Memoires D Une Contemporaine Tome 5 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 13

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Cette aventure fit remettre sur le tapis un événement du même genre qui était arrivé sous le consulat à l'époque de la renaissance du culte et au sujet de Mlle Chameroi, danseuse de l'Opéra. Voici comment Regnault de Saint-Jean-d'Angely nous raconta que la chose avait été prise: «Le fait de Saint-Roch vis-à-vis de Mlle Chameroi était bien plus grave que vis-à-vis de Mlle Raucourt, car lors de la première affaire, les temples venaient à peine d'être rouverts; le premier Consul, sous ce rapport, allait au devant de l'opinion publique, et avait eu à vaincre plus d'une répugnance de ses amis et de ses conseillers. L'échauffourée des prêtres dans cette occasion n'allait à rien moins qu'à justifier les préventions républicaines, et qu'à empêcher les bienfaits des chefs de l'État. Il eut la générosité de ne pas se venger sur la religion de l'esprit faux de quelques uns de ses ministres; il réprimanda même le célèbre Monge qui avait, devant lui, appelé le scandale de Saint-Roch _une affaire de comédiens à comédiens_. Napoléon sentit néanmoins tout ce qu'avait de grave et d'inquiétant ce singulier acte de reconnaissance des prêtres pour l'abri si grand qui venait de leur être donné; et, comme le curé d'une autre paroisse avait bien voulu faire le service de Mlle Chameroi, refusé par celui de Saint-Roch, le premier Consul se chargea lui-même de la conduite de l'opinion publique sur une difficulté si délicate; et je puis vous montrer dans le _Moniteur_ un article que j'ai écrit sous la dictée du grand homme qui, en s'acheminant vers le trône, avait commencé par relever les autels; mais qui, placé sur le terrain encore mouvant de la révolution, voulait passer pour le protecteur de tous, mais non pour l'esclave de personne. L'article est fort court, comme il convient à un souverain, journaliste par occasion; il respire cette brusquerie censée d'un homme qui, au milieu de ses passions, possède un admirable instinct de prudence.»

Je copiai dans le temps ce piquant article, et je le transcris encore aujourd'hui comme une instruction sur la matière, qui peut ne pas être inutile; car l'Église et la Comédie ne sont pas encore près de s'entendre.

«Le curé de Saint-Roch, dans un moment de déraison, a refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l'admettre dans l'église. Un de ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de l'Évangile, a reçu le convoi dans l'église des Filles-Saint-Thomas, où le service s'est fait avec toutes les cérémonies ordinaires.

«L'archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses, conservées par quelques rituels, et qui, nées dans les temps d'ignorance ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur niaiserie, ont été proscrites par le concordat et par la loi du 18 germinal.»

CHAPITRE CXXXV.

Déjeûner chez Regnault.

J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un pélerinage à l'île d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles retardent souvent les plus ardentes résolutions. L'argent, ce nerf de la guerre... et des voyages, commençait à être pour quelque chose dans ces incidens. Pendant que, par première précaution, je cherchais à garnir ma caisse, je reçus de Regnault une pressante invitation de venir déjeûner avec lui, avec prière d'arriver avant tout le monde. «Cela sera, me dis-je, la visite d'adieu.» J'avais mal compté. Arrivée à dix heures, j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et je me trouve entourée d'un grand nombre de convives. La comtesse n'était point à la réunion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre. J'allais donc assister à un véritable déjeûner de garçons. Moi, je pouvais être classée comme telle, car j'en avais l'habit. On n'eût pas fait d'ailleurs une extrême attention à moi, si un parent du général Cavaignac ne m'eût accaparée pour me parler de Murat, d'Élisa et du maréchal Bessières, qu'il savait que j'avais très intimement connu; c'était à n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout naturellement je me trouvai entraînée sur le terrain glissant de la politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, était Charles de Labédoyère. Il devait repartir la nuit même pour rejoindre son régiment; il était venu de son propre aveu à Paris, incognito et sans congé. Je le connaissais déjà, mais ce jour-là cette connaissance devint de l'amitié. Il avait souvent entendu parler de moi au maréchal Bessières, qui m'avait vue avec Ney à l'armée; enfin il m'amena presque à des demi-confidences; Labédoyère me demanda encore si j'avais vu chez Regnault la jolie Allemande.

«Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.

«--Non, foi de soldat français! reprit-il avec véhémence, ni ne veux la voir. Un zèle payé, un dévouement aux appointemens, voilà ma plus grande antipathie; car je n'apprécie que le désintéressement; je n'aime que l'enthousiasme: le vôtre, par exemple, cet enthousiasme si passionné pour le maréchal Ney, voilà ce qui m'électriserait.»

À ces mots, je levai les yeux sur Labédoyère, et je trouvai que s'il était susceptible d'en ressentir, il n'était pas moins fait pour en inspirer. Le général Cambacérès, frère de l'archi-chancelier, était aussi des nôtres; je le remarquai plus par son silence que par ses paroles. Il brûlait d'envie d'être de notre _aparté_; il se rapprochait petit à petit, jetant par-ci par-là de ces mots qui ont l'air de demander l'aumône d'une conversation. Il voulut savoir si j'avais eu des relations avec le maréchal Mortier.

«--Jamais, lui dis-je fort sèchement.» Il interrompait une conversation si intéressante, que j'en pris de l'humeur. Mais il fallut enfin se mêler à l'entretien général; c'était un devoir de dévouement. Regnault s'était joint au général pour appuyer la question du général Cambacérès sur le maréchal Mortier. Je me contentai de répondre que «je ne connaissais le maréchal que pour l'avoir vu un instant au passage de la Bérésina; qu'il s'y conduisit comme dans vingt autres batailles, à Anclana, à Badajoz et Gebora, en véritable général français.» Ici un militaire décoré et portant d'énormes moustaches se joignit à nous. J'ai oublié son nom; il sert aujourd'hui. «Mortier est bon, dit-il, et certainement il doit regretter l'Empereur. Un duché et une dotation de cent mille francs, cela peut aider à la reconnaissance; je suis sûr qu'il est à nous. Je croyais que Madame, ajouta l'officier en me désignant, avait des relations particulières avec lui.

«--Mon Dieu, Monsieur, vous m'en supposez donc avec toute l'armée?

«--Ce serait fort heureux,» dirent Cambacérès et Regnault à la fois. La tête commençait à me tourner, un peu par vanité et un peu par crainte. Je ne pouvais douter qu'on n'eût des projets sur moi, et je voyais surtout qu'avant de me les confier on voulait savoir ce que j'avais de confidences à fournir en cautionnement; mais j'avoue que je ne m'attendais guère à celle que j'allais recevoir.

Six mois s'étaient à peine écoulés, et déjà la plupart de ceux qui avaient avec précipitation déserté Fontainebleau, ou profité avec joie de l'abdication impériale pour essayer d'une autre opinion, non seulement commençaient à revenir aux regrets, mais encore se ralliaient déjà à tous les mécontens qui avaient conservé avec l'amour du passé toutes les espérances de l'avenir. Le déjeûner de Regnault était terriblement politique. Entre la poire et le fromage, on ne changeait rien moins que toutes les dynasties de l'Europe; et dans tous ces plans de régénération universelle on voyait une certitude de succès, une confiance dans la fortune, qui étonnaient mon imagination, pourtant assez volcanique de sa nature. La voix de Labédoyère tonnait déjà comme un cri de victoire.

Je crus découvrir au milieu des fumées de cette politique que quelques personnes pourraient bien avoir le mot de Napoléon, et que celui-ci n'attendait qu'une occasion pour ressaisir le titre qu'il n'avait laissé tomber à Fontainebleau que pour le ressaisir plus tard. Regnault, qui savait si bien que vouloir me faire parler sur Ney eût été me faire de la peine, n'essaya même pas de glisser son nom au milieu des noms célèbres dont on faisait l'appel pour compter les chances d'un changement. Mais l'officier à moustaches n'y mit pas tant de façons, et me demanda «si le maréchal serait capable de faire un coup de main en faveur de Napoléon.

«--Je pense que... non.

«--Comment, non!

«--Certes; car Ney aime aujourd'hui son repos et, comme toujours, le bonheur de la France, et il ne pense pas que l'Empereur le puisse assurer. Croyez-m'en; car le maréchal est la franchise même, et il croit que les peuples ont plus à perdre qu'à gagner aux révolutions, quelles qu'elles soient.

«--Tant pis.

«--Je ne vois pas le tant pis.» Puis me tournant vers Labédoyère, j'ajoutai: «Je veux bien, moi, n'être pas contente de Ney, regretter qu'il ne partage pas tout mon délire napoléonien; mais quand d'autres se permettent de lui trouver des torts, il me prend des étourdissemens de fureur, et je me même de penser autrement.

«--Il est bien heureux.

«--Labédoyère, vous avez trop d'esprit pour me dire de ces choses-là. Les fadeurs ne vont pas aux moustaches. Je suis comme vous; l'enthousiasme seul me plaît et me captive. Quand vous me parlez de l'Empereur, vos paroles toutes militaires me plaisent plus que de froids complimens. Quant à Ney, j'ai dit vrai; je le trouve changé, et je suis sûre que le retour de Napoléon lui paraîtrait une calamité pour la France.

«--C'est impossible.

«--Eh bien! je vous garantis que les choses sont ainsi.

«--Mais il ne peut haïr l'Empereur.

«--Sans doute; mais il aime un peu plus la France que Napoléon. Le cœur de Michel Ney appartient à son pays avant d'appartenir à qui gouverne. Il regarde où est le bonheur public, la gloire nationale.» Labédoyère me regardait parler, et, sans que je m'en fusse aperçue, tous ces messieurs s'étaient rapprochés de moi, Regnault et Cambacérès en tête, et nous écoutaient en silence: il fut interrompu par ce compliment de Labédoyère, moitié sérieux, moitié comiquement emphatique. «Vous entendez, Messieurs, cette éloquence oratoire, ce feu d'improvisation. Une proclamation de l'Empereur, lue et commentée par Madame, lui livrerait une garnison de 6,000 hommes... Il serait difficile d'avoir plus d'ame, de grâce et d'entraînement.» J'avoue que cette flatterie plut à mon orgueil qui ne les aime pas. Il y avait encore à cette séance gastronomique et malveillante deux officiers du 4e régiment d'artillerie, qui parlaient de l'Empereur avec un enthousiasme que je trouvai exagéré, moi qui en avais une si forte dose. Ces officiers étaient en garnison à Grenoble, et assuraient sur leur honneur que l'esprit du soldat était excellent, ce qui, dans la langue d'une autre opinion, se serait appelé fort mauvais.

La chaleur de la politique et la fraîcheur du Champagne à la glace avaient forcé une partie de l'assistance à quitter la place. Nous restâmes seuls, Regnault, Labédoyère, Cambacérès et moi. On parla avec plus de tranquillité, et sans aveux ni confidences positives. Malgré mon peu de perspicacité politique, je vis clairement de quoi il était question, et je devinai qu'on avait besoin de moi. Regnault savait que j'avais habité Digne. «Vous y connaissez beaucoup de monde, me dit-il; vous m'avez avoué, je crois, qu'à Barême vous avez connu M. Manuel fils.

«--Non, c'est à Digne.

«--Vous avez été à Gap aussi?

«--Bien souvent j'ai fouillé tous les rochers de la Provence. J'y ai des amis et des connaissances... À quoi en voulez-vous venir?

«--À savoir à peu près ce que vous avez remarqué de l'esprit public de ce pays-là à l'égard de Napoléon.

«--Il y aurait un oui et un non à vous répondre; mais il est une masse qui lui appartient tout entière de cœur: ce sont les paysans. Ah! c'est une singulière chose que les peuples.

«--Bonne quand on sait les gouverner,» répondit gravement le général Cambacérès, et sur cette première phrase complète qu'il eût prononcée, il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, où ils restèrent quelques instans. En sortant le général me salua avec cet air d'approbation et de remercîment qu'on emploie vis-à-vis de quelqu'un sur lequel on compte pour un service. Labédoyère me croyait plus avant dans les secrets politiques que je ne l'étais ni ne voulais l'être. Il me parla, pendant la brève absence de Regnault et de Cambacérès, de manière à me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tournée pour prendre connaissance de la disposition des esprits.

«Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas à la survivance de la jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager à mes frais, et vous savez que, malgré mes sentimens bien raisonnables, je ne suis pas d'humeur à voyager aux frais du gouvernement.» Regnault fit la mine; mais Labédoyère me pressa la main d'un air charmé, et je le fus excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors à Regnault mon projet d'aller à l'île d'Elbe: il en fut surpris, mais enchanté. Labédoyère nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dévouement, d'amitié; mais je restai ferme dans mes refus.

CHAPITRE CXXXVI.

Voyage à l'île d'Elbe.

Tout se préparait pour mon voyage de l'île d'Elbe. Mes instructions, et plus que cela, la voix de l'amitié, me recommandaient de ne point partir avant d'avoir vu une personne très intime auprès de la reine Hortense, et qui ne devait revenir à Paris que dans les premiers jours de décembre! Mais je n'ai jamais eu beaucoup de patience; et mon cœur toujours ardent précipita mon départ. Regnault, qui me savait liée avec Mme Noémi, restée intime et en correspondance avec le roi Murat, insista beaucoup dans notre dernière entrevue pour que j'obtinsse des renseignemens précis sur les dispositions secrètes de Joachim.

«Demain, vous saurez tout ce que vous désirez savoir, c'est-à-dire tout ce que Mme Noémi croira pouvoir me confier.» Je me rendis chez elle aussitôt, et je la trouvai très affligée et mouillant une lettre de ses pleurs. Je voulus me retirer, elle m'en empêcha. Je lui dis alors de quelle part je venais et le but de ma visite. Loin de refuser la confidence, elle parut charmée de pouvoir la faire. Elle me montra la lettre dont elle s'occupait lorsque j'étais entrée; elle était de Murat.

Je ne pus m'empêcher de dire à Ney quelque chose de mon voyage. Aux premiers mots de cet aveu, Ney jeta feu et flammes, me traita de tête romanesque; que sais-je, plus mal encore. Je le regardais, cherchant à lire dans ses yeux le sens de ces paroles si sévères; je tremblais qu'elles ne lui fussent dictées par l'ingratitude: je me trompais. Il n'obéissait qu'au sentiment d'une amicale sollicitude pour mon sort.

«Vous ne trouverez point la grande-duchesse Élisa à Naples, où vous vous proposez de vous rendre de l'île d'Elbe.

«--Ah! que je vous sais gré d'appeler encore de leurs anciens titres des princes malheureux. Dans leurs hautes prospérités, mon cher Ney, j'aurais bien pu quelquefois escamoter les titres, même un peu exprès; mais aujourd'hui je ne les sépare jamais de leur souvenir. Ne riez pas. Cela vous semble puéril; eh bien! c'est pourtant un sentiment et un bien louable qui me l'inspire. Puis-je ressembler à ces flatteurs que j'ai vus ramper dans les cours impériales, et qui se dédommagent aujourd'hui d'une bassesse de dix ans par ces propos de mauvais goût: La Bacchiochi, la Borghèse, la mère Lætitia Bonaparte... Les princes de la famille de Napoléon seront toujours, dans mon cœur, sur le trône de la reconnaissance.

«--Ida!

«--Mon ami! mon frère!

«--Ah! je voudrais pouvoir l'être; vous êtes une si excellente femme! Je voudrais vous voir heureuse, avec un sort enfin assuré.

«--Ney, il vous est à jamais défendu de vous occuper de ces intérêts-là. Je vous aime aussi passionnément que jamais; mais, à Paris, je suis exposée à vous rencontrer avec la maréchale, à ne plus vous revoir, ou à risquer de troubler votre repos; voilà encore un des motifs qui décident mon départ. Nous avons failli si souvent, malgré les meilleures résolutions. Il y avait du moins alors l'excuse de l'absence, l'éloignement de celle que j'offensais. Ici respirant le même air, la passion la plus délirante appellerait sur nous de cruelles épreuves, ferait crier au scandale d'un arrangement coupable. Mon cher Michel, Madame est plus jeune, plus jolie que votre compagnon de guerre; et fût-elle mille fois laide, ses droits n'en seraient pas moins les mêmes, et l'homme que je verrais calculer les heures et les moyens de tromper par habitude ne serait pas toujours le héros de mon imagination, ni l'idole de mon cœur. Croyez-moi, mon cher Michel, ce voyage inspiré par la reconnaissance m'est commandé également par le soin de votre repos, et le besoin que mon souvenir vous soit toujours cher.» Je n'ose répéter tout ce qu'il me répondit, car il y aurait trop d'orgueil. Il convint que j'avais raison; mais en même temps il me fit promettre de ne pas rendre éternelle une séparation qui lui serait impossible.

J'avais pour caisse de voyage une grande partie des six mille francs que je tenais de mon noble marché avec le jeune Léopold. Pour prévenir les interrogations et les retours dont mon départ eût pu être l'objet, je fis dire à mes amis que j'avais quitté la capitale. Avant que cela ne fût en effet, j'écrivis à Regnault qu'au moment où il recevrait ma lettre, je serais déjà sur la route de Fontainebleau. Car, je l'avoue par une sorte de réminiscence mélancolique, je voulais m'acheminer par les lieux mêmes qu'avait parcourus le noble prisonnier de l'Europe, si long-temps tremblante devant lui, quittant cette belle France, où il s'était trouvé trop à l'étroit, pour aller prendre possession de sa petite souveraineté bourgeoise de l'île d'Elbe. Je me sus un gré infini de cette inspiration mêlée de philosophie et de sentiment; elle me valut plus d'un plaisir. Dans tous les endroits où je passai, on mettait une sorte d'affectation orgueilleuse à répéter: ici l'Empereur a dit telle parole, là il a fait telle chose. Ce qui se réduisait partout à des détails on ne saurait plus simples, mais que l'on ne rapportait pas moins avec cette espèce de religion qui annonce l'importance qu'on y attache. «C'est ici, me dit une jeune fille, à Briare, que, faute de chevaux, on sépara les voitures: la première voiture partit d'abord; l'Empereur ne la suivit que dans la nuit.--Non, tu te trompes, Toinette, l'Empereur partit à midi, je le sais mieux que toi, puisque j'étions à le voir déjeûner avec les deux coquins d'Allemands ou d'Anglais qui l'accompagnaient,» répondait une femme plus âgée.

J'arrivai à Nevers dans la nuit. Là on me dit combien Napoléon avait paru satisfait et consolé par les acclamations qui l'avaient accompagné pendant toute la route depuis Fontainebleau. «Il n'en était pas de même des commissaires des alliés, disait une petite femme fort jolie; car à ceux-là on ne leur a pas épargné les malédictions ni les outrages.--Et, reprit un paysan, s'ils y repassaient aujourd'hui, ils en verraient de plus durs encore.»

À Villeneuve-sur-Allier, on disait presqu'avec des larmes: «C'est ici que d'Empereur a été contraint de se séparer du dernier détachement de la garde fidèle qui formait son escorte;» et l'on répétait avec enthousiasme: «Il a refusé les Cosaques et les Autrichiens dont on voulait entourer un guerrier français: «Qu'ai-je besoin d'escorte? les acclamations du peuple m'en ont tenu lieu.»

J'avais une lettre de Carnot pour une personne dont la maison de campagne était située sur la route. On m'avait bien recommandé de la remettre moi-même. Comme il était nuit, j'envoyai un exprès à l'ami de Carnot, pour l'inviter à se rendre près de moi; ce qu'il fit aussitôt. En l'attendant, je pris mes informations ordinaires. Napoléon avait couché dans cette ville. On ne tarissait pas de détails. L'ami de Carnot arriva, et multiplia encore pour moi tous ces propos populaires. «Ce qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta-t-il, c'est qu'en passant par Moulins, l'illustre proscrit fut salué par le cri de _vivent les alliés!_ et qu'aujourd'hui on est si repentant, qu'on s'efforcera de vous persuader qu'on n'a crié que _vive l'Empereur!_»

«--Ne blâmez pas, Monsieur, les gens de Moulins; leur retour d'affection est encore un mérite.»

J'eus lieu de vérifier l'observation, et je dois consigner ici, pour la vérité historique et l'étude du cœur humain, qu'à Moulins, à Lyon, à Orange, à Avignon même, on se défendait comme d'une accusation honteuse d'avoir vociféré l'insulte sur les pas d'un guerrier malheureux.

À Orgon, une vieille mendiante, qui passait pour dire la bonne aventure, et que je fis venir pour lire dans ma main, par une fantaisie moitié sérieuse, moitié plaisante, me raconta des choses fort piquantes. «Ils ont eu, disait-elle, la sottise de pendre en effigie celui qui, à son tour, pourrait bien les faire pendre tout de bon encore.» Je regardai cette sorcière d'un air un peu soupçonneux.

«Vous me regardez en vous moquant de moi; eh bien! ce que je vous dis est exact. Tenez, voilà l'Empereur, dans du marc de café, qui débarque; et voilà les soldats qui retournent tous vers lui.» Cette sibylle en haillons me sembla être trop initiée à d'autres mystères, et je mis bien vite un terme à mes questions. Cependant les gens de l'auberge m'assurèrent que le jour du passage de l'Empereur elle avait manqué périr de la main des gens ameutés pour insulter Napoléon; qu'elle ne cessait pas de prédire son retour. «Moi qui pense très bien et qui suis bon royaliste, j'ai la conviction que la vieille sorcière est de bonne foi; elle est la seule à prédire, mais elle n'est pas la seule à croire. Et, voyez-vous ils sont tous ici comme des bêtes à attendre le revenant. C'est la troupe qui monte la tête de tout le monde. Il faut que cet enragé Corse ait jeté un sort sur nos soldats. Si je faisais mon devoir, je devrais peut-être prévenir notre brigadier de gendarmerie. Presque tous les sous-officiers ont sous la cocarde blanche la cocarde tricolore, et les aigles cousus sous les lis.--Je me faisais une autre idée de l'esprit de l'armée.--Ah! Madame, il est détestable: que Bonaparte arrive, et il ne restera pas un seul peloton à cette noble famille, digne pourtant par ses malheurs de plus d'intérêt.--Mais il n'en est pas de même du reste de la population?

«--Mon Dieu! elle devient horrible; sur mille royalistes du commencement, excepté M. le curé, l'adjoint du maire, un pauvre chevalier de Saint-Louis; moi et ma femme, il n'en reste plus qui soient restés fidèles; car, vous l'avouerai-je, mes garçons, les enfans d'un membre du conseil municipal, sont plus bonapartistes que le Corse lui-même. Mon pieu! quel malheur que la bonté du roi n'ait pas pris ses précautions en faisant pendre ce tyran.

«--Si cela avait pu s'arranger, je crois que la mesure eût été plus tranquillisante; car, de fait, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.»