Part 7
On incendia Nogent; Mery eut le même sort; enfin Napoléon rentra vainqueur à Troyes. À la retraite des troupes françaises on y avait vu des cocardes blanches, des proclamations avaient circulé; on y avait parlé hautement des Bourbons; on croyait que les alliés songeaient enfin à les placer sur le trône, tandis que tous les souverains ne pensaient encore qu'à eux-mêmes. L'empereur Alexandre ne rêvait qu'à l'orgueilleuse représaille de venir en maître dans la capitale de Napoléon. Il y eut un ancien émigré qui fut jugé militairement. Dans la maison où je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se gênait pas du tout pour me le dire, et je trouvais à cette franchise un certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me connaissaient pour être toute d'ame à la cause de Napoléon. Je pris si grande estime pour mes hôtes, que j'ai depuis toujours conservé avec eux des relations amicales.
Il s'était formé à Château-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient la guerre de partisans avec une extrême habileté, et un incroyable courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'eût fallu, dans cette campagne de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en véritable soldat. Que j'étais bonne française dans cette cruelle agonie du grand, empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence nouvelle, des forces proportionnées aux terribles sensations que la guerre accumule; car comment une femme eût-elle résisté aux fatigues que j'ai supportées sans peine? Aimer Michel Ney, c'était adorer la gloire de la France; dans ce sentiment était toute ma force: je n'avais qu'à me dire, _il le saura, nous en causerons_, tout alors me devenait facile avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.
Dans ce moment Marmont était aux prises avec Blücher sur la route de Châlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment où les ennemis le regardent comme en retraite, il exécute une savante volte-face, et de grand matin sa position est assurée près de Vauchamp. Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!... Alors... Blücher ne paraissait pas disposé à accepter la bataille, d'autant moins que ses éclaireurs l'avaient averti que Napoléon était là avec son armée en bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de _vive l'Empereur!_ pareils à ceux qui s'échappèrent de cette plaine de Vauchamp; en regardant d'un peu loin ces hommes héroïques, à qui la certitude et l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus bouillante, je me crus transportée au triomphe de Valmy, et je rêvai de nouveau la victoire. Les carrés prussiens se présentaient bien, mais rien ne tint en bataille contre l'attaque des Français; en les voyant, on eût cru que nos grenadiers, que nos conscrits mêmes couraient à une partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts débandés, furent poursuivis par Marmont jusqu'à la nuit, et Blücher put se ressouvenir à Vauchamp de Iéna et Lubeck; cela se passait le 15. Les maréchaux Victor et Oudinot reçurent l'avis que Napoléon les joindrait à Guignes. J'étais à Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le commandement des généraux Treilhard, Gérard et Leval; ils contribuèrent puissamment au succès de ces journées belles comme nos premières. À leur tour, les Autrichiens furent mis eu déroute devant Nangis, comme Blücher l'avait été à Vauchamp. L'Empereur coucha au château de Nangis: j'eus bon besoin de me rappeler la défense de Ney pour ne pas chercher à savoir comment avait été donnée et reçue la dépêche de _fama volat_; mais je me tins modestement à mon humble bivac, à deux coups de fusil du quartier impérial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruinés par la guerre, avaient conservé un incroyable attachement pour Napoléon. Il y avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que dans les palais dorés de Paris, donnés pour la plupart en dotation par l'Empereur. On doit penser que je me trouvai là en véritable fraternité d'opinion. Je résolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les événemens en décidèrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de Montereau pris par le maréchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une faute que le respect dû à un si vaillant capitaine, que je m'honore de professer dans toute son étendue, ne me permet pas de juger, fut cause d'une attaque générale où les Français furent vainqueurs, mais que l'Empereur n'avait pas prévue. Le bon, l'aimable Château, gendre du maréchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si cruellement le cœur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au maréchal Victor, que l'empereur Napoléon avait conservé tous les sentimens du général Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime à rappeler ces traits d'une sensibilité magnanime; oui, j'aime à répéter: Napoléon fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu'à la faiblesse à toutes les émotions généreuses. J'ose en appeler au témoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses enfans, le maréchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le compte qu'il vint rendre à l'Empereur, à Reims, du désastre de Laon, sans avouer qu'après le juste et premier mouvement de colère contre une faute ou un malheur, Napoléon revint à l'indulgence d'un ami et d'un père. Le souverain qui sait pardonner mérite des amis fidèles et des sujets dévoués.
On vint m'apprendre que Ney marchait sur Châlons: une demi-heure après j'avais le pied à l'étrier. Mon pauvre cheval commençait à boiter, et son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan qui conduisait deux jolis chevaux de main.
«Sont-ils à vendre, vos chevaux?
«--Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que l'Empereur continue à crosser ces coquins d'alliés, nous en donnerons vingt à la douzaine. Le vôtre boite: voyons, voulez-vous troquer?
«--Non, mais je vais vous prendre un des vôtres; vous me direz votre demeure.
«--Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je revends ce que j'accroche.
«--Combien voulez-vous?
«--Trois napoléons.» Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le paysan m'aida à seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son éloge. «C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un sous-officier du général Corbineau, à qui mon oncle a rendu quelques petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, ça vous a de la reconnaissance, puis ça n'est pas pillard.» Me regardant tout à coup comme par inspiration subite: «Mais, Monsieur, vous êtes une femme.
«--Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas.» Il me semblait que cette petite fanfaronnade était nécessaire pour que le lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan français un imitateur des soldats alliés. Je me trompais bien, car le brave garçon m'offrit de me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je trouverais, à peu de distance, une ferme où l'on se chargerait de mon cheval pour tant que je voudrais. Nous y fîmes halte: je laissai mon cheval en pension aux environs de Château-Thierry; je ne le retrouvai plus, ni même les personnes qui s'en étaient chargées.
CHAPITRE CXXVI.
Continuation de la campagne de France.
Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette campagne, les événemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulême y était et qu'on y criait _vivent les Bourbons!_; Je croyais rêver à cette nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant à cette époque, me confirma ces bruits. «Les Bourbons risquent beaucoup, disait-il, car les alliés ont déclaré ne pas épouser leur cause; et si le comte d'Artois est à Vesoul, c'est sans leur consentement.--Si j'étais du sang de Henri IV, m'écriai-je, et qu'un empereur de Russie ou d'Autriche ne se conduisît pas mieux, je saurais m'en venger.» Ney sourit, et après un échange de confidences et d'émotions, il me donna mes ordres de départ. Je feignis la soumission, mais je continuai de suivre les traces du guerrier.
Le commandant de Soissons avait livré les clefs par surprise: ce fut un coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit, assurait-on, que ce nom lui avait toujours été fatal. Les alliés venaient de signer leur alliance nouvelle à Chaumont; des proclamations parties de leur camp appelaient les Français à l'infidélité. L'Empereur fit aussi des manifestes, réunit ses forces; il n'avait plus pour lui que les chances de la guerre et le salut du désespoir. On passa la Marne à Berry-le-Bac; le général Nansouty renouvela les prodiges de la journée d'Eylau, en 1807. Nous étions maîtres de la route de Reims à Laon; on trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une heureuse nouvelle vint réchauffer le soldat; l'Empereur la fit répandre: la population entière des Vosges s'était soulevée contre les Autrichiens. Ney me reçut bien, malgré l'oubli de ses instructions, parce que je lui annonçai ces heureux détails la première. Je les avais obtenus d'un hasard. «Ida, vous avez réellement le diable au corps.» Malgré toutes les horreurs de la guerre, nous étions en si bonne humeur, que je répondis: «Ah, puisque j'ai le diable au corps à la guerre, pourquoi ne l'ai-je pas eu au théâtre; la pauvre Didon n'eût pas été sifflée.--Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.
«--Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui dis-je.
«--Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a joué sa couronne contre un entêtement. N'importe; ils n'auront pas bon marché de nous, les alliés; je suis sûr qu'ils s'étonnent d'être en France, malgré leurs masses énormes; leur joie est presque encore de la peur.»
La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le maréchal Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut impétueuse, l'ennemi tint bon. Nansouty et Grouchy arrivèrent comme la foudre avec leur cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute la journée. Enfin l'ennemi fut ébranlé et poursuivi vers Laon. L'Empereur coucha à Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reçut courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos, lorsque tout à coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui étaient en marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris à côté de la route. Ney était en avant. C'est là que le général Gourgaud ajouta encore à sa réputation militaire par un de ces coups heureux et hardis qui annoncent le véritable capitaine; il surprit les gardés des alliés, et par là ouvrit à Ney le passage du défilé. On arriva vers les hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position pour attaquer Blücher qui, certes, avait le double de troupes. L'Empereur occupait le haut, près de la ville; il allait monter à cheval quand il apprit cette faute de Marmont, à laquelle j'ai déjà fait allusion et qui fut si noblement pardonnée; cette faute était assez grave pour rendre nécessaire un autre plan d'attaque.
Harassée de fatigue, je m'étais jetée tout habillée sur un matelas, dans une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tête encore plus montée, le cœur encore plus ulcéré qu'avant. J'allais essayer de joindre Ney, ce qui était difficile; car, dans cette campagne, les mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient incessamment. J'étais aux environs du village de Chavignon; on y répandait le bruit que, du côté de Lyon, on avait désobéi et gâté nos affaires: «Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renommée?»
L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se trouva au delà d'Arcis, en présence de toutes les masses des alliés; c'est là qu'il paya encore de sa personne; il était partout, à chaque moment, dans la mêlée, sous le feu des batteries, toujours soldat et empereur; les obus éclataient sous les pieds de son cheval. Les faubourgs étaient incendiés; on se reconnaissait dans la ville aux feux continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrêtait point. Je rôdais avec assez d'anxiété. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite; l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut évacué en très bon ordre; on se battit toujours, et l'armée fit si bonne contenance, que l'ennemi n'osa l'entamer, malgré l'immense supériorité du nombre. J'arrivai avant la tête des premières colonnes à Vitry-le-Français; le quartier général fut établi à Saint-Dizier. Là on apprit que toutes les propositions de l'Empereur avaient été rejetées au congrès qui était rompu. À peu de distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'où il avait reçu un avis important. On ne voyait plus d'alliés sur la route de Troyes. Je la suivais au pas, réfléchissant sur tout ce que j'avais vu. Un des aides de camp du prince de Neufchâtel passa. «Il devance l'Empereur,» disaient les paysans. À quelques lieues de là on apprit qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme si mon arrivée eût pu changer les événemens. Mon cœur battait à m'étouffer, et je puis assurer que ce n'était pas de frayeur. L'étranger à Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement à cette humiliation, pour moi c'était mourir. Hélas! deux lieues plus loin, j'apprends que Paris venait de capituler.
Le corps d'armée destiné à couvrir la capitale, l'évacua la nuit même. Arrivée à Villejuif, je trouvai le village occupé par les troupes de Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des élèves de l'École Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir été dans une situation d'esprit plus pénible. J'avais même quelques instans cessé de penser à Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!
Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de colère, et me menaçait d'une hémorragie. J'étais seule; on ne prenait de moi nulle pitié. Je montrai de l'or; les soins changèrent, mais avec un air qui me déplut encore. «Je suis femme d'un militaire de la garde de Napoléon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau.» Alors tous les soins, toutes les attentions me furent prodiguées avec mille questions. Je ne nomme pas mes hôtes; je puis donc dire qu'ils étaient fous napoléonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaça comme chez des amis, aida fortement à me guérir, car le lendemain je n'avais plus qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de troupes, et les maréchaux y arrivèrent aussi successivement, Moncey, Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.
Après trois mois de fatigues, de privations et assez de périls, il m'était délicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir loin de Paris, et j'osai même espérer que, d'après ma constante résignation à tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans mon séjour à Fontainebleau, depuis l'arrivée des maréchaux jusqu'à ce moment cruel où Napoléon fut contraint de se séparer des aigles et de ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites à la conquête du monde.
CHAPITRE CXXVII.
Séjour à Fontainebleau.--Abdication de l'Empereur.--Dévouement de Montholon.
Je fis avertir le maréchal que j'étais à Fontainebleau. La capitulation de Paris venait d'être signée par le maréchal Marmont. Les alliés avaient fait leur entrée dans Paris. J'avais couru toute la matinée; j'avais cherché exprès à causer avec le vieux soutien des aigles. Il n'eût fallu qu'un mot de l'Empereur pour ramener ses soldats contre Paris, sans calculer le nombre ni la distance. Dans cette extrémité, il y avait moins de découragement qu'au commencement de la campagne; on pouvait encore sauver la France et l'Empereur; une grande résolution bien certainement était dans le cœur de Napoléon, et Napoléon eût été bien fort encore à la tête de cinquante mille hommes animés par le désespoir.
On a prétendu que Ney avait durement conseillé l'abdication; il est plus tard convenu avec moi de son vote pour ce parti, mais niant la dureté des termes qu'on lui avait attribués dans cette circonstance. C'était déjà trop; car, avec sa valeur intrépide, il me semblait que Ney eût dû être de l'avis des grenadiers. Je ne donne pas cela comme un calcul, mais comme un élan naturel; et je suis persuadée que les hasards d'une bravoure si exaltée pouvaient encore être heureux. Quarante-huit heures se passèrent dans l'incertitude du succès de la négociation du duc de Vicence, de ce véritable ami de l'Empereur, de ce sage conseiller trop peu écouté. Je vis Ney deux ou trois fois avant le retour de l'_ultimatum_; il était préoccupé, mais point inquiet: il n'avait pas désespéré de la fortune de Napoléon. Je lui contais tout ce que j'entendais dire, et à Fontainebleau aucun ordre de partir ne vint attrister la joie de le voir. J'eus même un moment l'orgueil de me croire utile, et il fut assez aimable pour dire que je lui étais nécessaire, que je ne devais partir que lorsqu'il me le demanderait; il m'avait quittée sur les neuf heures du soir. On venait de nous annoncer que les cocardes blanches et les lis avaient été arborés à Paris, qu'on criait _vivent les Bourbons!_; Les plus grands malheurs furent un moment à craindre, car les troupes n'étaient pas disposées à répéter ces cris, pas même à les supporter. Je rencontrai deux soldats qui tenaient une des proclamations qu'on osait encore distribuer en cachette: elle portait que les alliés ne traiteraient plus avec Napoléon Bonaparte, ni avec personne de sa famille. Les commentaires sur un pareil texte se ressentaient du fanatisme tout militaire. «Ils n'étaient pas si fiers que cela à Tilsitt, ces empereurs par la grâce de Dieu, et qui peuvent dire qu'ils le sont restés alors par la bonté de Napoléon, avec qui ils ne veulent plus traiter aujourd'hui. Ah! ils ne veulent pas... Mais nous ne sommes pas morts tous... Que ce Napoléon nous fasse seulement signe de la main, qu'il nous dise en avant, et Russes, Prussiens, Autrichiens, tous ces héros que nous avons battus trente ans, laisseront leurs os en France pour l'engraisser.» Je rapportai à Ney ces énergiques propos; il me dit: «Ils pourraient bien avoir raison; il serait cruel d'en venir là, mais cela vaudrait mieux encore que de passer sous le joug.» Il le pensait; car la vérité, la franchise, dictaient toujours les discours du maréchal; oui, toujours. Michel Ney ne trahit jamais sa pensée; je le dirai jusqu'à mon dernier soupir. Plus tard, à l'époque sanglante que je vais bientôt retracer, je répéterai que Michel Ney fut toujours sincère. Une ame si grande, un si héroïque courage, ne s'allient point avec la perfidie qui se joue des sermens. Époux et père, il écouta les trompeuses promesses d'une paix glorieusement gagnée: il était homme et soldat français. On lui offrit la prospérité future de sa patrie, sa grandeur et sa gloire sous les drapeaux qu'il illustra si long-temps. Pouvait-il préférer à cette alternative une guerre de Français à Français? Après la scène des grenadiers, il me dit: «Je veux dire tout à l'Empereur; mais je ne yeux pas, Ida, qu'il sache nos relations. Comment arranger cela? car, je ne vous le cache pas, j'ai un projet pour vous.
«--De me faire décorer, peut-être?...
«--Vous riez; et quand cela serait?
«--Monsieur le maréchal, vous battez la campagne; avez-vous oublié ma profession de foi à Eylau.
«--Comment?--Serait-ce sous le rapport de services particuliers?--Mon ami, on ne mérite pas pour cela la croix d'honneur.» Il me regarda avec émotion, pressa fortement ma main contre sa poitrine. «En voilà, une décoration, m'écriai-je avec cet enthousiasme qui le séduisit si souvent dans un bivac comme dans un salon, en voilà une; c'est votre main placée sur votre noble cœur. Michel, les croix sont des constellations qui brillent sur le temple de Mémoire; mais mon sexe n'y doit jamais prétendre. Ce brevet de force et d'héroïsme ne conviendrait dans notre sexe qu'à ces admirables sœurs de charité, dont nos grenadiers sentent l'appui; pour elles, au moins, la croix serait l'honorable récompense des dangers réels bravés pour secourir et consoler, sinon pour combattre et vaincre.
«--Ida, chère et bonne Ida, que vous dites toujours bien; ah! que je voudrais que l'Empereur vous entendît.»
Je me gardai bien, comme on pense, de lui dire que l'Empereur me connaissait, car les explications eussent été un peu loin. Il est bien probable que la scène, commencée par l'attendrissement, eût fini par une colère semblable à celle qui m'avait fait si belle réception au Dniéper.
On vint chez moi pour prévenir le maréchal de se rendre près de l'Empereur. Ney me quitta fort contrarié. «Comment a-t-on su que j'étais ici, disait-il; tout se sait donc?...»
Tout était fini à Paris. Le duc de Vicence, si dévoué, avait lutté vainement: il devait succomber. Son attachement reconnaissant avait trop à faire de combattre un quatuor anti-impérial, dont le prince de Bénévent était le chef. Quoique j'eusse le cœur navré, je ne pus m'empêcher de sourire en repassant les phrases diverses qui avaient fini par conduire M. de Talleyrand au... royalisme... Émigré sous la terreur, citoyen ministre sous la république, sous le directoire et le consulat, prince sous l'empire et par l'Empereur, que pourra-t-il encore devenir, et surtout quels services l'ancien évêque d'Autun fera-t-il valoir près du frère de Louis XVI?
«Il s'en tirera, disait Ney; c'est l'essence de la politique.» L'événement a prouvé que Ney, sans être fin diplomate, savait très bien les juger. Une personne, intimement attachée à l'impératrice Joséphine, et que je trouvai en Belgique en 1816, connaissait encore mieux cet homme extraordinaire, que je crois pourtant avoir bien connu et bien jugé. Je regrette que ce qui me reste à retracer ne me permette pas les détails que cette personne me donna et qui sont d'une nature assez intime; mais cette digression me mènerait trop loin, les faits pourront trouver leur place ailleurs.