Memoires D Une Contemporaine Tome 5 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 17
«Parmi les jeunes bohémiennes dont les talens, les charmes et l'adresse contribuaient le plus à la prospérité de la troupe, se trouvait une jeune Sicilienne, jolie, séduisante, passionnée. Habile dans tous les rôles, Hermangarda avait joué la pudeur, l'innocence; Serti avait été momentanément sa dupe et sa victime; mais depuis bien long-temps l'illusion était détruite, et la plus désespérante indifférence avait remplacé un hommage passager. Consolée comme se consolent le vice et l'inconstance, Hermangarda aurait oublié Serti, si son orgueil blessé n'eût excité en son cœur un sentiment jaloux que cette femme osait appeler de l'amour. Affiliée à la troupe trois ans avant que Serti enfant y fût introduit, Hermangarda connaissait le secret de sa naissance. Elle avait six ans de plus que lui. Son projet fut d'abord de tout révéler à Serti et de le rendre à sa noble famille. Mais le goût d'une honteuse indépendance l'emporta. L'opposition d'Arabella remplit son ame de toutes les fureurs de l'orgueil et de la jalousie. L'infame Hermangarda résolut de se venger d'un dédain dont son opprobre était la seule cause. On savait dans la troupe que la mère d'Arabella avait laissé sa fortune à sa fille, mais à la condition de prononcer ses vœux. Son mariage allait tout changer; Hermangarda écrivit à la supérieure du couvent auquel la jeune fille était destinée, pour lui révéler cette désertion prochaine de l'autel pour un hymen idolâtre. Au moment où le plus beau soleil se levait comme pour éclairer et _festeggiare_ les noces de Serti et d'Arabella, des archers munis d'ordre arrivent pour arrêter Arabella. Révolte alors de la troupe, à la suite de laquelle Serti, qui avait combattu en désespéré, est conduit avec douze de ses compagnons dans les prisons de Naples, tandis qu'une escorte de sbires entraîne Arabella au monastère des Carmélites, où la suit la vieille et fidèle Nora, qui avait élevé l'enfance de Serti. Conduite en présence de l'abbesse, Arabella avoua tout, parla avec la même innocence de son amour involontaire pour Serti, des vœux de sa mère mourante, de sa naissance et de son naufrage. Elle aimait; elle répugnait à enterrer dans un cloître des jours que l'amour réclamait. Une obscure prison fut le prix de sa résistance, et son plus cruel supplice était la haine de son odieuse rivale, qui avait su se faire recevoir au même couvent et s'attribuer le soin de la prisonnière. Le jugement des bohémiens rebelles se poursuivait à Naples. Les plus marquans, parmi lesquels figurait Serti, furent destinés à servir d'exemple et condamnés à mourir sur l'échafaud. Hermangarda, instruite de tout, apprit à la malheureuse Arabella que son amant allait périr. À ces mots l'infortunée ne résista plus; elle demanda à voir la supérieure, parla des dons de sa mère et promit de s'engager par les vœux qu'elle avait repoussés, n'y mettant qu'une condition, la grâce de Serti et de ses camarades. «Vous le pouvez, ma mère, s'écriait Arabella. Sauvez-le, sauvez ces malheureux; ils ne sont coupables que de pitié pour l'infortune. Serti est chrétien, que l'autel le protége; les autres cèderont à la voix d'une religion protectrice.» La malheureuse Arabella baignait de pleurs les mains de celle qui n'écoutait pas sans trouble des douleurs profanes. La supérieure envoya chercher un saint ermite, le consulta, et l'homme de Dieu partit pour Naples, porteur de paroles de paix et de miséricorde. La démarche du vieillard fut couronnée du succès; Serti obtint sa grâce; ses compagnons seuls furent exilés du royaume de Naples. Conduit par son vénérable guide, Serti arriva au monastère. L'entrevue des deux amans eut lieu en présence de toute la communauté, et leurs touchans regrets, leur cruelle et déchirante promesse d'une séparation éternelle, émurent et attendrirent tous les cœurs. L'implacable Hermangarda, jalouse même de leur désespoir, résolut dans sa rage d'y mêler l'effroi d'une terrible catastrophe. Serti, formé à la religion chrétienne par le pieux ermite qui l'avait sauvé du supplice, Serti se fortifiait dans la résolution de quitter le monde d'où s'exilait Arabella. Tout le couvent compatissait au sort des deux amans, et plus d'une jeune sœur, en voyant le jeune homme jeter des regards tendres et douloureux sur la grille qui le séparait de son amie, concevait bien plus l'erreur d'Arabella que son retour aux vœux de sa mère. On permettait aux amans, que d'indissolubles vœux allaient séparer pour jamais, on leur permettait la consolation de s'écrire quelquefois, et ces lettres étaient encore du bonheur. Hermangarda sut se rendre maîtresse d'une de ces lettres, et ce fatal aliment de sa jalouse rage inspira à cette furie un autre crime encore. «Ô mon Arabella, disait Serti dans ce dernier écrit, tu l'ordonnes, et je ne sais que t'obéir. Je quitte ce monde où tu ne vivrais point pour moi avec la même indifférence que j'eusse posé ma tête sous le glaive. Moins fort contre ta perte que contre le trépas, je sens ma vie s'éteindre. Hélas! mourir sans t'avoir pu nommer mon épouse, voilà la douleur qui me tue! Que ne donnerais-je pas pour te voir une fois encore comme dans ces heures délicieuses d'innocence et d'amour, où le présent était une félicité enivrante et l'avenir un rêve si doux... Hélas! des grilles, des cilices, de lugubres voiles, voilà notre avenir et mon désespoir.» Cette lettre ne parvint point à Arabella qu'elle eût consolée. Hermangarda, qui avait su dérober la lettre, inventa le mensonge d'une réponse indiquant un rendez-vous pour la nuit dans le jardin du couvent.
«Cette proposition flattait trop la passion du malheureux Serti pour lui laisser la faculté de réfléchir que croire à ce rendez-vous c'était flétrir la pureté d'une religieuse tendresse. Il s'y rendit... L'obscurité d'un épais ombrage, la fougue d'une passion mal domptée, les illusions de l'amour-propre, une trompeuse conformité de taille, tout concourut à l'égarement de Serti. La voix d'Hermangarda, son rire insultant, déchirèrent seuls le voile de cette décevante entrevue, quand elle eut été consommée. «Va, perfide, s'écria la mégère, tu as renié tes amis, tu as renié ton Dieu pour prendre celui d'Arabella; mais les béatitudes de ta sainte seront troublées par la connaissance de ta chute et de ton infidélité. J'aurai la joie de te voir abandonné, méprisé par elle.
«--Non, infame! s'écria le coupable et malheureux Serti; je suis bien vil puisque j'ai pu descendre jusqu'à toi; mais le crime involontaire ne souille point l'ame. Je suis déjà lavé du malheur de t'avoir connue par une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux échapper à ton juste châtiment.» À ces mots Serti se détourne avec horreur pour s'éloigner; mais Hermangarda, rapide comme le génie du mal, s'élance et enfonce un poignard dans le cœur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'épuiser, à la vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le cœur encore palpitant de sa victime, et, traversant les galeries du cloître, elle arrive au saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus rien d'humain fait retentir les voûtes de l'église et tire Arabella de sa pieuse extase pour la plonger dans un abîme de désespoir et de deuil. «Vois, s'écrie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau Serti. Tu ne prétendis jamais qu'à son cœur; je te le cède: reçois-le des mains de ton ennemie.» À ces mots elle jette son effroyable don aux pieds d'Arabella, s'apprête à la frapper elle-même, quand les religieuses, accourues au bruit, paraissent. À la faveur de l'émotion causée par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps elle échappa à toutes les recherches. Arabella répondait à ceux qui la pressaient d'implorer la justice. «La mort d'une criminelle ne rendrait pas la vie à l'innocence... Ô mon époux, mon frère, tu pardonnas sans doute à ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de prier et de pardonner aussi.»
«Arabella vécut trois années dans toutes les saintes austérités du cloître; elle avait fait ériger au lieu où périt son amant une chapelle consacrée _au pardon et au souvenir_, sous l'invocation _della Madona adolorata_. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses heures de la nuit à prier pour l'ame de son amant. Au troisième anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure pâle et menaçante apparaît au milieu des cyprès dont la chapelle était entourée, lance la flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la résignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans ses douleurs. Un cri se fait entendre: «Tu pries et tu pleures, Arabella; c'est ici même que Serti trouva la mort, infidèle et parjure; c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te dira tout...» Hors d'elle-même, Arabella se contente de répondre: «Serti a pu me trahir pour une misérable... mais il mourut avec repentir, avec foi, pardonnant à son assassin. Ô Dieu de clémence! ma mourante voix répète aussi _pardon et oubli_.» Le lendemain, les religieuses trouvèrent Arabella morte, étendue aux pieds de l'image sainte. Hermangarda fut enfin arrêtée par la justice, et finit son exécrable vie dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet horrible cri: «Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de mes ennemis: oh! qu'une longue vie eût été meilleure à empoisonner!»
Nous étions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation soutenait encore. Attendris par ce récit naïf des peines de deux amans, nous interrogeâmes une sœur qui y vint faire sa prière, sur la vérité de cette histoire: «Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui domine les ronces et le lière, elle offre les traits d'Arabella; les cœurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs faiblesses. Souvent alors les traits célestes de la Vierge semblent s'animer d'un doux sourire, et des voix aériennes murmurent doucement _pardon et oubli_.» La sœur nous raconta encore qu'un Anglais de grande distinction était venu offrir des sommes immenses pour obtenir les restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bénédiction de la maison tenait à la présence de ces mortelles et précieuses dépouilles. Notre rencontre nous valut alors une énumération de miracles faite d'un ton si peu noble et si peu senti que l'émotion en fut affaiblie. Nous déposâmes la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprîmes un peu tristes la route de Naples.
Eu arrivant à notre hôtel, on nous avertit de nous tenir prêts, qu'on était venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous partirions au jour. Notre résolution fut bientôt prise; profitant de la douceur de la nuit et de la température, nous fîmes porter notre souper sur la terrasse. L'air tempéré du mois d'octobre nous caressait comme un souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse étaient fleuris, Léopold était dans une sorte de ravissement... mais je veux réserver à un autre chapitre les détails de cette soirée qui ajoute un sentiment nouveau à tous ceux qui agitèrent ma bizarre existence.
CHAPITRE CXLI.
Mon départ de Naples.--Embarquement pour la France.--Le dernier des Medicis.
Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respiré sous son beau ciel pour savoir que la magique influence de ces climats électrise les têtes les plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient s'avouer ce qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un mérite pour une femme de résister, cela en devient un plus grand en Italie. J'éprouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu, que la candeur passionnée de Léopold doit ajouter au mérite du sacrifice. Je ne demande comme éloge à mes lecteurs que de me croire quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu à mes vertueuses dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de Léopold dans la politique; mais après la bizarre journée que nous venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le cœur de Léopold, avide d'émotions, se trompait sur le sentiment que je lui inspirais. Élevé loin du monde, il avait une éloquence où respirait tout à la fois l'élève de la nature et le brillant militaire. «Ma mère m'a légué à votre cœur, disait-il à genoux; que votre noble cœur accepte le legs de l'amitié. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une mère. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vôtre.
«--J'ai accepté le legs, mon cher Léopold; mais seulement dans ce qu'il peut demander de devoirs et de tendresse envers toi.» Ce toi, qui échappa de mon cœur comme de celui d'une tendre mère à un fils chéri, fut une étincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison à Léopold. Nous étions seuls, exposés à tout par la protection des ombres de la nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux... «Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien.» Et, en me parlant, toute la magie de l'amour qui était dans les regards de Léopold se glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatté se joint à l'émotion de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la mienne, au moment de succomber, fut sauvée par un mot sorti de la bouche de Léopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul pouvait m'arracher à une faiblesse. «N'en doute point, la France secouera le joug; la victoire sera encore des nôtres: celle qui a chéri le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aimé.» Léopold, en plaçant lui-même ce noble obstacle d'un grand nom entre ses désirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me donnant le courage d'une résistance qui commençait à fléchir. Je sus me soumettre à l'aveu que j'avais le plus redouté, sachant que c'était pour Léopold le plus sûr moyen de le rendre à lui-même. Je lui avouai ma liaison avec le maréchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se croire sur mon affection. L'agitation de Léopold fut pénible. «Que ne parliez-vous, me répétait-il; si je n'eusse conçu un premier espoir, je serais moins malheureux. Je croyais à votre liberté, et je voulais vous donner la mienne.
«Mon cher Léopold, vous êtes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une part précieuse dans mes affections.»
S'il avait pu lire dans mon cœur, le trouble que je lui dérobais eût trop long-temps prolongé le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de prolonger notre solitaire tête-à-tête, je proposai à Léopold de partir immédiatement pour Ischia. Nous partîmes en effet avec notre léger bagage de voyageurs militaires. Nous étions à peine descendus à l'auberge, qu'il fallut partir. Nous payâmes l'heureuse traversée comme c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de souvenir vers la brillante Parthénope.
La traversée fut agréable et rapide; les passagers étaient peu nombreux; c'était juste ce qui convenait le mieux à ma situation. La grande foule m'eût impatientée; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques, l'incroyable mélancolie où ils me plongent se fût encore accrue des insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous assiégent. D'une autre part, l'entière solitude eût continué de m'exposer aux dangers d'une intimité trop absolue avec Léopold, dangers auxquels je venais d'échapper à si grande peine. La chute eût été si facile sur l'élément des naufrages! J'avoue que je songeai à cette tempête en entrant dans le navire, et je m'aperçus avec un heureux espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse ressource des conversations générales, me servir d'utile distraction à l'empressement toujours passionné de Léopold.
Tous les passagers étaient assis sous une espèce de tente grossière, jouissant du coup d'œil de cette mer magnifique qui sert de cimetière à tant de pays enchantés. Dès que nous eûmes perdu terre, un des voyageurs poussa un soupir et nous dit: «Je viens de voir furtivement ma patrie, et il faut de nouveau que je m'en éloigne.» Cet homme avait une physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les récits des gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de raconter; je provoquai l'étranger, et voici l'histoire exacte, contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas affaiblir l'intérêt.
LE DERNIER MÉDICIS.
«Lorenzo de Médicis était gouverneur de Naples en 1795. Accusé de haute trahison, il fut enfermé au fort de Gaëte avec l'abbé Capulo, son ami. De lâches courtisans avaient transformé en crimes quelques discours de Lorenzo. Il avait osé, par une bravade de paroles seulement, parler à la cour du roi de Naples de ses droits héréditaires sur la Toscane. Médicis et Capulo s'évadèrent, et l'on n'entendit plus parler d'eux. On crut que la politique les avait secrètement sacrifiés à ses sottes terreurs. Vers le même temps disparut également de la cour de Naples la jeune et belle Ersilia, fille unique du duc de Contari. On parla pendant quelques jours de ce singulier événement, et bientôt Ersilia fut oubliée comme il était arrivé des prisonniers de Gaëte, comme cela arrive de toutes choses. Médicis et Capulo avaient dû la liberté et la vie à l'amour que le premier avait fait naître dans le cœur de la fille du duc de Contari. Elle les avait fait conduire dans une retraite sûre, au sein des rochers de la sauvage Calabre, où elle vint joindre bientôt Lorenzo pour partager son obscurité et ses périls. Les biens de Médicis et de l'abbé Capulo avaient été confisqués, leurs têtes mises à prix: voilà les destinées que voulait partager la jeune et belle Ersilia, et pour lesquelles avait été abandonné le palais de son père. Jamais ame plus pure ne respira sous les traits de la beauté. Ersilia avait emporté les diamans de sa mère et l'or de ses épargnes; elle échangea les premiers et ses atours opulens pour le simple vêtement des montagnes siciliennes. Elle n'en était que plus belle. «Ah!» disait-elle à l'heureux Lorenzo le soir où il détacha de cette tête charmante le bouquet virginal, «oublie que je suis fille de tes ennemis; crois que nous sommes nés sous le chaume hospitalier de ces rochers, et notre félicité sera si grande que nous bénirons un jour les persécutions qui nous auront seules ainsi donné ce bonheur.» Lorenzo, quoique déjà arrivé à l'âge où les tristes rêves de l'ambition remplacent les doux songes de l'amour, s'abandonnait tout entier à sa tendresse; Ersilia était son univers. L'abbé Capulo, son ami fidèle, tenta vainement de lui faire partager ses idées de vengeance et l'espoir de faire sortir de l'infortune même une éclatante réparation. Après de longues et inutiles provocations de ce genre, l'abbé Capulo s'éloigna de l'asile des heureux époux. Ils n'apprirent son absence et ses résolutions que par un pieux solitaire de Monte-Nero, qui avait béni l'union de Lorenzo et d'Ersilia.
«C'était, vers les premiers jours d'avril 1798 que l'abbé Capulo s'était séparé de son compagnon d'entreprises et d'infortune; Lorenzo s'en affligea. Ersilia crut y voir de l'ingratitude. Hélas! il y eut au moins une funeste imprudence, et une terrible catastrophe vint la révéler.
«Le bon solitaire, depuis l'absence de Capulo, composait seul la société de Lorenzo et de sa belle compagne. Comme prêtre, il avait peu à demander à une si vertueuse pénitente: seulement lorsque Ersilia, adorant un amant dans l'époux à qui elle avait tout sacrifié, se livrait, dans ses erreurs, à l'excès de cette passion, le pieux mais indulgent cénobite lui reprochait quelquefois ces trop vifs transports, et s'efforçait de persuader à la jeune épouse qu'une ardeur pareille devait remonter vers la seule divinité. Alors Ersilia répondait au prêtre, surpris bien plus qu'irrité:«Mon père, oh! ne cherchez pas à réprimer ce sentiment, la vie de ma vie, et l'ame de mon ame. Je vous répondrais comme l'amante d'Abélard: _Que Lorenzo se place entre mon Dieu et moi, qu'il lui dispute mon cœur..._» Ersilia était si pure et si touchante dans l'expression d'une tendresse qui lui avait coûté tant de sacrifices, que le vieillard terminait ses exhortations par ces mots: Allez en paix, ma fille; une ame si belle retournera à Dieu: «_Vada in pace, figlia mia, anima cosi bella tornera a dio._» Hélas! le jour même la prédiction s'accomplit. C'était dix mois après le départ de Capulo. Lorenzo étant à la chasse, Ersilia se mit en route pour l'ermitage avec les petits dons que son amitié délicate destinait au bon vieillard. Elle était sortie sous l'influence matinale, parée de fleurs, agitée encore des embrassemens d'un époux aimé, l'ame remplie de bienveillance et des doux rêves d'un long avenir... Hélas! la main des assassins allait borner cet avenir de félicité à quelques heures d'illusion terminées par une mort affreuse. Lorenzo, poussé par un funeste pressentiment, Lorenzo, inquiet et triste, rentra plus tôt que de coutume. Quoiqu'il fût prévenu de la démarche d'Ersilia, quoique l'heure probable de son retour ne fût point passée, il ne rentra point dans sa modeste demeure pour y déposer son arme, et prit aussitôt le chemin de l'ermitage. Son cœur battait avec violence: à peine eut-il mis le pied sur le seuil de cet asile de paix, que le désespoir avec toute sa furie vint s'emparer de ses sens bouleversés.
«Le corps d'Ersilia, outragé, mutilé par un raffinement d'infame barbarie, gisait aux pieds de l'autel baigné de son sang; le vénérable vieillard était immolé près d'elle. Les blessures attestaient une inutile résistance. Pas une larme ne coula des yeux de Lorenzo.