Part 4
Ney me reconnut le premier, et ce mouvement m'apprit qu'il était encore le même pour moi. Du reste, mon apparition et le rayon de joie qu'elle jeta sur sa figure ne firent que me montrer davantage les soucis qui la chargeaient. Je pris tous les tons pour l'arracher à ses sombres idées; mais son front ne se dérida un peu qu'en m'entendant parler de ses enfans, sa plus chère pensée, son seul orgueil; il insista même sur le plaisir qu'il aurait à me les faire connaître et à me les montrer, en prenant pour cela des précautions dont son intérieur eût pu s'alarmer; car il n'avait plus d'amour pour moi, et il en avait beaucoup au contraire pour sa noble épouse; mais il savait que mon attachement était au-dessus de l'amour-propre, et il ne concevait pas mon refus: mais moi, qui voulais être fidèle à ses propres devoirs, je ne voulus pas exposer mon cœur à désirer de les lui faire rompre, tant ils me paraissaient honorables et sacrés. Ney avait dans cet épanchement d'amitié, bien plus avec un vieux camarade qu'avec une femme passionnée, une éloquence de bonté et de naturel qui me pénétraient. Comme il lui allait bien de mêler le nom de son vieux père, de sa femme, de ses enfans, aux souvenirs de ses victoires! Que de simplicité dans une telle grandeur! L'admiration nouvelle de ces vertus modestes ajoutait un charme secret aux sentimens de l'enthousiasme. On s'estimait d'avoir su l'aimer.
Revenant peu à peu à sa gaieté militaire, il me dit: «Puisque vous voilà, allons déjeûner en garçons. Prenez la rue Blanche, je vous prendrai à la barrière.
«--Bien volontiers, et je vous raconterai quelque chose que vous pouvez entendre, un trait de Talma.
«--Cela me fera du bien; les beaux traits deviennent si rares en France.
«--Pas en fait de gloire, Michel.
«--Allez, allez, Sirène.» C'était son mot de guerre et de paix avec moi.
Me voilà donc griffonnant au crayon un mot pour le remettre chez Talma en passant, puis me rendant à mon poste à la barrière des Martyrs, l'œil ouvert, l'oreille dressée comme une vedette. Ney avait quitté son cabriolet au boulevart, et il ne se fit point attendre. J'avais beau regarder pendant que j'étais de planton, je ne voyais pas trop de ce côté d'endroit convenable au déjeuner d'un maréchal de l'Empire. Nous voilà enjambant les boulevarts, courant à travers champs, nous donnant de la bonne gaieté, comme dans les terres conquises de l'Autriche et du Tyrol. Il n'y manquait, hélas! que le soleil d'Austerlitz, couvert de sombres nuages. Nous étions presque arrivés aux derrières de la route du bois de Boulogne; nous entrâmes dans une de ces bicoques qui le bordent. Le déjeuner ressemblait à un véritable repas de bivac, et l'illusion n'en était que plus vive et plus agréable. Trois heures s'écoulèrent dans une conversation animée par toutes les confidences d'un entier abandon de sa part, et de la mienne par toutes les effusions d'un attachement qui se sentait plus fort que jamais. Je lui parlai de Regnault; mais de tout ce qu'il m'avait dit, je ne lui révélai que ce qui touchait les proclamations, parce que je craignais qu'il ne lui en fût tombé dans les mains, et que par distraction il n'en eût conservé.
«J'en ai là, me dit-il. On jette beaucoup de papier dans l'armée; on ferait bien mieux d'en faire des cartouches. Le colportage des opinions est sans effet sur le soldat; les officiers ne prennent même pas au sérieux toutes ces proclamations; mais l'Empereur y attache de l'importance, et le gouvernement veut bien s'en inquiéter; cela se rattache à la conspiration de Mallet. Fouché passe pour être à la tête de beaucoup de machinations qui se croisent. Si Napoléon, au lieu de l'envoyer en Illyrie, l'eût fait fusiller, il y eût eu justice, et la précaution eût été bonne. Puis les vendus dont il a cru se faire des amis! il verra! il verra! Nous ne sommes pas au bout; mais ne nous cassons pas la tête à toutes ces spéculations creuses et inutiles. Tous nos finauds seront attrapés tant que nous aurons du canon. Tant qu'il restera un soldat à l'Empereur, il peut être tranquille; il ne sera ni trahi ni perdu.» Ney me questionna ensuite sur ma liaison avec Talma dont je lui avais parlé, allant droit à une supposition tout-à-fait fausse que je réfutai, et quand je l'eus convaincu, je lui racontai l'anecdote qu'on va lire au chapitre suivant.
CHAPITRE CXXII.
Talma.
Ney aimait le beau talent de Talma; toutes les supériorités éprouvent en effet une remarquable et involontaire sympathie. C'était à l'ame élevée de Ney qu'il fallait confier les traits d'une ame généreuse. Parmi beaucoup de dames que j'avais connues à Bréda et à Anvers, en 1796, se trouvait une jeune personne d'une rare beauté et d'une famille distinguée de Malines. Elle avait dans toute sa personne toute la délicieuse nonchalance _del certo non soche_. Je ne la désignerai que par son prénom. Gertrude avait alors seize ans.
J'appris à mon premier voyage à Paris qu'elle avait disparu avec un aide de camp du général Dessolles. Notre liaison, quoique courte, avait été tendre; son souvenir s'était bien des fois rappelé à mon cœur, et j'étais comme frappée du pressentiment que je la retrouverais un jour. Mais j'étais loin de prévoir que je recevrais, par cette personne presque étrangère et errante depuis plus de vingt années, une confidence précieuse qui accroîtrait encore ma vive admiration pour un de mes amis les plus intimes, pour mon cher Talma. Elle m'avait long-temps cherchée, et, dès mon dernier retour à Paris, plus heureuse que dans toutes les investigations précédentes de son attachement, elle avait découvert mon adresse. Un billet d'elle vint me surprendre un matin, et m'exprimer l'intention de me consulter sur des choses de la dernière importance.
Je me fais conduire à l'adresse indiquée. On ne m'attendait pas, et ayant ouvert assez brusquement la porte, je me trouvai en face d'une femme en grand deuil, du plus noble maintien. Son regard doux et mélancolique inspirait tout d'abord la vénération et la pitié! Belle et jeune, son deuil ne portait pas l'empreinte de cette coquetterie de douleur qui souvent dément les larmes des veuves. Nous étions toutes restées immobiles au premier regard. J'étais déjà de moitié dans ses peines... «C'est vous, Gertrude, fut tout ce que je pus dire.
«--Oui, et je suis déjà moins malheureuse, puisque je ne suis point encore méconnaissable aux yeux de l'amitié!
«--Oh! que cette amitié serait heureuse des preuves que vous pourriez accepter.»
Nous nous assîmes, et son cœur s'ouvrit avec une chaleur que je vais m'efforcer de reproduire. «Je n'accuse que moi seule de la conduite de celui qui m'a perdue. Il ne pouvait m'estimer, je lui avais tout immolé, vertu, patrie, famille; je n'avais à ses yeux que l'attrait d'une conquête de plus. Il ne crut pas à mon amour, à mon amour si tendre, et j'en fus abandonnée. Nous touchions au moment de l'invasion de l'Italie; je rejoignis triste et désolée les lieux que j'avais remplis du scandale de ma fuite. Ma famille irritée, m'accabla des rigueurs d'une réclusion. Peu après on m'offrit ma liberté aux dépens de mon cœur; il était encore à Alfred, et j'osai préférer le pleurer ingrat, plutôt que de tout devoir à la tendresse d'un autre. Hélas! je prononçai mon arrêt fatal. On donna à mes refus le nom de rebellion, et à mes larmes sur la perte d'Alfred celui de démence. Des parens qui me haïssaient gagnèrent ma trop faible mère. Je fus jetée dans la maison des fous, et au 26 août 1801, s'ouvrit pour moi la porte de cet antre plus affreux mille fois que le tombeau. J'y passai neuf années, n'ayant autour de moi que le spectacle d'une effrayante dégradation. En vain je recourus aux prières, aux supplications pour prouver que mon cœur seul était malade, que ma raison était saine: l'orgueil m'avait condamnée et l'orgueil ne pardonne jamais. Enfin un jour, jour d'éternelle mémoire, la porte de mon cachot s'ouvre; j'entends des paroles de paix, de consolation; je lève les yeux sur l'être bienfaisant dont l'organe mélancolique et pur apporte à mon ame la première émotion qui, depuis deux années, ne fût pas une douleur. Mon regard avait suffi pour lui tout révéler.
«--Non, cette femme n'est point folle, s'écrie-t-il; son geste, son attitude, sa physionomie respirent la pudeur et la bonté. Un délicat instinct de femme avait su faire un chaste voile de la lourde et grossière couverture de ma triste couche.» L'étranger était accompagné de l'économe de la maison et de deux autres témoins.
«Cette visite porta immédiatement avec elle ses consolations; l'économe reçut les plus touchantes recommandations; on me plaça provisoirement dans une chambre propre et commode. On m'accorda des vêtemens, ma nourriture devint saine; le lendemain on revint pour des formalités et des bontés nouvelles. L'homme noble et généreux à qui je devais ce secours inespéré n'épargna rien: crédit, argent, démarches, il employa tout pour arracher à une horrible destinée une femme étrangère dont il ne connaissait que les torts et le malheur, n'exigeant pour récompense que de rester inconnu à l'objet de sa noble bienfaisance. Le succès couronna son angélique humanité, et la liberté, dernier bienfait, vint mettre le comble à la reconnaissance de tous les autres. En me l'annonçant, on me remit un contrat de 1,200 liv. de rente viagère, avec la seule obligation de signer une promesse de ne jamais revenir dans ma patrie, et de changer mon nom de famille. J'étais presque heureuse de cette condition qui complétait mon affranchissement. Qu'aurais-je pu regretter après de pareils traitemens? J'obtins, à force de prières, de mes gardiens que j'allais quitter, le nom de mon bienfaiteur; c'était Talma!
«Quoi! notre tragédien? m'écriai-je.
«--Oui, lui même. Vouée à un deuil éternel, mon projet est d'aller m'établir en terre étrangère; depuis six mois ma fortune s'est accrue par le don d'un legs inespéré et considérable. Je suis venue à Paris dans la seule intention de voir Talma. Depuis long-temps le respect pour un secret qu'il avait voulu pesait à ma reconnaissance. Après tant d'années de combats, elle fut la plus forte, et c'est pour y céder que j'accours du champ de bataille qui vit tomber Alfred. Voici quelques lignes que j'ai écrites à mon bienfaiteur. On m'avait dit que je le trouverais à Calais; je m'y suis rendue; il en était parti: mais je sais qu'il est à Paris maintenant. Un hasard singulier m'a procuré votre adresse; plusieurs officiers parlaient de vous devant moi; un d'entre eux vous connaît plus particulièrement. J'ai demandé si vous étiez à Paris, et il a répondu en m'indiquant votre demeure; c'était le neveu de l'amiral Verhuel. Ce que je me rappelais de votre amitié et de votre caractère m'a fait un besoin de vous voir, auquel je n'ai pu résister; vous êtes naturalisée en France, vous connaissez tant de monde, il ne vous sera pas impossible de me faire parler à Talma; je suis épuisée par de longs tourmens, mes forces s'en vont, et je ne voudrais pas mourir sans revoir l'homme à qui je dois la vie et tout ce qui l'a consolée.
«--J'ai promis, dis-je au maréchal, de présenter cette excellente femme à Talma, mon ami depuis dix-huit ans, et quand vous m'avez rencontrée, j'y allais. On ne saurait croire tout le bien qu'il fait; c'est presqu'un souverain par l'abondance de ses libéralités. Si nul acteur ne l'égale en talent, il est moins d'hommes encore qui le surpassent en généreuse bienfaisance envers toutes les infortunes.» Ney jouissait avec la candeur d'une belle ame de ces curieux détails; il daigna s'intéresser au sort de la femme dont je venais de lui parler avec cette abondance de cœur qu'inspire la vue si rare d'un caractère reconnaissant.
«Cette dame, ajouta Ney, veut se réfugier en Italie; engagez-la à attendre quelque temps.
«--Vous croyez donc, mon ami, que les affaires vont mal, et que cela va se brouiller tout-à-fait?
«--Je le crains; l'Espagne et la Russie, ma chère Ida, ont enterré notre bonheur. L'intrigue, en outre, prépare pour nous le surcroît d'autres dangers. À peine échappés à une retraite, il va nous falloir, malgré notre désastreux épuisement, commencer une autre campagne. Heureux si, versant notre sang jusqu'à la dernière goutte, nous conservons notre France intacte et pure. Les soldats voudraient du repos, un repos si bien gagné. On se battra encore, mais en raisonnant sa fatigue. Nous autres généraux et maréchaux, nous le voulons; il nous en coûte de ne voir rien finir. Nous vieillissons.»
J'avais souvent exprimé des idées semblables à Ney, mais il m'en avait blâmée, et chose inexplicable, je ne saurais dire le cruel regret que j'éprouvais de les entendre de sa bouche. Ce n'était certes qu'une saillie de mauvaise humeur, bien naturelle; mais mon imagination souffrait de l'affaiblissement de son enthousiasme, au moment où l'étoile semblait pâlir. Nous eûmes même à cet égard une vive altercation, assez vive même pour me faire craindre une seconde rupture; mais la voix de la patrie menacée, le sentiment du devoir et l'approche des dangers le réconcilièrent bientôt avec Napoléon et avec moi.
CHAPITRE CXXIII.
Préparatifs de la campagne de France.--Émotions politiques.
Je restai quelques jours sans voir Ney, et, comme nous nous étions quittés un peu fâchés, je ne voulais provoquer ni son repentir ni sa visite. Si le sujet de la brouille eût été quelque chose d'intime et de personnel, je l'aimais trop pour rester quelques heures seulement sous le poids d'un reproche ou d'une apparence d'insensibilité; mais la rancune ne venant pas du cœur, j'étais bien sûre qu'elle ne tiendrait pas. En effet Ney vint me voir au bout de deux jours, et je bénis presque la querelle qui avait ainsi pour résultat une démarche qu'il n'eût peut-être point faite sans ce motif d'impulsion polie et repentante. Mais ce qu'il y a de curieux dans les caractères francs et impétueux, c'est qu'ils se fâchent encore même en se réconciliant; que poussés par la bonne foi de leur premier mouvement, ils y cèdent de nouveau, même dans les réparations qu'ils ont la volonté de leur donner. Ney n'avait jamais ressenti pour moi cette égalité de passion qui fait en quelque sorte disparaître l'ame pour la confondre avec une autre ame; je crois même qu'avant la grande catastrophe qui me fit entrer tout entière dans son cœur, mon empire, celui de suivante de sa gloire, avait beaucoup tenu à ce qu'il retrouvait en moi presqu'un camarade de guerre autant qu'une femme; rien d'original, sous ce rapport, comme son retour après notre débat; j'espérais de la tendresse, et j'entendis encore de la politique. Hélas! ce pauvre ami aimait tant son pays qu'il ne croyait pas être infidèle en me parlant de la France, alors menacée, envahie; voyant arriver sur ses frontières les soldats de toutes les capitales où avaient flotté nos aigles orgueilleuses; mais tout ce qu'il disait avait un charme irrésistible de chaleur et de sincérité; la France était au fond de toutes ses pensées, et cet immense intérêt, base lui-même de mon attachement pour le maréchal, me faisait écouter, avec une incroyable émotion, ce que j'appellerais volontiers son improvisation patriotique. «Vous aviez raison, mon amie, de réchauffer un peu mon ardeur pour Napoléon. Il a commis des fautes; il ne nous a guère ménagés; mais il supporte au moins dignement des revers que peut-être il eût pu ne pas appeler sur nos têtes; il fait bonne mine à la mauvaise fortune; son génie se réveille pour nous organiser une armée, pour nous fabriquer au moins des cartouches avec lesquelles nous puissions dignement mourir.» Mais, comme malgré lui, le sentiment profond des malheurs publics le ramenait à une sorte de misantropie. Les noms de la plupart des grands personnages de l'État ne sortaient de sa bouche qu'avec des bouffées de mécontentement et de blâme. Il avait avec moi toute sécurité, et ses expressions, qui n'étaient retenues ni par la politesse ni par la crainte, n'en étaient que plus vives, et n'en sont que plus curieuses comme peintures des opinions qui circulaient dans le monde chargé alors de nos destinées.
«--Et ce Murat, s'écriait-il, le concevez-vous? Il nous a quittés dans la dernière campagne; il n'a pas vu qu'en remettant son commandement il descendait du trône qu'il tient de l'Empereur. Murat est le premier soldat de la France, mais la royauté l'a gâté; elle lui tient au cœur; il en est vain comme les femmes de leurs diamans. Il croit se conserver en se tournant d'un autre côté que nous: il se trompe; et quoique cela aille mal pour Napoléon, Murat, comme tous les autres, ne peut rester roi qu'autant que Napoléon restera empereur.
«--Comment! autant que Napoléon restera empereur? Êtes-vous fou, Michel? Pourra-t-il ne plus l'être? Quoi! on l'assassinera donc?» lui disais-je avec la plus entière conviction que, malgré les désastres de la Russie et les défections de Leipsick, détrôner l'Empereur me paraissait impossible...
«Non, dit Ney brusquement, cela n'est pas impossible, et il sera lui-même pour quelque chose dans la possibilité. Tous les anciens partis vivent encore, sous terre il est vrai, mais ils en sortiront; et il y a des momens où nous sommes, nous autres, tentés de croire l'Empereur de complicité avec ses ennemis. Il sait qu'il a autour de lui, dans ses conseils même, des j... qui le travaillent d'accord avec l'Angleterre; qu'une conspiration européenne l'enveloppe; il voit l'abîme, et il semble qu'il veuille y tomber.»
Ici, se livrant à son impétueuse franchise, le maréchal Ney me traça un tableau de main de maître du 20 décembre, premier lever de Napoléon aux Tuileries après le retour de Leipsick. «Il n'avait plus d'armée, mais il en a retrouvé là une de courtisans. Belle ressource que les harangueurs du sénat, du conseil d'État, des cours judiciaires, des corps administratifs! Tous ces gens-là n'ont su que louer, suivant la formule consacrée depuis dix ans. La phrase a été son train au salon du trône, et l'Empereur a pris au mot ces courages à appointemens. Il est trop bon, trop facile, trop crédule. Pour sabrer les Prussiens, qu'a-t-il besoin de ses valets dorés? C'est au peuple, sa vraie force, aux soldats, ses vieux amis, qu'il doit uniquement s'adresser; il sait bien qu'avec nous il est en famille.
«--Ah! j'aime à vous entendre parler au jour de l'adversité et des épreuves comme aux jours de la victoire et de l'enivrement de la bonne fortune.» J'avais beau épuiser mon éloquence; je voyais bien que le maréchal avait un fond de mécontentement contre l'Empereur. Il était convaincu qu'il aurait dû faire la paix à Dresde, arranger autrement ses affaires, rester allié avec l'Autriche. «Caulaincourt avait très bien préparé les choses dans sa négociation avec Metternich. Napoléon a voulu la guerre; il pense un peu trop à son antipathie pour l'Angleterre. Lui qui n'écoute que ses propres avis, lui qui est de feu contre ses amis qui raisonnent, il est de glace contre ses amis qui le trahissent. Il en fait ou trop ou pas assez. Bernadotte, ce Gascon qui lui décoche de si jolies proclamations, il le ménage. Nous avons perdu nos meilleures troupes dans des combats souvent inutiles. Reggio, Tarente, Vandamme et moi, nous avons essuyé des échecs: cela ne devait-il pas lui prouver l'impossibilité de la lutte?
«--Mon Dieu! vous êtes bien mal disposé pour lui aujourd'hui.
«--C'est que je prévois ce qui va arriver: les ennemis sur notre territoire et une guerre d'extermination...
«--Mon ami, pourvu que dans cette fatale extrémité nous soyons les exterminateurs.
«--Ida, me dit-il en me regardant de manière à me pénétrer jusqu'au cœur, vous êtes bien dévouée à Napoléon depuis quelque temps; est-ce qu'il y aurait de la vérité dans certains bruits?
«--Quels bruits? répliquai-je avec le feu qu'on met à prévenir une explication périlleuse; mon dévouement à l'Empereur me vient de mon enthousiasme pour votre gloire. Je la vois, ainsi que celle de la France, si étroitement unie à Napoléon, que les séparer serait porter la hache dans vos lauriers. Ah! que je meure avant que cela arrive!
«--Allons, il n'y a rien à dire à un si pur amour pour la France. Ma bonne Ida, vous êtes une singulière femme, mais que j'aime bien.» La politique, qui nous avait brouillés à la première entrevue, nous rapprocha plus intimement l'un de l'autre à la seconde; ce jour-là, en nous quittant, nous étions plus amis que jamais.
Le même jour j'allai voir Talma qui était aussi profondément remué par les événemens, mais plein de confiance dans le génie de l'Empereur. «Il a contre l'adversité, disait Talma, toute la vigueur du vainqueur d'Arcole et de Marengo. Sa constance, sa volonté de fer, son ame de feu sont déjà une armée. Son regard vieillit les plus jeunes soldats, et son étoile sortira radieuse de tant de nuages qui ne sauraient la couvrir.» Je parlai à cet excellent Talma de la pauvre Gertrude: il avait oublié le bienfait, mais non pas le malheur. Mon récit renouvela sa touchante compassion; il était si naturellement généreux qu'il ne comprenait pas mes éloges, mais il comprenait mon ame, et je sentis que ma visite lui faisait un de ces plaisirs délicats qui naissent d'une vive sympathie de pensées et d'impressions. J'emportai une bonne nouvelle pour Gertrude, qui m'en remercia comme si j'eusse été de moitié dans la générosité de Talma.
Ney m'avait prévenue qu'il ne me verrait pas de quelques jours. Je fus bien agréablement surprise de trouver en rentrant, le jour même de sa visite, un billet qui m'indiquait, pour le surlendemain fort tard, un rendez-vous. Quand il s'agissait de lui, toute autre affaire était oubliée; ma vie cessait, pour ainsi dire, pour se concentrer dans la sienne; puis mon cœur, si prompt à s'attacher aux douces chimères, rêvait déjà bien au delà du bonheur d'une visite. Hélas! dès que Ney entra chez moi, et dès le premier coup d'œil, l'altération de sa physionomie me dit tout autre chose.
«--Avais-je raison, s'écria Ney, dans mes prédictions et dans ma colère; le vaisseau de l'État fait eau de toutes parts. Par la Suisse, par le Rhin, par le Nord, nos frontières sont entamées; tous les ennemis de la France se donnent la main. Les coalitions se sont formées à force de revers. Cette fois elles sont épouvantablement habiles et unies. Cette réaction de tous les orgueils blessés était inévitable. Les poltrons eux-mêmes sont leur désespoir, et les plus braves leur lassitude. Les débris de nos vieilles bandes sont prisonniers dans toutes les villes depuis la Vistule qu'elles occupent inutilement. Ida, ma pauvre Ida, ma tête se perd quand elle mesure l'abîme...»
La gloire et la grandeur de la France étaient si chères au cœur du maréchal Ney, que l'aspect des désastres publics le mettait hors de lui. «Quelle affreuse nouvelle, répétait-il;» et ce noble guerrier, provoqué, par mes questions, par la chaleur de l'amitié et du patriotisme, restait muet, après quelques exclamations plus énergiques que claires. «Enfin, s'écria-t-il, surmontant son abattement, une nouvelle campagne va s'ouvrir. Puisse-t-elle du moins nous conserver nos limites, notre belle France... Il serait par trop cruel de nous voir enlever les conquêtes de la république, de perdre sous les aigles les triomphes de Valmy et de Jemmapes.» Il était venu pour me dire beaucoup de choses, et son trouble fut tel qu'il me quitta sans entrer même dans l'objet de l'entrevue qu'il m'avait demandée.