Memoires D Une Contemporaine Tome 5 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 18

Chapter 183,721 wordsPublic domain

«Non, je ne pleurerai point, s'écriait-il; c'est du sang qui peut seul venger un sang si précieux»; et sa rage cherchait en frémissant quelle victime devait tomber sous sa vengeance. Il ne pouvait douter qu'on n'en voulût également à ses jours; la vie ne lui était plus rien: mais Lorenzo, avant de mourir, songeait à être vengé. Persuadé que la piété des villageois rendrait les derniers honneurs aux restes du pieux vieillard, il enleva le corps d'Ersilia, et enveloppant ce douloureux trésor dans son tabero, il prit le chemin d'une grotte connue de lui seul. Les assassins d'Ersilia épiaient Lorenzo depuis quelques jours; ils devaient l'attendre à un retour de chasse. Leur ordre était de l'amener vivant à Naples. Lorenzo dut à ce calcul du crime le temps de transporter les restes précieux d'Ersilia dans la grotte, et le bonheur d'attendre, armé, les vils brigands qui avaient juré sa perte. Debout et seul devant ce corps inanimé, ses cris de vengeance s'éteignirent quelques instans dans les larmes du désespoir. Il faut que le besoin de ces grandes représailles soit bien puissant dans le cœur humain pour avoir fait survivre Lorenzo au terrible spectacle offert à ses yeux, et pour lui donner le long courage de rendre les derniers et pieux devoirs à celle qu'il avait uniquement aimée: _Volea vendetta quel sangue ed ebbe vendetta_. Aux approches de sa demeure, il fut assailli par trois de ces brigands que stipendia si long-temps le gouvernement napolitain comme celui de Rome. Médicis en étendit deux à ses pieds, le troisième prit la fuite, et Médicis trouva sur ceux qu'il venait d'immoler le secret de leur odieuse mission. L'abbé Capulo avait sinon révélé l'asile, du moins laissé connaître l'existence de Médicis: dès lors il fut surveillé, harcelé de fausses promesses, et l'on parvint à saisir une lettre qu'il adressait à Lorenzo. Une fois la trace découverte, l'abbé fut sacrifié comme un instrument inutile. On voulut saisir Médicis vivant et le livrer à ces bourreaux qui, sous le nom de juges, sont toujours prêts à servir les haines ou les terreurs du pouvoir contre ceux que les lois seules ne frapperaient pas. Les vœux du crime ne réussirent que contre la plus innocente des victimes qu'il avait marquées. Lorenzo, échappant à tous les piéges, parvint, sous divers déguisemens, à s'embarquer et à rentrer à Naples, toujours inconnu, toujours attaché à une seule espérance, celle de venger Ersilia.

«L'occasion de satisfaire cette longue attente s'offrit enfin. Errant un soir aux environs de la grotte du Pausylippe, Lorenzo se trouva en présence du fils aîné de son persécuteur, unique espérance, digne émule de son barbare père, qui, loin de sa suite, semblait absorbé par de sinistres projets; la voix tonnante de Lorenzo lui fit entendre ce cri: _Mort et vengeance!_... Et l'écho du Pausylippe répéta _vengeance_... Muni de deux pistolets, Lorenzo en tendit un à son ennemi qui, aussi lâche qu'inhumain, et sans attendre l'arrêt du sort, tira sur Médicis qui riposta avec plus d'adresse, et l'écho répéta encore, mais pour la dernière fois: _Vengeance!_

«Lorenzo parvint à sortir de Naples et retourna en Calabre. La piété des montagnards avait élevé un modeste tombeau au pieux cénobite; mais personne n'osait habiter la cellule du vieillard assassiné. Médicis s'y établit, il y vécut chéri des pauvres dont il soulageait la misère, en leur demandant de révérer les mânes d'Ersilia. Mais de nouveau poussé par cette impossibilité d'être qui s'attache aux grandes infortunes, Lorenzo quitta sa solitude vers le commencement des désordres qui eurent lieu en Calabre. Il parcourut l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Pologne, portant avec lui la vague et pénible inquiétude d'une proscription qui pourtant avait cessé d'être redoutable, car tous les pouvoirs avaient à Naples et ailleurs changé de main. L'ambition sembla remplir un moment les regrets de son cœur, en le jetant dans d'inextricables intrigues; il admirait Napoléon et le haïssait comme vainqueur de sa patrie; mais il ne conspira jamais contre lui. Médicis, après sept années, revit les lieux où il avait déposé les restes d'Ersilia, dont le souvenir, se réveillant, avait de nouveau assoupi les rêves de l'ambition. Le calme avait alors remplacé l'anarchie, Joachim occupait déjà le trône des Siciles. Médicis, jeune encore, n'avait eu besoin que de se nommer pour être comblé de faveur dans cette même cour où, quinze années avant, on avait lancé l'arrêt de sa proscription et de la mort d'Ersilia; mais il resta fidèle à sa mémoire, vécut près de ses restes chéris. En 1812, Lorenzo disparut de nouveau, laissant dans la grotte de l'ermitage beaucoup de lettres empreintes de toute la sensibilité d'une ame élevée; la terreur habite de nouveau cette solitude. Les montagnards conservent le souvenir des vertus et des malheurs des nobles infortunés. L'ermitage est sous la sauvegarde de la vénération publique. Des mains pieuses cultivent en secret les fleurs qui exhalent leurs doux parfums sur la tombe d'Ersilia et du dernier Médicis.»

Léopold, au récit de cette histoire, laissait éclater sur sa mobile physionomie tout le tumulte d'une ame qui comprenait la vengeance, car il comprenait l'amour.

De mon côté, j'étais pour ainsi dire suspendue à un double intérêt, celui de l'histoire terrible qui nous était racontée, et celui de l'effet incroyable qu'elle semblait produire sur Léopold. On ne peut se faire d'idée d'un récit fait pendant un voyage de mer. Cette immensité de deux déserts qui vous entourent, ce silence qui donne aux paroles d'un orateur des milliers de lieues pour écho, la bruyante et subite rumeur des vagues qui se fait entendre par instans, et qui, se mêlant à la voix humaine, semble un murmure lointain qui lui répond, il y a là, je puis dire, une des sources les plus abondantes d'émotions neuves et frappantes. Il existe une éloquence supérieure à l'éloquence elle-même, c'est celle qui naît d'un lieu extraordinaire, d'un moment critique, d'un personnage singulier. C'est ainsi que les mots les plus simples deviennent les plus sublimes, parce qu'ils sont d'ordinaire l'expression et en quelque sorte le cri du cœur humain ou de la nature aux prises avec quelque situation violente ou quelque sentiment original et unique.

Indépendamment de l'intérêt de ce qu'il nous avait raconté, l'étranger avait dû nous captiver surtout par l'influence du spectacle qui nous entourait et la disposition des cœurs qui l'écoutaient. Nous voulûmes en vain en savoir davantage sur sa destinée; il resta morne et silencieux, et comme accablé sous le poids des douleurs qu'il nous avait fait partager. Lors du débarquement, il disparut sans que nous ayons pu même lui adresser nos adieux.

Plusieurs fois, pendant cette traversée, j'avais éprouvé un inexprimable malaise, une sourde confusion de souffrances physiques et d'agitations morales. Le mouvement seul, quand il était plus violent, me soulageait, comme par une secousse de douleur moins vague et moins pénible. Léopold, alors, de momens en momens pressait sa belle tête contre mon cœur: _vivre et mourir ici!_ s'écriait-il, et, à ces mots je retombais plus souffrante. Enfin, nous touchâmes terre; mais on venait de signaler je ne sais quel bâtiment suspect, et nous fûmes sur le point de subir la quarantaine. Je vais dans le prochain chapitre rendre compte de mon court séjour à Marseille et de mon départ pour Paris, où le cours des événemens me préparait les plus enivrantes surprises, et peu après, hélas! d'éternelles douleurs.

CHAPITRE CXLII.

Arrivée à Marseille.--Retour à Paris.--Tournée de Léopold.--Louise.

Malgré la plus heureuse traversée, je me sentis plus fatiguée de ce petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restâmes trois jours à l'hôtel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets à ma curiosité dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que l'étude de l'opinion. Là, comme, partout, on avait la pensée d'un changement. Quand, lors de mon retour à Paris, je fis part à Regnault de cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout singulier, m'appela un être précieux, extraordinaire, hors du moule connu, que sais-je? Je lui parlai de Léopold; il me témoigna l'obligeant désir de le voir; je le lui présentai le soir même, et il fut si charmé de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volonté, qu'il me témoigna, après forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle connaissance, le vif désir de le voir rentrer au service. «Voilà, s'écria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dévouement à la Labédoyère.» Puis le malin interlocuteur ajouta à ses vœux militaires des insinuations d'une tout autre espèce, avec ce ton de facilité morale qui ne trouve de mal à rien.

«Léopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours, ni plus ni moins, M. le comte.

«--Tant mieux (se méprenant tout-à-fait); car Ney ne vous comprendrait plus.

«--Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me comprendra toujours.

«--Eh bien! je m'en rapporte à votre première entrevue. Ney ne comprend plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible jouissance de ses honneurs.

«--Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien, au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mérité.

«--Mais Ney vous a ensorcelée;» et Regnault continua un feu roulant de propos moitié piquans, moitié aimables, auxquels je mis fin par cette déclaration de principes: «Si Ney me voulait pour le servir le reste de ma vie, comme domestique même, je ne balancerais pas.» Je sentis moi-même que je rougissais et que mes paroles allaient au delà de ma propre pensée. Par une inexplicable complication de sentimens, je n'exaltais autant mon dévouement passionné pour le maréchal que parce que l'image de Léopold était auprès de moi.

En arrivant, dans les premiers jours de février 1815, à Paris, j'avais trouvé une lettre du maréchal. Il me disait: «Je compte prolonger mon séjour dans ma terre; mais de grâce, mon amie, je vous renouvelle toutes mes recommandations de prudence.» Il ajoutait: «Je ne compte revenir à Paris qu'autant que j'y serai appelé.» Le maréchal était, depuis le 12 juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui répondant, lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage. Je me rappelle sa réponse; elle était fort catégorique. Qu'on en juge. «Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent être aimés, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignité. Ne songeons qu'à la patrie.» Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans tout ce qu'il fit. Il était convaincu, dans toute la loyale sincérité de son ame, que le retour de Napoléon serait une immense calamité. Quelques jours après ses lettres, qui avaient en effet une date déjà ancienne, Ney arriva de sa terre et continua à vivre heureux au sein de sa famille. Dès notre première entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de ces mots qui indiquent que l'on vous connaît un tort. Il me donna à entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney m'avait exprimées me fit trouver un charme singulier dans mes relations avec Léopold. Malgré la différence des âges et des sexes, il y avait une bien étroite sympathie dans nos manières de voir et de sentir; de part et d'autre un entier abandon et comme une réaction réciproque des mêmes pensées. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Léopold demeurait deux portes plus loin, et dînait toujours chez moi. Nous nous rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de la journée, nos espérances du lendemain. Ce que son ame impétueuse appelait surtout, c'était la renaissance de la gloire militaire; il ne conspirait que pour un laurier. Hélas! il invoquait la gloire et c'est la mort qui lui a répondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil, j'ai pleuré Léopold, comme la plus tendre mère pleurerait un fils adoré, au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir point placé le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les événemens, la douleur nous y conduira trop vite.

J'oubliais de dire que Léopold, en rentrant en France avec moi, était resté quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action touchante dont il avait retardé la confidence. Entre Sisteron et Digne, près d'un de ces misérables villages dont, l'hiver, les toits de chaume semblent avoir disparu sous les neiges et où la misère dévore les campagnes, Léopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse d'un orme antique qui fermait l'entrée d'un cimetière, il avait vu assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix à douze ans, pâle, maigre, mourante, à l'entrée de ce champ de la mort. Léopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces paroles, réchauffait ses mains glacées. L'enfant disait: «Oh! mon beau Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.

«--Je vous donnerai de quoi vous guérir; venez.

«--Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutôt donner un peu de bouillon à ma mère, et enterrer mon pauvre père mort depuis seize jours.

«--Venez, Venez, mon enfant.» Et tout en l'emportant il se faisait raconter les peines de la pauvre petite.

«--Mon père n'est pas enterré, mon bon Monsieur, parce que cela coûte trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empêchent[21].»

Léopold avait enveloppé la petite dans son manteau, et l'enfant se sentit ranimer par de douces paroles. «Nous voilà à la maison,» dit la petite; et tout ce que la misère a d'horreurs s'offrit alors aux regards attendris de Léopold. Léopold s'était arrêté sur le seuil. «Ma mère, ma bonne mère, vous vivrez. Voilà un Monsieur qui vient nous donner du pain et de quoi faire enterrer notre pauvre père.» Ici les sanglots arrêtèrent la voix enfantine. Léopold avança et vit dans un coin, sur un peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre à figure humaine, une femme, une mère jeune encore, dont le sein desséché offrait le seul et dernier aliment à une petite créature que ses bras décharnés avaient peine à retenir contre ce sein maternel, son unique berceau. La moribonde leva sur Léopold un regard éteint. Il fallut un prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de liqueur qui la relevèrent un peu. Léopold dit à la petite de le conduire là où on pourrait trouver les choses nécessaires; ils y coururent. Et Léopold en me racontant sa bonne action s'écriait: «Si les riches savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les malheureux avec deux ou trois napoléons, ils se donneraient plus souvent un plaisir, qui réveillerait leurs satiétés.» Il s'était, en rentrant chez la malade, assis auprès d'un foyer allumé par ses soins, et dont la flamme réchauffait des corps presque glacés. Léopold distribua prudemment une nourriture saine, convoitée par ces êtres si long-temps privés de tout. La religion de l'argent règne au hameau comme à la ville. Aussitôt que les voisins virent la misère fuir la cabane de la veuve, ils s'en rapprochèrent pour offrir aide et secours. Léopold, détourné de son chemin, demanda un guide; il était facile à trouver pour le Monsieur qui dépensait cinq napoléons d'or pour une charité. Léopold partit comblé de bénédictions. «Je m'aperçus de l'absence de la petite fille, me dit-il, et j'en fus presque choqué. Pauvre enfant! je la croyais sans reconnaissance, mais elle me réserva la preuve que les bons cœurs reçoivent leurs impressions de la nature, et que la délicatesse du sentiment survit heureusement quelquefois à la dégradation qu'imprime la misère. Pour revenir à la route, il me fallait (continua Léopold) repasser près du cimetière où j'avais trouvé la petite fille. Elle m'y avait devancé; je la vis à la même place, à genoux et dans l'attitude de la prière. Léopold entendit mêler au nom du seigneur celui du bon Monsieur. Aussitôt que la pauvre petite me vit, ajoutait Léopold, elle vint à moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle s'écria: «Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouvé la pauvre Louise priant pour l'ame de son père et désirant mourir aussi. C'est ici que tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah! puisque vous êtes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour l'ame des siens.» À cette voix naïve et divine d'un enfant, les genoux de Léopold s'étaient inclinés vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le pavé sacré des églises, il avait eu des élans de religion et de prière dans un cimetière de campagne.

Je remerciai Léopold de sa bonne œuvre et du plaisir que son récit m'avait causé. Déjà ma tête bâtissait le projet d'un pélerinage dans les Alpes avec le bienfaiteur, et dans l'intérêt de la protégée. L'avenir! nous le rêvions alors long et heureux; mais les événemens marchèrent, et leur course rapide, en renversant des trônes, m'ont laissé, avec bien d'autres peines et d'autres douleurs, le regret qu'un si doux mouvement de nos cœurs n'ait pu rien produire.

CHAPITRE CXLIII.

Le général Quesnel.--11 Février 1815.

Un jeune officier que j'avais connu dans les campagnes d'Italie et d'Allemagne m'avait singulièrement frappée, quoique dans de courtes apparitions, par l'éclat d'une galanterie spirituelle et chevaleresque. Ce n'est pas un médiocre éloge que d'avoir excité l'involontaire attention d'une femme dont le cœur était si grandement occupé, et dont les regards ne pouvaient tomber dans les jeunes états-majors que sur des mérites. Cet officier que j'avais le plus distingué parmi ceux qui avaient seulement passé sous mes yeux comme aimables, s'appelait Quesnel. Par une des plus piquantes singularités de ces temps, une liaison commencée à Paris dans un bal s'achevait sur un champ de bataille. On se connaissait en Italie, on se quittait en Allemagne et l'on se retrouvait en Pologne; on se perdait de vue pendant quelques années, et après trois ans comme à trois cents lieues de séparation, il semblait qu'on s'était encore vu la veille. Seulement, dans le trajet, le jeune capitaine était quelquefois devenu général.

Telle avait été la destinée de Quesnel. Il était chef de bataillon quand je le vis pour la première fois; je l'avais rencontré ailleurs colonel, et à mon retour à Paris, après l'abdication de Fontainebleau, je le saluai général de division, et il en avait déjà fait les preuves depuis plusieurs années. Vers la fin de 1814, notre intimité, entretenue par de fréquentes rencontres et par la sympathie si électrique des mêmes regrets et des mêmes affections, avait pris ce caractère de confiance et d'abandon un peu plus sérieux cependant que les capricieuses illusions de l'extrême jeunesse. Doué d'une grande facilité d'élocution, Quesnel était l'ame de plusieurs réunions et de conférences plus souvent politiques que galantes, quoiqu'il mêlât très bien leur double intérêt. Je le supposais plus initié que moi à des secrets dont je savais bien plus l'objet que le mot précis. Comme à cette époque Ney était à sa terre, et que d'ailleurs mon voyage avait un peu diminué la fréquence même de nos rapports épistolaires, j'avais encore, plus de liberté dans ma vie déjà assez indépendante. Vers la fin de janvier ou les premiers jours de février 1815, je déjeûnai, pour la première fois depuis mon retour, avec Quesnel, rue de Rivoli. Je le trouvai un peu soucieux, plus sobre des expressions ordinairement si vives de son enthousiasme et de ses espérances. «Je pense à une audience qui me tourmente, me dit-il.

«--Avec qui?

«--Avec M. le duc d'Angoulême.

«--Ah! mon Dieu, allez-vous aussi nous donner quelqu'une de ces proclamations avec les grands mots de tyran et d'usurpateur?

«--Vous croyez parler à Augereau: loin de là; mais je crains au contraire de n'être mandé que parce qu'on croit deviner que je pourrais bien en fabriquer d'une autre espèce.

«--Et si vous alliez être arrêté?

«--On ne fait pas de ces choses-là aux Tuileries; mais cela serait, qu'il faudrait y aller.» Et il s'y rendit le jour même ou le lendemain.

Quesnel était un de ces hommes de résolution qui en valent dix dans toute espèce de tentative qui offre des dangers à affronter, et sa loyale fidélité était passée en proverbe. Le soir on l'attendait chez Regnault; il ne vint pas. J'y passai quelques heures, et dis dans la société que j'avais déjeuné avec Quesnel et ce qu'il m'avait dit de l'audience du prince. Ces mots si simples parurent faire impression. Le nombre des entrans et des sortans apportait nécessairement une grande distraction dans l'assemblée. Quand elle fut un peu éclaircie, Regnault, s'approchant de moi, me dit: «Avez-vous vu Lefebvre Desnouettes à Fontainebleau?»

«--Non; pourquoi?

«--Savez-vous s'il était du nombre de ceux que l'Empereur congédia le 19?

«--Pas du tout; car vous savez aussi bien que moi que le brave général Desnouettes ne s'est séparé de Napoléon qu'à Nevers, où il avait été attendre son passage.

«--Vous en êtes sûre?

«--Comme de ma vie.

«--À qui avez-vous parlé au château?

«--Au duc de Bassano et à Korsakowski.

«--Point à d'autres?

«--Non, pas de personnages marquans dans ceux qui étaient restés après la débâcle du 19. J'ai remarqué Dejean, Ornano, Petit, le colonel Montesquiou, Bussy, M. de Turenne, chambellan, puis Drouot et Bertrand, qui sont partis avec l'Empereur. Mais à quoi bon toutes ces questions? Qu'y a-t-il?

«--Rien, peut-être; mais qui sait si, dans l'état des choses, un rien pareil peut n'être point grave. Vous êtes venue directement de Fontainebleau? Vous n'avez pas été à Briare, à Villeneuve-sur-Allier? Vous n'êtes pas en correspondance avec l'officier de la garde qui forma à Nevers la dernière escorte de l'Empereur? Vous n'avez pas parlé allemand avec un officier autrichien de l'escorte que l'Empereur refusa?

«--Monsieur le comte, vous n'avez pas retenu tout ce que je vous ai dit. Vous n'auriez pas par hasard perdu l'esprit?

«--Je ne plaisante pas; il peut y aller de votre existence.

«--Bah! _non si puo_[22]. Au reste, je l'aurais bien mérité. Qu'avais-je besoin de me fourvoyer par sottise de cœur dans le dédale politique; mais que je sache au moins pourquoi on me ferait l'honneur de me faire un mauvais parti.

«--Exécrable tête.

«--Meilleure que la vôtre; elle ne s'effraie pas si facilement; mais expliquez-vous mieux.

«--Je ne puis.

«--Voilà qui est clair. Eh bien! en ce cas, adieu à la rue des Victoires.

«--Connaissez-vous cette écriture?» et il me donna un billet écrit en allemand.

«--C'est l'écriture de votre dame allemande; je puis la confronter, j'ai son billet d'Essonne: elle dit qu'elle attend réponse à Beaune. Voilà bien de quoi alarmer. Comment ne connaissez-vous pas son écriture?