Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 5

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Regnault, que je vis le lendemain, était plus agité encore. L'année 1814, qui allait s'ouvrir, se préparait sous de bien tristes pronostics. Hélas! ils ne devaient que trop tôt et trop ponctuellement se réaliser. Je connaissais trop Ney pour ne pas m'être aperçue, à travers ses agitations politiques, qu'il avait besoin de me confier autre chose; je ne m'étais pas trompée; car le soir même du lendemain je reçus une confidence qui me fut à la fois chère et pénible: elle m'apprit que le cœur de Ney me garderait toujours une place, que ni liaisons anciennes ou nouvelles, ni devoirs ni infidélités ne me raviraient jamais. Si j'éprouvai une légère blessure, un plus noble penchant étouffa bientôt mon amour-propre blessé. Donner à Ney une preuve de désintéressement et en quelque sorte d'immolation, me tint lieu du bonheur. Prévoyant une nouvelle et périlleuse campagne, pressé par une lettre qu'il venait de recevoir, Ney me fit part d'une liaison d'un moment avec une belle Polonaise qui lui en avait dérobé le précieux gage. Je me chargeai de la commission qu'il me donna, mais malgré mon zèle je ne réussis pas immédiatement à découvrir l'innocent objet de ses inquiétudes. Pour ne pas revenir sur le même sujet, je vais raconter ici l'étrange hasard qui, en 1821, me fit rencontrer cette fille de l'amour d'un héros et de la faiblesse d'une noble et belle étrangère, qui fut assez heureuse pour mourir avant le jour fatal qui enleva à sa fille bien-aimée son illustre protecteur naturel. Il faut que je ne sois pour aucune sensation organisée comme les autres personnes de mon sexe; car, passé la première irritation de l'aveu, je puis assurer que j'éprouvais, au moment de la confidence même, un désir de mère à voir cet enfant. Je me formais déjà un plan de vie; je disais: «N'est-ce pas, Ney, que vous me la confierez? J'irai vivre à la campagne, je lui apprendrai à vous connaître, à vous chérir, et elle ignorera ce que j'ai eu de torts.» Il me pressait dans ses bras, me répétant: «Ida, bonne et chère Ida;» et moi d'être fière et heureuse plus que du plus brûlant délire d'amour. Hélas! il ne devait pas jouir de la douce sécurité de me voir veiller sur l'objet de sa tendresse inquiète.

Dans les premiers jours de janvier 1821, je fis un voyage à Verdun. J'arrivai vers le soir; c'était un jour de plantation de croix. Les rues étaient encore tout encombrées des oisifs que cet événement avait attirés. On y voyait avec leurs parens les jeunes filles qui avaient formé le cortége, ornées de guirlandes et de voiles blancs. À Verdun, un cortége de jeunes filles, vêtues de blanc, rappelait un trop cruel souvenir pour n'être pas un pénible spectacle. Je m'éloignai avec précipitation, et remettant mes visites au lendemain, je sortis de la ville vers le lieu, déjà désert, où la sainte cérémonie venait de rassembler toutes les ames religieuses ou avides des pompes extérieures du culte. Non loin de la croix qu'on venait d'élever était assise sur le gazon une jeune fille dont l'aspect enchanteur me fit sentir une surprise toute prête à devenir de l'admiration; son léger vêtement était fermé par une ceinture noire qui dessinait Aine taille souple et élégante; un grand chapeau de paille était à ses côtés, et la légère bise du soir faisait voltiger des tresses dorées dont la mode n'avait pas encore dénaturé les gracieuses ondulations, ni torturé les boucles naturelles; un grand portefeuille de dessins était placé près du chapeau. Je fis à mon domestique signe de s'éloigner; je m'approchai doucement de la jeune personne, de façon à la très bien examiner avant d'en être remarquée. À peine les roses de la première jeunesse commençaient à remplacer sur ses joues les couleurs plus prononcées de l'enfance, et déjà se lisait sur son front virginal l'empreinte des soucis; les pénibles soupirs d'une profonde méditation soulevaient un sein naissant à peine. Elle prononça à mi-voix quelques mots sans suite, mais dont le son fit aussitôt vibrer toutes les cordes de mon cœur: en me rappelant cette douceur d'accent d'une jeune fille, il me semble reconnaître quelque chose d'une voix chérie. Éveillée par cette divination mélancolique, il me semblait lire sur le front virginal de l'inconnue une expression de physionomie qui me rendait comme présente l'image douloureuse de l'infortuné maréchal. Je fis un mouvement pour être aperçue: à l'instant la jeune fille fut debout et prête à s'éloigner. Mon cœur battait avec violence; «De grâce, Mademoiselle, restez; mon sexe, mon âge, doivent ne vous causer aucune crainte. Vous êtes seule; mon domestique nous suivra de loin; accordez-moi quelques instans, dites-moi quels heureux parens ont le bonheur de vous avoir donné la vie.»

«--Hélas! Madame, dit-elle avec un maintien parfait, depuis bien long-temps les paroles bienveillantes sont étrangères à mon oreille; excusez le trouble qu'elles causent à la pauvre Féodora.

«--Ce nom annonce que vous n'êtes pas née en ces climats; cependant votre accent est si pur...

«--Je suis fille d'un Français et d'une Polonaise, continua-t-elle précipitamment, orpheline de tous deux; depuis trois mois seulement je sais que je n'ai rien à demander à la société qui me dédaigne, rien à espérer de ce monde où ma naissance devient un titre d'exclusion ou d'une insultante pitié.» En s'exprimant ainsi, sa belle physionomie s'était animée d'une fierté douloureuse; d'abondantes larmes coulaient sur ses joues. Je pressai sa main que j'avais saisie avec une religieuse tendresse: c'était la fille du héros, de l'homme que j'avais idolâtré, que je pleurais avec désespoir: oh! que cet être me parut cher. Je n'ai jamais conçu l'orgueilleux amour-propre qui fait repousser ou haïr l'enfant de l'homme qu'on aime, lors même que ces enfans sont une irrécusable preuve d'inconstance. Quand la passion a été sincère, elle étouffe tous les murmures de la vanité. Je rassurai Féodora, m'informant avec intérêt des amis, des soutiens qui restaient encore à sa jeunesse. «Je suis un enfant illégitime, voilà tout ce que je puis dire. Je n'accuse point mon père; ses mânes m'entendent; ma mère n'a pu supporter sa mort funeste. Je suis seule, oh! bien seule au monde.» L'air, le ton, le regard de Féodora étaient pénétrans. Il faut en avoir éprouvé la puissance pour comprendre tout ce qu'une ame noble et fière ajoute à la beauté d'une femme.

Je tenais la main de Féodora; je lui prodiguais tous les noms qu'une mère tendre donne à une fille bien-aimée. J'ouvrais ainsi son jeune cœur à la confiance, qui n'eut plus de secrets pour moi. Féodora avait sept ans lorsqu'elle perdit sa mère. À l'instant tout changea autour d'elle, les soins, la vie, jusqu'aux robes qui naguère la paraient. Une vieille Polonaise, Élisabeth Dobninski, accompagnée d'un valet de chambre, lui firent passer bien des jours en voiture, et un matin Féodora se vit en s'éveillant dans une petite chambre avec des personnes inconnues, mais dont les manières douces et caressantes gagnèrent le cœur de la pauvre orpheline. Cependant Féodora ne put sans un cruel chagrin se plier au changement de sa fortune; elle n'avait jamais parlé que français avec sa mère, et sous ce rapport du moins elle se trouva moins étrangère au milieu de ces êtres inconnus; mais sous tant d'autres, qu'elle était à plaindre! Au lieu de ces arts charmans dont sa mère l'avait entourée, ce n'étaient plus que les grossiers ennuis d'un travail mécanique. Féodora n'avait aucune aptitude à ses nouveaux devoirs; son caractère était doux, mais fier. La contrainte la révoltait; elle continuait en secret à s'occuper des leçons de sa mère; un crayon était un trésor, et un bouquet de fleurs fut souvent acheté par l'orpheline au prix de l'abandon de quelque pièce de sa modeste garde-robe. Elle sacrifiait souvent les heures destinées à une pénible tâche de ménage au plaisir de courir au loin la campagne pour former son herbier, et de composer des dessins imparfaits, mais précieux par les mots touchans qu'elle plaçait sous chaque fleur en souvenir de sa mère. Féodora vivait depuis deux années à Verdun dans cette monotone médiocrité, sans plaisir, sans espérance, mais du moins sans privations du nécessaire. Peu à peu la main invisible qui la soutenait s'est montrée moins exacte dans ses dons. Attachée peu à peu par l'habitude, comme tous les bons cœurs, à ceux qu'elle voyait tous les jours, Féodora, accablée du changement de leurs manières, leur demanda en larmes ce qu'elle leur avait fait. «Que voulez-vous, Féodora, lui dit la femme, nous gagnons notre vie par notre travail. On nous écrit que votre pension ne sera plus payée, et nous ne pouvons vous nourrir pour rien.» Ces mots avaient enlevé à la malheureuse orpheline ses dernières illusions; il lui fallait même renoncer aux travaux de l'aiguille pour descendre aux pénibles soins d'un ménage d'artisan. Il fut impossible d'y plier sa fierté, et surtout du moment où la découverte d'un papier mêlé aux lettres de sa mère lui eut appris le nom et la haute illustration de celui à qui elle devait le jour et le rang de sa mère. De ce jour, Féodora, perdue dans le vague d'une affreuse mélancolie, faisait et défaisait mille projets; ses nuits se consumaient dans les larmes; le jour, elle courait respirer l'air libre de la campagne. Mais peu à peu la cruelle nécessité exerça sur elle sa fatale puissance; on força ses habitudes sans vaincre ses dégoûts. «Je fus pendant deux ans si malheureuse, me disait-elle, que souvent j'invoquai les mânes de ma mère, pour lui demander si c'était un crime de s'ôter la vie.» Ces paroles me firent frissonner: un pareil aveu dans une bouche de quinze ans renferme tant de douleur!

Insensiblement on reprit, plus tard, avec Féodora des manières moins sèches. Un jour on lui dit d'être tranquille, qu'une grande dame aurait soin d'elle et la protégerait. «Je ne veux pas être protégée, mais aimée, répondit la fière Polonaise.» En effet, sa pension fut payée, et l'on s'occupa de son instruction religieuse.

Je témoignai à Féodora le désir de l'accompagner, de connaître les personnes auxquelles on l'avait absolument confiée. «Non, me dit-elle, car cela restreindrait ma liberté. Ce qu'on me recommande surtout, c'est de ne faire connaissance avec personne. J'ai tant besoin de penser que je vous verrai encore, et que même, loin de Féodora, vous n'oublierez pas les confidences de la pauvre fille illégitime!» Je pressai l'aimable infortunée sur mon cœur avec une tendresse de mère. Hélas! j'étais déjà pauvre alors, et ce fut un des momens de ma vie où j'ai senti que l'argent peut être quelque chose pour le bonheur. Si j'en eusse été pourvue, comme dans mes beaux jours, j'eusse dit à Féodora; «J'ai adoré, je pleure avec désespoir le héros qui te donna la vie; le nom de ta mère est une amertume pour mon cœur, mais n'est-tu pas aussi la fille de celui que j'ai tant aimé? Viens, retrouve en moi l'appui et les entrailles, de la bonté paternelle.» Après nous être donné rendez-vous pour le lendemain, nous nous séparâmes.

Mais je l'attendis vainement au rendez-vous. Qu'on juge de mon chagrin! J'étais forcée de repartir le lendemain même. Je résolus d'aller parler aux gens qui avaient accueilli Féodora. Un billet qu'on me remit d'elle en rentrant à l'auberge, me fit changer d'avis; Je transcris littéralement les lignes de cette aimable et malheureuse enfant:

«Je suis restée trop tard dehors hier; on nous a vues ensemble, on m'a questionnée, et je hais les questions. J'ai vivement répondu que, n'ayant point le bonheur d'avoir mes parens pour guides et pour maîtres, je ne voulais pas me soumettre à un joug étranger. On ne me permet pas de sortir aujourd'hui et de vous parler ce soir; ne m'oubliez pas en passant devant le lieu où vous m'avez trouvée hier, et d'où je revins avec un trésor, car je vous crois mon amie. Il y a tant de bonté dans vos regards! J'ai des frères, m'avez-vous dit; vous leur parlerez pour la fille de leur père, une fille qui ne demande qu'un peu d'affection fraternelle. Madame, chère Madame, ne m'oubliez pas, car vous êtes la seule espérance de la pauvre orpheline Féodora.»

Je plaçai ce billet sur mon cœur. Lorsque la voiture qui m'amenait à Paris passa devant la croisée où j'avais trouvé Féodora, mon ame renouvela le serment de revoir la pauvre fille autant qu'il serait en mon pouvoir. Dans la ferveur de ce double serment, je crus voir une ombre légère s'approcher de moi, suivre comme un nuage lumineux la course rapide qui m'entraînait... Le bruissement des arbres, le faible frémissement des insectes, le cri des oiseaux, formaient comme un concert de voix aériennes qui répétaient ma promesse de ne pas oublier la fille du héros, et de faire dire à ses fils: «C'est vous seuls qui devez être les protecteurs de Féodora!» Les peines et les malheurs qui m'accablèrent ne me firent point oublier ni négliger mon serment; mais ils furent tels, que souvent cette impuissance m'arracha des larmes. Le sort de Féodora était heureusement trop intéressant pour n'être pas soulagé: il le fut et d'une manière qui défend, par le respect dû au nom de la protectrice, de s'inquiéter du bonheur de la protégée.

CHAPITRE CXXIV.

Visite à Madame, mère de l'Empereur.--La belle Allemande chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois.

Les derniers jours du mois de décembre 1813, par l'accumulation des mauvaises nouvelles, par le relâchement de toutes les affections, par l'irritabilité de toutes les personnes attachées à la fortune de l'Empereur, me furent bien pénibles. Quand on n'est point intéressé aux affaires, mais quand on s'intéresse à ceux qui y prennent part, on souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux n'est quelquefois qu'un intérêt, devient pour leurs amis un sentiment. Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher à tout moment. Dans les temps de crise, on dirait que les caractères les plus virils ont besoin de s'abriter et de reprendre courage auprès d'un cœur de femme. Dans ces longues conférences, devant lesquelles ne reculait jamais mon dévouement, Regnault était quelquefois abattu jusqu'à la faiblesse et violent jusqu'à la colère; ce qui l'indignait le plus, c'était le froid égoïsme de la plupart de ses collègues des grandes fonctions publiques. «Il semble, s'écria-t-il, que tous ces gens-là flairent la nouvelle curée d'un autre gouvernement.»

Mes jours étaient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du dernier, c'était frémir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je voyais et entendais une infinité de propos que je me gardais d'autant plus de rapporter, qu'ils étaient tenus de confiance, et que Regnault n'aurait pas manqué, par excès de précaution, d'en tirer les conséquences à sa manière. Il rêvait tellement conspirations et complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***, espèce de fatalité qui se représente à toutes les époques critiques de ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de Napoléon envers ses courtisans; quoique Regnault n'eût point eu sa part de la colère impériale, il était revenu du château fort mécontent. «L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes, et cela ne mène à rien.» Mais voici comment s'était faite cette rencontre dont je n'avais pas parlé à Regnault. Mon cabriolet s'étant arrêté au coin du boulevart, j'aperçus D. L*** qui descendait précipitamment du sien pour venir à moi; je lui demandai s'il venait de l'autre monde?--«Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce moment. Je viens de passer un mois à Calais. Ah! si vous étiez une femme à penser à la fortune, quel avenir je vous assurerais!» Je le regardai avec l'air assez hautain. «Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir, mieux que vous ne l'aurez jamais avec le maréchal.--Perdez-vous la tête? Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?

«--Mais vous voilà bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la protection! Irait-elle au moins jusqu'à me rembourser quelques milliers de francs que vous me devez?

«--Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais gagner mille louis.

«--En vérité!

«--Oui, garantis.» Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des sûretés; je ne lui répondis qu'en parodiant ce vers de _Britannicus_:

Mais je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Je sus depuis que cet adroit caméléon servait à la fois Baal et le dieu d'Israël. J'eus peut-être tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes soupçons assez bien fondés, comme on va le voir. Le roi de Naples venait de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche. Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'étais affligée, humiliée dans mes souvenirs; je pensais à la grande-duchesse, et la réminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait chargée, et qui était restée sans réponse. D. L*** prétendait sortir de chez M. Desèze, et m'annonçait, d'un air de triomphe, un second voyage pour Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois voyages, me répétait-il, et ma fortune est faite au grand complet. «Voulez-vous venir?» Je lui tournai le dos pour toute réponse. Cette rencontre me donna beaucoup à penser; mais sans compter mon invincible horreur pour tout ce qui sent la délation, le caractère de M. Desèze était si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de le croire en relation avec un être comme D. L***. Lorsqu'après le changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait ironiquement mon innocente candeur.

Je songeai enfin à porter une lettre dont j'étais chargée de la part de la grande-duchesse pour Madame Mère; c'était la seule personne de la famille de l'Empereur qui conservât de son origine quelque chose de peu royal, on pourrait même dire de peu distingué, pour quelqu'un qui avait donné le jour à tant de princes. Je fus introduite par M. de Cossé-Brissac, dont les manières, tout imprégnées d'ancien régime, auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une satire en action de celles de la douairière un peu bourgeoise. La bonne madame Lætitia avait pris la royauté comme une sinécure; c'était une reine sans gêne et sans façon. Je la trouvai assise près d'une table énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs ouvrages en perles. Je présentai ma lettre. «C'est bon, dit-elle en la prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes d'ouvrages?--Non, Madame.--Eh bien! ni moi non plus. Je les achète d'une de ces pauvres _ci-devant_ comme il y en a encore tant, quoique mon fils leur ait fièrement donné, qui ont beaucoup de prétentions et pas un sou vaillant.

«--Vous savez, Cossé (s'adressant à M. de Cossé-Brissac); c'est ma boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est adroite comme une fée. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je rends service à cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent, croiriez-vous?

«--Je le crois aisément; un don de la main de Madame Mère est une grâce trop flatteuse...

«--Un don! un don, dites-vous! où avez-vous la tête; je les paie et les leur fait payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous n'_accoumoulourez_ jamais.» Il me prit une grosse envie de lui dire: je crois que je n'en vaux que mieux; mais très heureusement que l'humble attitude et l'air profondément soumis de M. de Cossé-Brissac me rappelèrent à propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je ne répondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi importantes, madame Lætitia me questionna sur les perles de Rome. Je crus faire un trait d'adresse en lui disant: «Elles sont beaucoup plus chères que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.

«--Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numéros encore; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la princesse comme mes filles.» En m'inclinant légèrement je déguisai mon sourire sous l'apparence d'une approbation très humble, et je rendis justice à ma bienfaitrice, en répondant: «Il est vrai que la grande-duchesse et la reine de Naples ont des cœurs de reines.» Je fus reconduite avec même étiquette, et, me retirant à reculon, mon pied s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombée. Madame Mère montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la dignité du rang suprême, elle avait du moins conservé toute la bonté de ces mœurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont l'objet. «Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout _ouniment_ droit devant vous; vous avez failli vous faire _dou_ mal pour l'étiquette.» Madame Mère avait dû être fort jolie; elle était à cette époque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins d'agrémens.

En sortant de chez Madame Mère, je me rendis chez Regnault où je vis une dame d'une figure charmante. C'était une Allemande honorée de la protection de Mme de Staël. Regnault mettait une sorte de mystère à la recevoir. Ce ne fut que plusieurs années après que j'appris d'elle-même, dans une rencontre en Belgique, l'espèce d'utilité dont elle était au gouvernement, et la passion plus généreuse qui la rendit sinon digne d'estime, au moins de pitié, en lui donnant l'énergie de rejeter une fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point, parce que son repentir fut aussi sincère que déchirant. Hélas! que n'ouvrit-elle plus tôt son ame à la femme célèbre et compatissante que le sort lui avait donnée pour amie; elle se serait épargné des remords. Mais à l'époque où je vis cette dame chez Regnault, elle était dans toute l'activité de ses vilains devoirs. On parlait de la scène de l'Empereur avec la députation du Corps-Législatif; Regnault et la dame, sans affectation, baissèrent un peu le diapason de leurs paroles mystérieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre, de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres récalcitrans du Corps-Législatif.

Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il était si enfoncé dans les intérêts du moment, qu'il m'en parla comme s'il eût continué sa conversation avec la haute utilité qui venait de le quitter: «C'est Vicence, me dit-il, qui part chargé de négociations auprès des souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir plus de succès qu'à Dresde, il vaudrait autant qu'il restât à son ministère.

«--Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie à cette boutade; auriez-vous la fantaisie d'être ambassadeur?» dis-je à Regnault assez étourdiment. Il ne me répondit que du regard, mais c'était répondre, et même avec un peu de suffisance.