait un, dont le coeur plus fidèle encore au malheur qu'à la gloire, éprouvé depuis un an par de grands revers, était armé de dévouement contre des revers nouveaux. C'est nommer le comte Bertrand, ou la vertu elle-même. Beaucoup d'autres généraux, des ministres, des pairs, des magistrats, se croisaient sur cette route, et je devinai cependant qu'en ce moment d'inquiétude et de défiance universelle, il y avait des secrets qu'on hésitait à confier à un intermédiaire douteux. Je fis mieux; je compris ces secrets, et sous cet habit d'amazone que j'avais porté quelquefois avec orgueil, je vins annoncer que je savais tout, et que je partais pour Malmaison. Il fallait pour passer les barrières un _permis_ du directeur général des postes; je l'eus bientôt obtenu. À onze heures du soir, j'étais à cheval, et cinq minutes après, je touchais à la barrière de l'Étoile.

«On ne passe point, dit le factionnaire.--Voilà mon ordre.--Entrez au poste.--Cet ordre est d'un directeur général; il faut celui du gouvernement provisoire.--Je l'ai négligé, parce que je n'en prévoyais pas la nécessité, mais ma mission est pressante, essentielle, et en me retardant d'un moment, vous compromettez la sûreté de l'État!...»--Vous sortiriez inutilement, reprit l'officier d'un air sombre; le pont de Neuilly est coupé.--Je prendrai une barque.--Elles sont détruites.--Je passerai à la nage, m'écriai-je! Il faut que je voie l'Empereur.--Très bien, Madame, reprit-il; je conçois que l'état militaire peut imposer des devoirs plus pénibles que la mort. Je vous ai vue, je vous ai parlé, et si vous faites un pas hors de la barrière, je vous brûle la cervelle; c'est ma consigne.» En prononçant ces derniers mots, il appuya le canon de son pistolet sur mon coeur, et le factionnaire, averti par notre débat, croisa sur moi sa baïonnette. «Antonio, dis-je à mon domestique, retournez à l'hôtel avec les deux chevaux. Ma place est ici, et j'y resterai jusqu'à ce que j'aie obtenu de passer ou de mourir.» Mon Napolitain partit au galop.

Je me promenai pensive dans les Champs-Élysées, qui en dépit de leur nom hyperbolique, ressemblaient plus au Tartare qu'à la demeure des bienheureux. Cette nuit était étrange et terrible; le ciel qui avait été nébuleux toute la journée, et dont la teinte sombre, s'était de plus en plus obscurcie au-dessus de ma tête, paraissait s'illuminer à l'horizon de je ne sais quelles lueurs fantastiques, comme celles des aurores boréales. Le silence universel était à peine troublé de temps à autre, par un bruit semblable à celui d'un char qui roule sur une voûte, et chacun de ces roulemens menaçans s'annonçait par un éclair comme la foudre. Il n'y avait cependant point d'orage dans la nature.

Tout à coup la rumeur d'une conversation éloignée et cependant bruyante, me frappa. À mesure que je me rapprochais de cette foule animée, j'entendais s'en détacher plusieurs voix qui ne résonnaient pas pour la première fois à mon oreille. Une entre autres, brusque mais pénétrante, et dont la sévérité n'excluait pas quelque harmonie qui allait au coeur, me rappela Caulaincourt, ce Caulaincourt si mal jugé, qu'on a fait solidaire d'une violence ou d'un attentat, et qui était incapable de servir un crime et peut-être de le comprendre; homme nerveux, irritable, facile par bonté dans son intérieur, difficile et fier dans ses rapports diplomatiques, et que l'amour ou l'amitié aurait peut-être entraîné à une faiblesse, mais dont la volonté de fer n'aurait jamais accédé au moindre sacrifice, quand il ne s'agissait que de sa fortune ou de son ambition. Un rayon du réverbère tomba subitement sur ce front si blanc, si pur, autour duquel se roulaient encore quelques boucles de beaux cheveux devenus rares: c'était lui! sûre de mon fait, je me glissai aisément dans ce groupe de soixante ou quatre-vingts personnes, qui ne s'étaient jamais trouvées aussi près les unes des autres; c'était en vérité un étrange spectacle! Des généraux en frac, et sans décorations; des conseillers d'État qui avaient eu la précaution de garder le costume sous une redingote mystérieuse; des officiers éveillés qui allaient solliciter du danger et de la gloire; de vieux serviteurs qui allaient faire acte de fidélité ou de reconnaissance; des courtisans encore mal désabusés, qui se ménageaient dans un cas inespéré le souvenir d'un acte de courage; des hommes adroits qui ne visitaient le prince déchu que pour surprendre à l'agonie de son pouvoir quelque mystère dont ils pourraient trafiquer avec son successeur; des valets qui calculaient à l'écart ce qui pourrait leur revenir des dépouilles de leur maître, et par quel acte de dévouement, sans danger, ils parviendraient à augmenter leur part aux dépens de celle des autres. Nous passâmes sans objection, au cri d'un officier d'ordonnance qui annonça le gouvernement provisoire, et qui donna une espèce de mot d'ordre à l'officier du poste. Je ne vis là cependant du gouvernement provisoire que le duc de Vicence tout seul, et j'évitai d'en être aperçue. Quinette, enchaîné par sa goutte, n'aurait pu entreprendre cette caravane pédestre; quant à Fouché, il était déjà sans doute à la rencontre du roi, dont il attendait grâce pour le passé et une nouvelle fortune pour l'avenir.

Je ne réfléchis pas long-temps sur ma position. Elle était trop facile à juger pour demander le moindre travail d'esprit. Ou l'objet de la mission que je m'étais en quelque sorte donnée à moi-même, était aussi celui de la démarche de Vicence, et il était alors important pour moi d'arriver la première, ou bien il avait formé des vues contraires qui pouvaient avoir quelque chose de spécieux, et déterminer un parti pris avant que je ne fusse entendue, et cette seconde hypothèse me conduisait précisément à la même conséquence. Je n'étais pas effrayée du trajet qui me restait à parcourir, et quoique les habitudes de la petite maîtresse eussent un peu altéré en moi l'énergie virile de l'amazone, je redoutais peu d'être précédée par cette cohue dont l'âge et les fatigues, et surtout le luxe et le plaisir, avaient usé depuis long-temps les forces et l'activité. Je la devançai de beaucoup en quelques minutes, et je ne m'aperçus pas sans un plaisir très vif, en arrivant au pont de Neuilly, que le passage était encore possible. On commençait à le barricader, en y roulant sur toute son étendue de lourdes voitures qu'on démontait de leurs roues quand elles étaient réunies, et qu'on renversait confusément les unes sur les autres. Cet obstacle, difficile à vaincre pour la cavalerie et pour les caissons, n'était rien pour un piéton agile et décidé. J'en fus venue à bout en moins d'un quart d'heure, tantôt en suivant d'un pas un peu hasardeux les étroits parapets, tantôt en sautant de train en train, sur les brancards mobiles et les planches élastiques, non sans compromettre souvent la sûreté de mes membres fragiles dans de périlleux équilibres. J'arrivai enfin au sommet du mont qui domine Nanterre, et je compris là fort distinctement le phénomène qui m'avait rappelé un instant auparavant les aurores nocturnes du Nord. Quel spectacle, grand Dieu! et qu'il parut triste à mes regards, tout accoutumés qu'ils fussent aux tableaux désastreux de la guerre! Ce n'étaient plus ces climats éloignés où j'avais vu nos armes porter tant de fois la terreur; c'étaient les environs et pour ainsi dire les faubourgs de la capitale du monde, qui déployaient alors des scènes rendues plus effrayantes et plus hideuses par le contraste de mes impressions passées. Hélas! il n'y avait pas un de ces jolis villages, pas un de ces bois enchanteurs qui se mirent dans les eaux de la Seine, dont l'aspect ne me retraçât le souvenir d'une fête, d'une partie de chasse, d'un rendez-vous d'amour ou d'amitié, les illusions peut-être à jamais perdues d'un plaisir ou d'une espérance! Et à quelles lueurs elles s'offraient à mes yeux! Je voyais briller à ma droite la lumière périodique et rapide de l'artillerie, vers la plaine de Saint-Denis, comme de courts éclairs qui se renouvellent à peu de distance au commencement d'un orage. Des fermes incendiées, des ruines brûlantes, ou s'étendaient sur la vallée, ou se dressaient sur le revers des collines, celles-ci semblables à des lacs de feu, celles-là à des cheminées de volcan. Le pont de Chatou, le pont de Bezons, quelques autres dont le nom m'échappe, ou que la difficulté d'apprécier les espaces et les localités dans un incendie éloigné m'empêchait de reconnaître, embrassaient çà et là la rivière comme des ceintures flamboyantes. Au milieu de tout cela, la verdure était noire et triste. Aucune fabrique ne se détachait dans les lieux enfoncés de l'obscure et sombre monotonie des ténèbres. Quelques reflets seulement glissaient sur les points élevés, comme ces feux de communication dont se servent les artificiers, enflammaient les girouettes des clochers, pétillaient sur le faîte des maisons opulentes, ou rougissaient plus loin de je ne sais quelle clarté sanglante la caserne de Ruelle et les murailles de Malmaison.

Je pénétrai enfin dans le château, à travers une foule observatrice et silencieuse, dans laquelle il était aisé de remarquer deux intérêts très distincts; car ce n'était plus la cour d'un roi, c'était celle d'un proscrit. La première partie de ces témoins assidus d'une haute infortune, se composait des créanciers inquiets qui venaient solliciter de la plume de l'abdication le règlement d'une créance; l'autre était formée de ces hommes dont la physionomie attentivement sinistre se retrouve dans tous les grands mouvemens des États, à l'affût d'une lâcheté et d'une délation. Le sceptre, en échappant aux mains de Bonaparte, était tombé dans celles de la police, et c'était cette armée de Fouché qui venait substituer ses sales trophées à ceux de la vieille garde, sur les ruines du grand empire.

J'entrai sans difficulté dans le cabinet de l'Empereur. La confusion et le désordre étaient portés à un tel degré, que pas un seul domestique ne se serait opposé à la tentative d'un assassin. Combien ce beau séjour avait changé d'aspect, depuis les années de gloire et de bonheur qui s'y étaient écoulées jusqu'au divorce et à l'exil de Joséphine! Que de déplorables souvenirs s'étaient amassés dès lors sous ces voûtes naguère si paisibles, parmi ces bosquets naguère si délicieux! Quelle scène de désolation était réservée enfin à ce théâtre éblouissant de triomphes et de plaisirs! Mon coeur, préoccupé du triste et profond sentiment de cet effroyable contraste, eut peine à résister à ses illusions, au moment où j'entendis mes pas résonner sous le vestibule. J'y crus reconnaître dans l'air la voix gémissante de Joséphine; je crus voir son ombre errer dans l'obscurité des corridors déserts; je crus la suivre auprès de son époux, et entendre le dernier baiser, le baiser de présage et de mort qu'elle imprimait à son front découronné!...

Je ne dirai rien du peu de mots que j'échangeai avec le maître déchu de l'Europe. Ils furent inutiles: sa résolution était arrêtée de toute la force de la fatalité qui l'accablait... Oserai-je l'ajouter! de toute la force de sa faiblesse et de son abattement. Dans ce jour de désabusement et de misère, Napoléon n'était qu'un homme.