Memoires D Une Contemporaine Tome 5 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 3

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Bathilde, nom de la jeune baronne, après un mariage d'inclination contracté sans l'aveu de sa mère, s'était précipitée de faute en faute, pour arriver enfin à celle que n'efface même plus une vie exemplaire, et que le repentir ne répare point. Le jeune époux de Bathilde, attaché au char d'une danseuse, dissipait follement la fortune de celle qui lui avait donné le droit de sa tendresse. La malheureuse Bathilde avait oublié que pour notre sexe le bonheur ne peut exister que dans le rigoureux accomplissement de tous nos devoirs; au lieu de chercher son refuge assuré près de la meilleure et de la plus aimable des mères, Bathilde s'était enfuie de l'asile conjugal sur les pas d'un Français séduisant et brave, mais inconstant, mais léger. Il avait abandonné Bathilde pour la gloire, et rejoint les troupes qui, sous l'aigle de Napoléon, marchaient alors victorieuses sur la capitale de l'Autriche. Mais rien d'impossible pour le cœur d'une femme passionnée. Élevée dans toutes les délicatesses du luxe, Bathilde, sans autre appui que sa résolution et son amour, avait traversé deux armées en présence, et pénétrait jusqu'au champ de bataille d'Austerlitz, au plus fort de l'action, quelques heures avant la victoire des Français... On vient de voir de quel péril la sauva le portrait du maréchal Duroc; elle allait avoir bien d'autres obligations à cet ami dévoué de sa mère. La jeune Bathilde vécut près d'une année cachée dans une retraite qu'avait ménagée son protecteur, qui, par le crédit que lui donnait moins encore son rang que la haute considération qu'il avait su mériter, négocia le retour de la jeune coupable près de sa noble famille, le pardon de sa mère, et la réconciliation de son époux, revenu lui-même de ses erreurs. En 1806, le maréchal, en se rendant à Dresde, à la cour de Saxe, avait pris soin de se faire devancer de quelques jours par Bathilde. Depuis la fuite de sa fille, Mme de Brenkenhof avait langui, presque mourante, dans sa superbe mais solitaire demeure, d'où sa douleur repoussait toutes consolations, et n'attendait plus que la mort de la pitié du ciel; mais une lettre du maréchal Duroc vint, en la rassurant, lui inspirer le regret de quitter une vie qui allait n'être plus veuve d'une fille chérie et d'un ami si rare. Un jour la baronne essayait de marcher dans un de ses vastes salons dont les pas timides de ses gens troublaient seuls la solitude. La baronne regardait d'un œil éteint, un des beaux portraits de sa fille; elle le couvrait d'un baiser mourant, et sa voix affaiblie disait encore ce nom si cher et celui de son généreux ami. Ses lèvres venaient de prononcer Duroc... À ce nom une porte s'ouvre; Bathilde, s'échappant des bras de son protecteur, se précipite aux pieds de sa mère avec ce cri du cœur: «Ma mère, ma bonne mère, bénissez aussi ce noble Français; c'est lui qui me rend à votre amour, au repentir, à la vertu.» Le maréchal reste immobile de douleur devant cette belle figure que la mort va glacer. La baronne, une main étendue sur la tête de Bathilde, et l'autre appuyée sur son cœur, comme pour y retenir un dernier souffle, se laisse aller à l'émotion, à l'anéantissement de sa joie maternelle. «Ah! s'écrie le maréchal, cette scène la tue;» et alors il relève Bathilde, et veut la faire éloigner. La mourante mère s'y opposa par un regard: «Mon ami, dit-elle, d'une voix étouffée, mon unique ami, toute précaution est inutile, la mort est là, montrant son sein; m'imposer silence ne ferait que me la rendre plus affreuse sans la retarder. Je vais vous quitter pour toujours. Ah! que de peines renfermées dans ce peu de mots! que ce ne soit pas du moins sans vous avoir fait lire dans ce cœur que vous avez cru insensible, qui cependant n'aima que vous, qui vous aima avec idolâtrie, qui vous eût préféré à tous les monarques de la terre, et qui ne put vous préférer que la vertu.--Caroline!... et vous avez repoussé mes vœux?...--Non, car dans mon délire les miens s'y unissaient avec une plus brûlante ardeur peut-être, mais j'ai dû les combattre, j'étais épouse et mère; je l'ai fait aux dépens du bonheur de mes plus belles années, de ma vie peut-être. Mais si je les eusse accueillies, mourrais-je aujourd'hui sans remords, sans honte entre ma fille et l'ami le plus cher? Aurais-je surtout l'inexprimable bonheur de vous dire à vous, l'homme le plus noble: vous m'avez rendu mon enfant; veillez sur sa jeunesse, dites-lui que la vertu console de tout, rend tout possible, et... parlez-lui de sa mère...» La belle tête de Mme de Brenkenhof retomba en arrière, sa main tenait la main de sa fille, à qui ses mourantes lèvres murmurèrent encore la bénédiction maternelle; mais son dernier regard, cette étincelle de l'ame qui s'échappe de sa prison terrestre, ce dernier regard fut un regard d'amour, qui cherchait à se perdre dans celui de l'homme noble et généreux qu'elle avait uniquement aimé.

CHAPITRE CXXI.

L'Empereur Napoléon et la belle Anglaise.--Lettres et visites de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Je retrouve Ney.--Beau trait de Talma.

On eût épuisé tous les contrôles de l'armée, qu'on n'eût pu rencontrer dans les cadres un officier plus fait pour être porteur des lettres qui me faisaient part de tant de nobles souvenirs. Il avait pour Napoléon cette admiration superstitieuse dont alors tout soldat français était pénétré, et j'oserai presque dire un enthousiasme plus délicat, empressé de justifier l'exaltation de ses sentimens par la connaissance des moindres actions de son idole.

«On prétend, me disait le lieutenant M..., que chez Napoléon le cœur ne vaut pas le génie. Je me chargerais volontiers de prouver que sous ce rapport il mérite encore de nouveaux hommages. Oui, l'Empereur est bon, il est avant tout très sensible, et je tiens d'une femme un trait qui ajoute encore à la gloire du héros.

«--Vous prêchez une convertie, mon cher M...; je sais aussi bien, mieux qu'un autre peut-être, que l'Empereur est d'une bonté charmante; mais je n'accorde pas toutefois qu'il ait une sensibilité romanesque, une sensibilité telle que les femmes l'entendent.

«--Eh! Madame, je ne vous dirai pas qu'il s'est évanoui aux pieds d'une belle imaginaire; mais cela prouve sa force sans accuser son cœur: et si quelquefois il a abrégé le pouvoir que les femmes exercent dans certaines circonstances, c'était pour l'amitié qu'il s'arrachait à l'amour. Je connais une Anglaise délicieuse, que l'Empereur a connue pas autant que le désirait l'intérêt, la passion ou l'amour-propre de la dame. La belle étrangère amplifie peut-être un peu l'histoire de ces relations: ce qu'il y a de vrai cependant, c'est que nous l'avons rencontrée près de Gorlitz, et qu'elle a vu l'Empereur quelques jours après la mort du maréchal Duroc. Elle avait fait les frais d'une campagne facile pour sa fortune, mais pénible par ses dangers, et elle n'avait reçu pour récompense qu'un désappointement cruel de vanité. Eh bien! elle avait plus d'enthousiasme encore que d'humeur. Voici comme elle nous conta ses tournées militaires: Pour approcher l'Empereur, j'ai beau courir en poste, la victoire court plus vite que l'amour: Napoléon est un héros qu'on ne rejoint pas aisément. Souvent j'ai cru arriver au quartier général avant la bataille; il m'a fallu poursuivre le vainqueur poursuivant déjà l'ennemi. À Leipsick, j'étais au milieu du corps d'armée du maréchal Macdonald, et de la bagarre de Kaya. Dans une indicible frayeur, je m'élance de ma calèche pour me réfugier dans une masure; j'y trouve gisans deux blessés prussiens. En apprenti chirurgien, j'allais leur donner quelque secours; mais, grands dieux! voilà l'un d'eux, véritable colosse marchant, qui se dresse sur son piédestal et veut galamment me prouver qu'il se porte à merveille. Admirez tout ce que peut la société des héros, moi que la crosse d'un fusil et le fourreau d'un sabre eussent fait fuir autrefois avant mes campagnes. J'eus alors à ma disposition l'attitude d'une vieille moustache, et je fis mine d'amorcer un pistolet qui n'eût servi bien certainement qu'à m'estropier plus que le grand Prussien. Au même instant entrèrent une foule de soldats appartenant au corps du duc de Raguse. Me retournant alors: Soyez témoins, m'écriai-je, que je viens de faire deux prisonniers. On me replaça dans ma voiture avec mille acclamations de bruyante admiration. Plus loin, on voulut me faire rétrograder; mais, bon gré mal gré, je poussai vers le quartier général. J'espérais plaire, et j'avais la hardiesse de répéter: j'ai besoin de parler à l'Empereur. Je trouvais que j'avais couru assez de dangers pour être digne au moins de l'espérance; mais on me prévint qu'il n'y avait pas à aborder l'Empereur après le douloureux événement qui venait de le frapper, la mort de Duroc. Je voulus néanmoins être témoin de l'entrée à Dresde; hélas! ma maladresse m'y fit manquer un dédommagement que le hasard s'était plu à me ménager. J'avais rencontré un pauvre sergent blessé, de la division Campans, et par humanité, autant peut-être par spéculation, je l'avais fait monter dans ma voiture et combler de soins. Je voulais pouvoir dire à l'Empereur: j'ai secouru, j'ai pansé vos braves. J'ai à cet égard une recette de séduction auprès de lui toute particulière, c'est de lui parler de son armée; on ne réussit même à lui arracher une faiblesse qu'en flattant son côté fort, qu'en le prenant par la passion de la gloire. Je sais bien que sur lui viendraient expirer les minauderies ordinaires; on ne doit l'attaquer qu'avec de l'originalité. J'étais donc bien résolue à tirer parti de ma rencontre militaire dans l'intérêt de mon ambition galante.

«Personne ne sait causer comme Napoléon, quand il peut, ou quand on peut être libre avec lui. Tenez, voici mot à mot notre conversation. Je venais de lui raconter ma scène des deux blessés. Il me répondit:--Et si l'on ne fût venu à votre secours, qu'eussiez-vous fait contre deux grenadiers ennemis?

«--J'aurais invoqué le grand nom de Napoléon.

«--Mais enfin si...

«--Eh bien, mes pistolets vous eussent fait respecter et moi aussi. Vous ne croyez pas à ma bravoure, mais vous avez tort; car elle me vient de l'orgueil de vous plaire: oui, l'orgueil de vous plaire; un seul de vos regards vaut mieux que la vie.

«--Mais, Fanny, vous êtes bien ambitieuse. Si quelqu'un de mes ennemis vous entendait, il vous appellerait un Bonaparte en jupon.

«--Croyez-vous que cela me fâcherait?

«--Non, peut-être; car, vous autres, toutes, vous avez des penchans à l'extraordinaire. On parle de l'ambition des conquérans, ce n'est rien auprès de celle des femmes, et pourtant elle va à bien peu d'hommes, et aux femmes elle porte bien plus facilement malheur.

«--N'importe, ce serait une position si haute que d'être appelée la favorite de celui qui fait et défait les rois, de celui qu'aucune femme n'enchaîne.

«--Et qu'aucune n'enchaînera jamais... Fanny, si je croyais que cette folie fût sérieuse, dans deux heures vous seriez sur la route de Londres.

«--La perspective est flatteuse. Pourtant j'ai lu quelque part, qu'un Turc, un Grec, quelqu'un comme cela idolâtre d'une de ses femmes, la poignarda en présence de son armée pour prouver aux braves qu'il les préférait à la beauté. Seriez-vous de cette force?

«--Il n'y a pas de doute que, moins cruel, je saurais être aussi sévère. Mais, je n'en viendrai jamais là, je n'aurai pas même de choix à faire entre une maîtresse et mon armée. Mes maréchaux eux-mêmes auraient comme moi autre chose à faire qu'à être trompés par une Pompadour ou une Dubarry.

«--Merci de la comparaison.

«--Orgueilleuse Anglaise, répliqua l'officier: elle était belle, elle plaisait quelquefois, n'est-ce pas tout ce qu'on peut attendre d'un souverain. Au moins voilà mon avis, et le vôtre, j'espère... Puis continuant: La main du héros essaya de soutenir son opinion en caressant les boucles flottantes des cheveux de la belle Fanny. Mille pensées tumultueuses m'agitaient; quelques paroles sans liaison et sans suite s'échappaient de mes lèvres, le nom de Duroc se mêlait au nom doucement balbutié de Napoléon. Terrible fatalité, s'écriait la belle Anglaise en nous racontant cette scène. À ce mot de Duroc, le bras qui m'avait attirée me repousse soudain; l'Empereur s'éloigne, semble me fuir comme un remords, comme un reproche, reste absorbé; puis s'éloigne davantage, se rapproche et me dit avec un incroyable accent d'émotion: allez, allez, mon amie; on vous donnera un itinéraire; nous nous retrouverons... mais ailleurs; et souriant douloureusement: à moins qu'un boulet de canon ne me vienne visiter de plus près que le jour où fut frappé à mes côtés l'ami vrai, le compagnon fidèle de ma vie... Ah! Duroc! Duroc! Ce noble soupir retentissait encore sur mon cœur, que Napoléon avait déjà disparu. Eh bien, l'Empereur s'éloignant de moi n'offensait point ma vanité; mon ame, électrisée par le mouvement de la sienne, sentait mieux que de l'amour-propre, et je lui savais gré de cette sensibilité qui se portait de préférence sur un ami. Cette pompe qui, à Dresde, l'entoure, cet éclat de la victoire qui lui va si bien, non rien ne me le rend cher comme cette larme silencieuse donnée à Duroc, en face d'une femme. Qui regrette ainsi, mérite d'être aimé. L'Empereur est donc encore bien autre qu'on ne le suppose; on admire son génie; force est bien aux incrédules eux-mêmes de s'y soumettre; mais son cœur, le connaît-on!

«Vous pensez bien, ajouta l'officier, que le récit de Fanny s'adressait à des gens faits pour le comprendre, et à un enthousiasme qu'il eût été difficile d'accroître. Fanny nous raconta encore une foule de piquans détails sur les incroyables efforts de son amour-propre pour plaire à Napoléon. Cette jolie Anglaise s'est habituée à la vie militaire; elle raffole de nos braves; on dirait qu'elle voit en eux l'image de Napoléon.

«--Mais cela me paraît, dis-je à mon jeune narrateur, une très bonne connaissance pour nos grenadiers. À une autre rencontre, vous obtiendrez peut-être la faveur de causer plus intimement du grand homme que vous chérissez autant qu'elle, et vous serez également aimable pour une Anglaise par amour de lui. Mais laissons pour aujourd'hui vos prétentions; suspendons un peu les souvenirs du passé pour nous occuper des intérêts du présent, car vous partez cette nuit.» J'écrivis bien à la hâte, en m'abandonnant à cette effusion du cœur qui ne sait pas être courte, et je remis au lieutenant M... une lettre qu'il se faisait fort de remettre au maréchal Ney, mais que le maréchal ne put recevoir, étant revenu à Paris quelques jours après.

Le lendemain du départ de l'officier, dont la visite m'avait fait exister dans le passé, et plongée dans cette rêverie de souvenirs qui fait tout disparaître, je songeai à me mettre en relation avec mes connaissances de Paris, pour lesquelles j'allais presque être une revenante. J'écrivis à Regnault, et, sur sa réponse promptement aimable, je me présentai chez lui; mais je le trouvai triste, abattu. Les nouvelles de l'armée venaient chaque jour ajouter au deuil de la patrie et des familles; on les attendait comme on attend la crainte et l'espérance. Tout le monde sentait alors que le trône du grand empire n'était plus que l'épée de Napoléon, et que la fortune semblait prendre plaisir à la fatiguer et à la briser. La Saxe avait vu de nouveau pâlir l'étoile, et la superstition, si nécessaire à tous les triomphes, était sinon détruite, du moins ébranlée. Napoléon seul conservait de la confiance. Ney me dit, quelque temps après: «J'ai été témoin d'un beau spectacle à Dresde; l'Empereur avait été trahi par les Saxons, eh bien! c'était lui qui consolait le bon roi de Saxe de cette trahison, qui cicatrisait la noble blessure d'un cœur royal, le seul fidèle à notre cause, quoique notre cause ne lui eût rien rapporté.»

Regnault ne me parlait que de l'armée, ne pensait qu'à l'armée. «La France est morte; le sang français semble épuisé; il n'en reste quelques gouttes que dans le cœur des soldats; mais avec Napoléon cela peut suffire.» Il me demanda si j'avais reçu des nouvelles du maréchal; il insistait pour que je les lui montrasse: ce fut presque de la colère quand je lui dis que je n'avais rien appris de Ney que verbalement par un officier, reparti déjà pour l'armée. Tout était méfiance et soupçon à cette triste époque.

«Dans toutes vos courses, reprit Regnault avec son ton interrogatif d'autrefois, vous n'avez pas entendu parler de proclamations de Monsieur de Provence? Nous sommes sûrs qu'on en répand, que les soldats les lisent et que les maréchaux les méditent.

«--Mon ami, je ne connais point la personne dont vous me parlez, et je crois qu'à l'armée toute autre proclamation que celle de l'Empereur ne serait pas bien accueillie.

«--Vous vous trompez: il vient des temps, hélas! où le dévouement se refroidit; des temps enfin où l'on pense...»

J'avais quitté Regnault de Saint-Jean-d'Angely sans beaucoup d'autres paroles que celles dont ses inquiétudes politiques m'avaient glacée. En rentrant chez moi, après quelques autres courses, je trouve un billet très pressé qui arrivait de la rue de la Victoire; il ne contenait que ces mots: «Venez à l'instant même.» Je répondis aussi laconiquement: «Impossible; j'ai un rendez-vous sacré comme l'amitié.» Une demi-heure après, M. le comte était dans ma jolie retraite de la rue Bergère. Jamais Regnault, qui n'était pas sujet à l'émotion, ne m'avait paru si agité; son accent suffit pour me faire quitter le ton d'une plaisanterie dès lors déplacée. «Je suis sérieuse, je suis triste, mon ami, lui répondis-je, puisque vous l'êtes. Aurait-on besoin de mon dévouement? Il est prêt.

«--Je crois que l'année 1813, qui va finir, finira mal pour nous, ma pauvre Saint-Elme. On ne sait plus sur qui compter. Ce b... de «Raynouard, avec son discours, prépare la défection des gens tranquilles, de ces gens qui, depuis quinze ans, avaient donné leur démission. Il est des gredins qui conspirent les bras croisés et sans qu'on les inquiète. Fouché et Talleyrand nous travaillent de main de maître, et avec toute l'ardeur qui anime l'ingratitude quand elle se met en besogne.

«--Mais ces messieurs n'ont-ils pas été prêtres?» Regnault sourit, et ma vanité, stimulée par l'accueil fait à cette observation innocente, me fit trouver l'élan nécessaire pour réveiller les espérances du fidèle serviteur de Napoléon et ranimer son courage. Nous nous quittâmes fort gaiement, et il repartit bien persuadé cette fois que je n'en savais pas plus long que je ne lui en avais avoué.

Regnault de Saint-Jean-d'Angely aimait l'Empereur avec cette abnégation de tout autre sentiment, avec cet abandon de cœur qui ennoblissaient les attachemens célèbres de Duroc et du général Bertrand. «Je suis capable de tout pour l'Empereur, disait Regnault, excepté de le suivre sur les champs de bataille.»

J'oubliais de dire que, dans cette dernière entrevue, le ministre d'État, si dévoué, quoique si peu militaire, m'avait encore demandé, avec cet air instruit qui déroute, pourquoi, depuis si peu de temps à Paris, j'avais déjà vu et reçu chez moi M. Lanjuinais. «Que diable! s'écriait-il, ce n'est pas la cour que vient faire ici ce comte lacédémonien.». Je lui avais encore répondu la vérité: que M. Lanjuinais ne m'avait parlé que de mes relations passées avec Moreau; qu'il m'avait fait un crime d'avoir pu oublier ce grand homme pour son ennemi; que le vénérable sénateur avait presque été galant pour me faire parler de son noble compatriote; que, dans ma tête fort peu apte d'ailleurs à saisir le côté politique des hommes et des choses, M. de Lanjuinais se classait cependant comme un républicain à qui l'empire et les dotations pourraient bien n'avoir pas fait oublier sa dulcinée _une et indivisible_.

«C'est bien cela, et, par une singulière alliance, républicains et royalistes s'entendent pour exploiter le mécontentement. Ils conspirent de compte à demi, sauf à travailler pour eux seuls après le triomphe, après la destruction. Amis de Moreau, amis de Pichegru, amis des Bourbons, tout cela est synonyme pour le quart-d'heure: tous les partis abattus sont de la même famille; Oudet était le bouton électrique de toutes les ambitions contraires. Puis, par une soudaine inspiration: Ma bonne Saint-Elme, si vous avez conservé quelques traces de votre liaison avec ce brillant Seïde-Oudet, effacez-les, détruisez-les; car vos relations, quoique mystérieuses, sont connues, et, s'il y avait une crise, vous pourriez vous en ressentir.

«--Monsieur le comte, je n'ai pas plus de peur que de perfidie; ma politique, à moi, se compose d'affections; c'est la meilleure et la plus sûre: ainsi zèle, dévouement à la cause que j'idolâtre, parce qu'elle me semble celle de la gloire française, et surtout parce que Ney en est un des héros. Mon opinion, c'est de l'amour. Et Ney, reprit Regnault, avec un sourire?

«--Eh bien! Ney vient encore d'ajouter, dans la désastreuse campagne de Saxe, un chevron à ses états de service et de dévouement pour la France.

«--Oui, pour la France; c'est pour la France seule qu'il se bat.

«--Voudriez-vous que ce ne fût que pour l'Empereur?

«--Mon Dieu, non, mauvaise tête; mais il ne faut jamais séparer l'État de celui qui en est le chef; ces subtiles distinctions servent de ralliement aux mécontens. Je suis bien sûr que Ney n'est pas content.

«--Il n'y a pas de quoi, entre nous; mais il se tait, mais il ne murmure pas pour se battre, et il se bat comme aux jours d'illusion. Que veut-on de plus? Ne faudrait-il pas qu'il dise à l'Empereur: vous faites bien tout ce que vous faites, et Leipsick ressemble à Austerlitz?»

Dans cette longue conversation, où Regnault épanchait tout ce que son ame renfermait de chagrins avec cette facilité de misantropie qui nous représente horribles tous ceux qui ne sont pas montés au même diapazon politique que nous-mêmes, Regnault me parut aussi en rancune contre M. de Fontanes. «En voilà encore un dont je me méfie, s'écriait-il. Avez-vous eu de ses nouvelles à la cour de Florence?--Non pas à Florence, mais avant. Il m'a toujours semblé, et cette observation ne m'appartient pas, mais à un fidèle serviteur de la grande-duchesse, que M. de Fontanes se dédommage volontiers en secret de l'admiration qu'il dépense en public pour la famille impériale. Il a été dans son intimité, il en a vu les côtés faibles, ces petits ridicules qui se mêlent souvent aux plus belles qualités. Eh bien! M. de Fontanes excelle à les saisir et à les peindre; et au lieu de les cacher avec la religion des souvenirs et de l'attachement, il se plaît au contraire à les divulguer, à les vernisser en quelque sorte pour les rendre plus saillans à ceux qu'il veut amuser.»

Je n'espérais pas encore revoir Ney, et Regnault ne m'ayant point parlé du retour du maréchal, je n'y comptais guère que vers la fin de l'année. Notre contrat de bonne amitié avait reçu un singulier article additionnel dans la campagne de Russie, et je ne savais pas comment m'y prendre pour le modifier. Le hasard vint à mon secours. Je le rencontrai le lendemain même de la double visite de Regnault, comme je sortais pour aller voir Talma, et avec l'intention de porter à ce bon et généreux ami une lettre d'une femme que j'avais rencontrée après une longue interruption de rapports, mais non d'amitié, et dont l'histoire mérite de trouver une place dans ces Mémoires, archives de la reconnaissance, où le nom de Talma doit à tant de titres être inscrit.