Part 9
Je la vis cette revue; et je peux l'assurer, jamais dans les plus beaux jours de l'Empire les transports d'un pareil enthousiasme, d'un pareil délire, n'éclatèrent: on voyait de grosses larmes tomber sur les moustaches des plus vieux grenadiers. Le groupe des maréchaux qui reconduisait l'Empereur dans ses appartemens après la revue, passa trois fois si près de moi, que je cachai ma tête derrière l'épaule d'un grenadier, dans la crainte que Ney ne m'aperçût. Je reconnus Berthier, Lefebvre, Macdonald, Oudinot, Ney, le grand maréchal Bertrand, les ducs de Vicence et de Bassano; les trois dernières figures exprimaient une certaine joie, dans une si grande douleur, des cris d'amour avec lesquels les troupes avaient accueilli l'Empereur; Ney avait l'air sombre, Lefebvre accablé; Oudinot et Macdonald paraissaient plus calmes, de cette tranquillité que donne en tout un parti pris; leur maintien dénotait comme une impatience d'en finir. «Quatre armées, disait-on dans les rangs, cernent le camp de Fontainebleau; les Russes sont entre Essonne et Paris, à Montereau, à Melun. Que l'ennemi soit où il voudra, criaient les soldats, que l'Empereur dise un mot et les alliés peuvent encore être écrasés; ils auront Paris à dos, et le canon des braves ne sera pas un vain appel pour une population où vit encore l'énergie du nom français.» Toutes ces choses se répétaient du colonel au lieutenant, du lieutenant aux sous-officiers, et d'eux au simple soldat. L'Empereur proposa à peu près tout cela aux maréchaux, mais sa voix se perdit dans les salons du château; son écho véritable, alors, était dans le cœur de ses soldats. J'aurai plus tard à dire ce qui se passa dans les premiers, et surtout dans cette entrevue de Ney avec Napoléon, qui a été si diversement rapportée, et si peu véridiquement.
Les maréchaux étaient repartis porteurs de l'acte d'abdication. J'avais quitté mon observatoire, et je me promenais avec l'aide de camp devant le château, lorsque tout à coup nous voyons une calèche allemande escortée franchir la grille; il en descend un officier russe: aussitôt il est introduit. On sut qu'on avait répandu le bruit que l'Empereur avait quitté Fontainebleau et qu'il partait par la route de la Bourgogne; le chef d'état-major assura que c'était le général ***, attaché à la maison de l'Empereur, qui avait inventé de se rendre agréable par cette petite dénonciation ridicule et odieuse contre son chef et son bienfaiteur. J'ai promis de ne point nommer les personnes dont j'aurais eu à me plaindre, ni celles que je méprise, et je tiens parole pour les dernières, en ne donnant pas même l'initiale du général français qui donna cet avis au commandant des avant-postes russes. Oh! l'odieuse chose que l'ingratitude, surtout lorsqu'elle accable un grand homme, de complicité avec la Fortune! Une noble et touchante récompense attendait l'objet de tant de sentimens contraires. Le départ de l'Empereur, l'adieu aux aigles, a dû bien souvent sur l'affreux rocher de Sainte-Hélène lui être une glorieuse consolation, et sans doute aussi, hélas!... un douloureux remords. Il faudrait un autre pinceau que celui d'une femme, pour reproduire cette grande page historique. Mais avant, il se passa une scène cruelle dans l'intérieur du château, et qui a été bien contradictoirement racontée.
L'entresol, dans une des cours où Henriette m'avait logée, était assez près pour que nul mouvement ne se passât, sans que je l'entendisse. Le duc de Vicence et Macdonald revinrent seuls de Paris dans la journée du 12 avril; tout le monde faisait des commentaires. J'avais déjeûné avec l'aide de camp, qui m'avait prise en affection militaire: «L'Empereur travaille sans relâche, me disait-il; le secrétaire d'État fait des expéditions continuelles; l'armée du maréchal Soult s'avance; on pourra opérer une jonction avec le corps du maréchal Suchet, qui revient également d'Espagne; l'Empereur a tout pesé; il va se passer de grandes choses.» Sur ces entrefaites, les soldats raisonnaient déjà de la sorte: «L'Empereur a tiré son plan: bientôt nous n'entendrons plus d'ici les cris du _qui vive_ russe se croiser avec celui de nos sentinelles.» Effectivement, dans le silence de la nuit, l'écho renvoyait les sons discordans des vedettes étrangères qui cernaient le camp français.
Je m'étais couchée fort tard et jetée tout habillée sur le lit; Henriette dormait sur une chaise; tout était silencieux dans le château. Que de réflexions m'assaillirent! de quelles brillantes fêtes ces murs avaient répété les éclats! Et aujourd'hui cette impériale demeure sert de prison au maître des rois, devenu leur captif! Que sont les grandeurs et qu'est le génie lui-même!
Ces tristes réflexions firent place à une extrême surprise; je vis tout à coup de nombreuses lumières; quelques personnes de service allaient et venaient; on entendait comme un flux et reflux de monde au château. Il était à peine trois heures; un homme à cheval sortit de la cour d'un trot pressé. Henriette avait regardé; elle pouvait aller et venir, et elle accourut me dire que c'était un des chirurgiens de l'Empereur. À ce mot, je frémis de terreur; je venais de penser à un crime affreux commis dans ce séjour à une époque bien éloignée, et mon esprit me fit voir la possibilité d'un forfait politique contre la vie de celui dont l'ombre serait moins formidable. On ne sut rien le lendemain; mais ayant pénétré, par un dégagement, sous prétexte de parler à un valet de la chambre de l'Empereur, j'aperçus M. de Turenne, maître de la garde-robe, dans une étrange agitation, et j'entendis le mot d'_empoisonnement_, deux fois distinctement répété. Je ne connaissais pas la personne à qui il parlait... J'aurais donné dix années de ma vie pour savoir entièrement tout; mais je n'osais me montrer. Heureusement le général Bertrand vint parler à un officier; sa figure tranquille m'était la plus forte garantie qu'il n'y avait aucun danger à redouter pour l'Empereur. Je n'eus plus que la crainte de m'être avancée là dans un moment pareil. Le mameluck Roustan, soit bêtise, soit ingratitude, fut celui qui accrédita le bruit que l'Empereur avait cherché à se procurer du charbon, et après à se brûler la cervelle. C'est donner un côté faible à Napoléon, que de lui prêter l'idée d'un suicide sans noblesse; s'il y eût pensé, il eût tranché sa destinée comme Caton, sans préparatifs, dans toute la simplicité d'un ferme vouloir. Le matin, vers neuf heures, quand ces bruits du palais circulèrent dans les rangs des véritables amis de Napoléon, des grenadiers de sa garde, j'eus un moment la crainte d'une insurrection. Henriette vint me dire: «Mon dieu! j'ai entendu parler de poison; les grenadiers répètent que ce sont les alliés qui ont fait un pareil coup; si l'Empereur ne se montre, il y aura du bruit. Nous n'y pouvons rien, Madame, et je voudrais bien ne pas y être.» Je rassurai la pauvre Henriette, et j'allai déjeûner auprès de la grille: là je pus me convaincre que sa terreur n'avait rien exagéré. Je me garderai de retracer tout ce qui me fut dit, quoique chaque mot fût un éloge pour les braves qui les proférèrent.
Les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite: aussi apprit-on bientôt les adhésions au gouvernement provisoire, les proclamations. Parmi celles qui choquèrent le soldat, fut la proclamation que le maréchal Augereau fit après son armistice avec Hesse-Hombourg. «Ah! disait un de ces vieux soldats de Marengo et de Lodi, comment peut-on maltraiter notre chef! Ah! parlez-moi du brave général Montholon! voilà un brave dévoué.» J'avais reçu deux lettres très pressantes, même une espèce d'ordre de revenir à Paris; mais outre que j'avais contracté l'habitude de faire à ma tête, j'avais encore pris la résolution de ne quitter Fontainebleau qu'après décision du tout. J'avais cru voir Ney très calme sur le cruel événement qui se préparait, et je rêvais à trouver moyen de me glisser inaperçue parmi le petit nombre de cœurs dévoués qui se groupaient autour de l'illustre proscrit; mais tout prit une si sombre couleur, que le moment du départ arriva sans que j'eusse pu même penser à demander à être comprise dans la suite de Napoléon. Enfin, le 20 avril, la garde fut rangée dans les cours du château... La peinture a rendu le coup d'œil de cette scène; elle en a fidèlement représenté les acteurs... Mais quelle plume peut peindre jamais l'expression du morne désespoir qui régnait sur les visages de ces vieux compagnons d'une immortelle gloire!... Ils ne fixaient point leurs regards sur le chef adoré comme aux beaux jours des batailles: ils les baissaient vers la terre comme s'ils avaient voulu y cacher leurs souvenirs et leurs regrets. L'Empereur était pâle; sa voix était altérée; lorsque dans son discours il dit: «Quelques uns de mes généraux ont manqué à leurs devoirs...» un léger bruit, semblable au retentissement des armes, se fit entendre; un regard rapide de Napoléon sur le général Petit et sur le premier rang de sa garde me prouva qu'il avait compris l'involontaire frémissement de ces hommes si dévoués. Il régnait un silence solennel et attendrissant; l'Empereur versa des larmes; j'en vis couler de ses nobles yeux. Lorsque Napoléon embrassa le général Petit, il y eut une minute comme de religion, si je puis dire; les grenadiers pressèrent leur arme contre leur poitrine; on entendit un murmure de la troupe fidèle; le porte-étendard, qui se trouvait près de lui, perdit contenance au point de sangloter. Je ne saurais dire ce que j'éprouvais, mais je puis avouer que, si je n'eusse été clouée à ma place par l'excès de mon émotion, je serais tombée aux pieds du héros objet de si nobles douleurs, et je l'aurais supplié d'accepter le dévouement de ce qui me restait de jours; oui, dans ce moment, Ney même était oublié; à lui, du moins, que de consolations restaient! sa femme, ses fils, ses titres même, si on doit les compter dans le bonheur... L'Empereur, au contraire, quittait la France, descendait d'un trône, et de quel trône! On lui enlevait sa royale compagne, son fils chéri; il n'emportait que le poids de toutes les ingratitudes dont les derniers jours de sa puissance avaient été surchargés.
Le général Bertrand monta en voiture avec l'Empereur. On leur avait donné une escorte étrangère. Je rentrai à la petite chambre d'Henriette; je la trouvai toute prête à gronder; elle avait fait ses arrangemens, et, deux heures après, nous étions en voiture sur la route de Paris. Nous eûmes à essuyer toutes sortes d'ennuis à la barrière; on nous fit descendre et on me demanda mon passeport, toujours en règle dans mon porte-feuille. «D'où venez-vous?
«--De Fontainebleau.
«--Étiez-vous attachée à Napoléon?
«--De cœur, mais non de service.
«--Et vous le dites?
«--Pourquoi pas?
«--Et vous (à Henriette)?--J'étais à la lingerie, et pour surveiller les femmes des basses-cours.
«--Où allez-vous?
«--À Paris, vous le voyez bien.
«--Mais votre domicile?
«--Il est sur le passeport que vous tenez.
«--C'est bien, vous pouvez aller.»
Nous profitâmes de la liberté. Je fis descendre mon léger bagage et celui de Henriette, que je conduisis hôtel du Bouloi, d'où elle partit pour Nice peu de jours après. Je rendrai compte, dans un autre chapitre, de ma première entrevue avec le maréchal Ney.
CHAPITRE CXXIX.
Retour à Paris (23 avril 1814).--Ney.--Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Le colonel Morla.
J'avais le cœur oppressé. Témoin des grandes scènes de Fontainebleau, ayant vu de mes yeux le trône disparaître sous les pieds de Napoléon, j'avais peine à croire à la réalité de tant de catastrophes. Paris me faisait mal à voir; je courais partout, et nulle part je ne trouvais de compensation à mes regrets. Je fis cependant une rencontre qui me causa quelque joie: j'avais connu un Espagnol nommé Morla, en 1808, lors de l'invasion en Espagne; plus tard je l'avais vu à Paris, et plus particulièrement par mes relations avec Regnault. Morla était un homme d'un grand caractère; il avait été capitaine-général de l'Andalousie et membre du conseil d'État sous le roi Joseph: il eut à se plaindre de la sévérité de l'Empereur, et le voyant, je dus croire qu'il se montrerait joyeux des événemens qui se passaient. Je me trompais. Cet homme fier et généreux en savait plus long et en voulait plus que moi. «Je crains pour la vie de Napoléon, me dit-il aux premiers mots de reconnaissance. La haine a préparé d'affreuses embûches, et il y tombera. Ah! pourquoi a-t-il refusé le brave Montholon? C'était le fer à la main que Napoléon eût dû quitter la France; il eût dû se rallier au corps d'armée de Soult et de Suchet. Il avait encore de la sorte 100,000 hommes, et encore de pareils soldats comptent double.» Les illustres disgrâces excitent une pitié enthousiaste, disposent surtout à un subit attachement pour ceux qui partagent nos opinions. Je vis plusieurs fois le général Morla, et chaque fois j'eus à admirer la noble part qu'il prenait au malheur d'un souverain dont il eut peut-être à se plaindre, et qu'en 1814 il était beaucoup plus profitable de dénigrer que d'exalter. Regnault faisait grand cas du général Morla; mais il m'engagea à le voir peu, ou du moins secrètement. Je trouvai le conseil un peu pusillanime, et je l'avouai à Regnault. «Cela est prudent, me répondit-il; croyez-moi.»
Je connaissais quelqu'un près du jardin Turc. Je m'acheminais tristement de ce côté, lorsque je vois une calèche de voyage arrêtée, et un voyageur me faire signe; j'approche, c'était le général Morla. «Montez jusqu'à la barrière, me dit-il, j'ai à vous parler;» et me voilà en poste. «Ne m'enlevez pas, général, j'ai besoin de rester à Paris.»
«--Ne le craignez pas, belle dame, car j'ai aussi besoin que vous y restiez. Je n'ai pu rencontrer ni Regnault ni Macdonald; vous verrez le premier, chargez-vous de cela;» et il me donna un fort paquet sous enveloppe. Nous étions au haut de la rue de Richelieu. «Descendez-moi, lui dis-je, votre commission sera plus tôt remplie.
«--Il n'est pas à Paris, sans cela je l'eusse faite moi-même. Vous avez raison. J'ai la tête brûlante. Pourvu que l'on soit arrivé assez tôt.
«--Qui?
«--Un courrier qui doit avertir l'Empereur qu'on le guette pour l'assassiner. Je suis sa trace; je ne reviendrai que lorsqu'il sera embarqué. J'ai entendu ce propos atroce: «Oh! il y a de bons enfans qui attendent le _malin_; il y aura du guignon s'il échappe à Saint-Raphan.» J'ai recueilli d'autres détails; j'en fais part au comte dans ma lettre, ajoutés à ce que je viens de vous dire.» Je regardai l'Espagnol avec l'admiration que m'inspirait une telle conduite; car le général Morla, comme je l'ai dit, avait été peu favorable à l'Empereur dans l'éclat de sa prospérité, et n'en avait reçu que de sévères traitemens. «S'il n'eût été trahi, je le haïrais peut-être encore,» me répondit-il avec l'accent le plus noble que j'aie entendu. Après m'être bien fait répéter tout ce qu'il voulait de moi, je descendis, lui souhaitant heureuse chance. Je n'entendis parler du général Morla qu'aux premiers jours du mois de mai; mais je sus qu'il avait vu débarquer Napoléon à Porto-Ferrajo. En 1815, je vis encore Morla, bien peu avant le 26 mars. C'était un caractère singulier, mais noble et fier; Regnault en faisait grand cas, et me parut surtout être extrêmement content du paquet que je lui portai de sa part.
Je n'avais pas encore vu le maréchal Ney. Je ne sais quelle vague crainte de pressentiment me donnait du malaise. J'éprouvais l'impérieux besoin de lui demander à lui-même ce qu'il avait dit dans sa dernière entrevue avec l'Empereur, si diversement commentée. On me disait à moi beaucoup de choses que je ne croyais ni ne voulais croire. J'avais reçu tous les détails du voyage de Napoléon. Je suis encore en correspondance avec un ami du général Dalesme, qui commandait à Porto-Ferrajo; et je me rappelle très bien quelques lignes de cette lettre, qui peignait le grand caractère que Napoléon avait déployé en prenant possession de la souveraineté de l'île d'Elbe, et pour ainsi dire du trône de l'exil. Jamais je n'entendis son éloge aussi souvent répété que depuis qu'il avait fait, à la seule crainte d'une guerre civile, le sacrifice de son orgueil de souverain. Enfin, depuis quelques jours à Paris, je provoquai le souvenir de Ney, et nous nous rencontrâmes. Notre entrevue fut singulière; nous étions gênés l'un et l'autre. J'avais su la veille que non seulement Ney conservait, ainsi que les autres maréchaux, tous ses nobles titres si glorieusement conquis,
Et gravés par la gloire aux créneaux des murailles;
mais on assurait qu'il en aurait d'autres, et que sa faveur paraissait établie auprès des nouveaux maîtres. Cela me paraissait peu probable; mais dès ses premières paroles je n'eus plus le courage de témoigner les sentimens de conviction qu'à cet égard j'avais nourris. Malgré tout ce que j'éprouvais de malaise et tout ce que je voulais conserver d'égards, je rompis la glace en lui demandant s'il était vrai qu'il eût conseillé à l'Empereur d'abdiquer.
«Oui, me répondit-il, et j'ai dû le faire.
«--Comment, Ney, vous avez dit à Napoléon de ces dures vérités que le malheur eût dû peut-être adoucir?
«--Des vérités, oui; mais des vérités dures, nullement. Seulement j'ai exprimé mon opinion avec toute la franchise de mon caractère. Oui, j'ai conseillé l'abdication, car avant l'Empereur, ma chère, je voyais la France.
«--C'est un grand mot que la France!
--Ida!
«--Monsieur le maréchal!...» Nous restâmes dans un silence de part et d'autre, ressemblant presque à du mécontentement. J'en souffris la première et je lui dis: «Vous ne me demandez pas ce que j'ai fait à Fontainebleau: vous êtes bien peu curieux!
«--Non; mais sachant que vous n'y pouviez rester que dans l'intention de m'y voir revenir, et ne pouvant vous y écrire, j'ai patiemment attendu votre retour.
«--Ah! le droit seul m'a manqué pour suivre l'Empereur à l'île d'Elbe.
«--S'il en eût été ainsi, nous ne nous serions vraisemblablement plus vus.
«--Comment! vous m'en auriez voulu?
«--Vous en vouloir pour une généreuse pensée! Ida, vous ne le croyez pas.
À ces mots, le maréchal avait pris un air qui m'encouragea, et je lui demandai s'il comptait rester à Paris, où tout prenait un aspect pacifique; s'il irait à la nouvelle cour.
«--On ne peut rien assurer, rien prévoir, me répondit-il. Je vous ai bien des fois exprimé à ce sujet mes opinions: je ne regarde pas les hommes qui gouvernent, mais mon pays seul.
«--Ah! vous m'impatientez avec votre pays! Si on choisissait pour souverain l'empereur du Japon ou Alexandre, cela vous serait donc indifférent? Tenez, Napoléon vous éleva tous trop haut en vous donnant des positions trop indépendantes.
«--Je pense que si quelqu'un peut se plaindre de ce qui est arrivé, certes ce n'est pas l'Empereur.
«--Vous croyez?» Nous nous taquinâmes plus d'une heure de cette manière, et Ney me quitta après un beau sermon sur le besoin de se taire. Une gêne, un froid extrême avaient pesé sur toutes nos paroles. Le plus doux charme de notre intimité, la sympathie du même enthousiasme avait disparu.
Tout me paraissait triste par cette distance des affections politiques qui s'était placée entre nous. Nos causeries avaient perdu en quelque sorte le feu qui naguère les échauffait.
Ces tristes impressions des sentimens de Ney ressortaient encore davantage quand je le comparais à quelques autres de nos guerriers, dont le commerce entretenait en moi le culte du passé. De ce nombre était le jeune Labédoyère, que je connaissais depuis long-temps. Avec lui je pouvais m'abandonner à l'expression de toutes mes illusions passées, car elles étaient les siennes. Il était difficile de voir un homme plus accompli que ce brillant officier: bravoure, talens, avantages extérieurs, Charles de Labédoyère réunissait tout, et ce tout était animé des plus vives qualités du cœur. Mes sentimens s'arrêtèrent à la bienveillance réciproque d'une noble amitié; mais la mort, qui termina la carrière déjà si glorieuse de Charles de Labédoyère, a laissé dans mon cœur, par une terrible conformité de destinées avec celui qui me fut le plus cher, un souvenir qui ne s'effacera jamais.
Il eût été difficile de se faire une idée de la société de Paris après les événemens de 1814. Plusieurs personnes qui m'avaient recherchée avec une sorte d'importunité, ne me fuyaient pas encore, mais je prévoyais ces désertions de la prudence, et je pris le devant en cessant de voir tous ces amis qui me semblaient arriver par la prudence à l'engouement d'un autre ordre de choses que celui où nous nous étions trouvés, cherchant à mettre d'accord leurs opinions du passé avec leurs intérêts du présent.
CHAPITRE CXXX.
Le colonel espagnol.--Belle action de Ney.