Part 2
«Souvent, Hermosa accompagnait Paolo à la Villa, dont il se plaisait à lui faire parcourir les bosquets et les palais. Un jour, dans la galerie des tableaux, ses regards se fixent sur un portrait de femme: c'était celui de Bianca Capello, peinte dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. «Comme elle est belle, s'écrie Hermosa.--Moins que toi, Hermosa, répond Paolo, et comme frappé d'une lumière soudaine: Mais ce sont les traits d'Hermosa: Serais-tu la fille de Bianca Capello?» Paolo parla à Adine; celle-ci, forte de l'amour qu'elle lui voyait pour Hermosa, confia tout au noble cœur du jeune homme, et en fit l'ardent protecteur des droits héréditaires de la fille de ses souverains.
«Ferdinand Médicis, après la mort cruelle de son frère, quoique duc régnant, avait conservé le chapeau de cardinal jusqu'à ce qu'il eût épousé une fille du duc de Lorraine, et par les bienfaits de son règne il fit oublier le crime de son élévation. Il gagna l'affection du peuple en travaillant à la prospérité de l'État. Paolo, que l'amour et l'ambition agitaient, prit un parti plus généreux que celui de la révolte ou de l'intrigue, en se confiant au cœur de Ferdinand. Hermosa fut appelée à la cour de son oncle paternel; ce fut un beau jour pour le jeune Orsini que celui où, chargé des ordres du grand-duc, il accompagna au palais ducal celle qu'il idolâtrait, rétablie au rang que lui assignait sa naissance. Hermosa trouva dans son esprit naturel un goût et une pénétration qui bientôt la distinguèrent des autres, et qui donnèrent à son maintien et à sa conduite une dignité bien au-dessus de son humble éducation. Avant de partir pour la cour du grand-duc, Paolo parut un instant hésiter en songeant à la distance qu'il élevait entre Hermosa et lui. «Hermosa, lui dit-il, tu étais pauvre, et mon amour t'aurait dotée de toute mon opulence; aujourd'hui tu es princesse...--Aujourd'hui, répondit Hermosa, élevant un regard inspiré, aujourd'hui, Paolo. Hermosa, la fille de Bianca Capello et d'un souverain de la Toscane, te dote, toi, son unique ami, de toute sa tendresse; Paolo, _saro di te o di morte_...» Peu d'heures après, Hermosa inclina sa tête charmante aux pieds de son oncle paternel, au milieu d'une cour qui vit, dans le court espace de deux jours, le triomphe et la mort de sa malheureuse mère. Le cardinal Médicis avait involontairement frémi en contemplant des traits qui rappelaient si bien ceux de Bianca à son aurore; mais il se remit promptement, et l'accueil qu'il fit à Hermosa tourna soudain vers elle tous les regards et tous les hommages des courtisans. Les yeux d'Hermosa ne cherchaient que ceux de Paolo; ils ne tardèrent pas à les rencontrer. Que de choses dans cette silencieuse éloquence! Quelle souveraine put jamais se flatter d'avoir un serviteur, un sujet plus dévoué que Paolo! Oh! qu'il était enivrant le bonheur de Paolo; lorsque, dans l'éclat des fêtes, la douce voix d'Hermosa trouvait moyen de faire parvenir à son cœur le serment de leur enfance: _Saro di te o die morte, Paolo, ben che principessa!_[8] Mais cette félicité si pure était à son terme. Le cardinal s'était attaché à sa nièce; mais en la comblant de faveur, il semblait vouloir étouffer le cri de sa conscience.
«À cette époque, Pierre de Médicis, frère du duc régnant, traînait une vie honteuse à la cour de Philippe II. Le prétexte de ce séjour était un mariage qui ne se conclut point, et quelques bruits qui lui parvinrent sur la faveur dont jouissait la fille de Bianca et de son frère, le ramenèrent en Toscane. À la vue de la céleste beauté d'Hermosa, deux desseins criminels entrèrent à la fois dans l'ame perverse de cet oncle inhumain: _la posséder et la perdre_. Non seulement Hermosa repoussa avec horreur ses vœux insensés, mais elle menaça son indigne parent de tout révéler au grand-duc et à Paolo Orsini; ce fut l'arrêt de tous deux. Orsini, absent pour une mission assez lointaine, revient à Florence et trouve partout deuil et consternation. «Hermosa se meurt! Hermosa est peut-être déjà morte!... lui dit-on.» Paolo n'en entend pas davantage. Il court au palais ducal, pénètre, à travers une haie de serviteurs silencieux, jusqu'à la salle où gisait déjà, sur un lit de parade, le corps de la fille de Bianca Capello. Frénétique de douleur, Paolo s'élance vers le lit et tombe au pied de la balustrade. On le transporta mourant. Les obsèques d'Hermosa se firent avec une pompe royale; son cercueil fut placé à côté de celui de sa mère, dans le caveau de la chapelle érigée par Bianca dans les jours brillans où elle régnait sur la Toscane. La chapelle, ouverte aux prières voyait tous les jours parmi les plus assidus aux offices l'infortuné Paolo, les traits défigurés, l'œil morne, se traînant à genoux vers la pierre qui s'était refermée sur tout ce qu'il avait aimé. Un soir, épuisé de douleur, il s'évanouit, et ne revint à lui que par la fraîcheur qui commençait à engourdir ses membres; tout était silencieux autour de lui. Une seule lampe éclairait en vacillant ce lieu consacré à la prière, et brûlait devant l'image de la Vierge, dont la chapelle communiquait, par une autre issue, au caveau de Bianca Capello. Paolo regarde de ce côté et croit voir une grande figure se glisser dans l'ombre... Il écoute, il entend le léger bruit d'un vêtement et des pas qu'on cherche à retenir. Aussitôt l'idée d'une horrible profanation le frappe; il s'élance par la grille et se trouve derrière un inconnu qui portait un panier et s'avançait vers le caveau. Paolo lui barre le passage et s'écrie avec un accent foudroyant: «Profanateur des tombeaux, que cherches-tu en ce lieu?» L'inconnu, d'une stature colossale et d'une figure hideuse, où brille à l'instant la joie d'un triomphe facile, répond avec un rire féroce: «Je ne cherchais pas ce que j'y trouve; _ma ben venvenuto tu séi_[9].» Et aussitôt, il saisit son poignard et cherche à en frapper Paolo. Moins fort, mais plus adroit, Orsini évite le coup, et arrachant l'arme meurtrière des mains de son ennemi, il l'en frappe et l'étend mort à ses pieds. À la vue seule de cet homme, Paolo avait soupçonné un forfait: les provisions tombées du panier qu'il portait ne lui laissent plus de doute. Il parcourt d'un pas rapide les vastes détours du caveau, appelant, dans une horrible angoisse, Hermosa. «Hermosa! ô ma bien-aimée, disait-il, existerais-tu dans ce lieu horrible?» À chaque détour il écoute. L'écho de ses cris répond seul à son espérance. Il arrive enfin au tombeau de Bianca Capello, et voit l'infortunée Hermosa appuyée sur le cercueil de sa mère, pâle, échevelée, vêtue d'un habit de bure grossière, et se soutenant à peine. Mais regardant avec épouvante du côté où entrait Paolo, Hermosa le reconnaît et s'écrie: «Les monstres! ils l'ont aussi plongé vivant dans ce séjour d'horreur!--Non, j'y suis descendu pour t'en arracher, Hermosa, répond l'heureux Paolo, en enlevant son amie inanimée et la pressant contre son cœur.--Mais, reprit Hermosa, la fuite est impossible.--Rien n'est impossible à un amour comme le mien, répond son amant. Pour entrer ici ton affreux geolier devait avoir une clef...» Il entraîne Hermosa, à qui la vue du cadavre explique tout ce qui vient de se passer. Possesseur de la clef de la porte extérieure, et sorti de la chapelle, Paolo guide Hermosa par des chemins détournés vers l'asile d'une de ses parentes, à qui il fait confidence de son aventure. Un homme tué, son cadavre resté dans une église, la disparition d'Hermosa, que de sujets de crainte! Après une courte délibération, il fut décidé que les deux amans partiraient tous deux travestis; ils se mirent en route, et aux premières lueurs du jour ils gravissaient les monts qui séparent la riche Toscane du fertile Bolonnais. Faible, effrayée, Hermosa ne put aller loin. Après trois mois d'un séjour fétide, l'air vif et pur des montagnes devenait étouffant pour elle; il fallut s'arrêter dans la cabane d'un pauvre pâtre. C'est là qu'elle raconta à Paolo sa léthargie préparée, son affreux réveil dans un cercueil,... les horribles tentatives de Pierre et de son complice, sa résolution de leur échapper par la mort... «Ah! disait-elle, faudrait-il, après avoir souffert, ne te retrouver, Paolo, que pour te quitter à jamais! Les souvenirs de Julietta m'assiégent; ils me rappellent le doux et terrible serment, _Paolo, saro di te o di morte_.» Et sa belle tête languissante tombait sur le sein oppressé de son amant.
«Cinq jours s'étaient lentement écoulés dans cet état d'anxiété. Assis un soir à la porte de la chaumière, Paolo, tout entier à la douce contemplation des traits adorés d'Hermosa, n'avait pas aperçu des hommes armés qui, à l'improviste, se jetèrent sur lui, le garottèrent, et malgré les larmes et l'inutile résistance de son amie, le placèrent sur un cheval et prirent la route de Florence. Hermosa, immobile d'horreur et d'effroi, ne versa plus de larmes; elle quitta la chaumière, se dirigeant de loin sur les pas des ravisseurs qu'une route de montagnes forçait d'aller lentement. Ils firent halte pour la nuit à une chapelle de Monte-Cavallo, à demi ruinée. Les gardiens de Paolo le déposèrent dans l'intérieur, près de l'autel, et après avoir resserré ses liens, s'assirent, pour le garder, sous les arbres plantés devant la porte de la chapelle. Bientôt Hermosa paraît, et d'une voix suppliante: «C'est mon amant, mon unique bien, _è l'anima dell' anima mia_, disait-elle; oh! laissez-moi prier et pleurer avec lui!» Sa beauté était si touchante, il y avait tant de douleur dans son accent et dans ses regards, qu'elle attendrit ces hommes farouches: ils lui permirent de veiller avec Paolo, et promirent même de dire des prières pour eux à la Madona. Au léger bruit que fit Hermosa en s'approchant de lui, Paolo souleva sa tête et fit un vain effort pour tendre les bras à son amie. Elle s'assit près de lui sur une des marches de l'autel, et tenant entre ses mains les mains de Paolo, indignement garottées, elle lui dit avec le calme d'une terrible résignation: «Paolo, je te le disais dans ces délicieuses retraites où naquit notre amour, restons ici au sein de la nature; la grandeur fut fatale aux miens, ma mère expira dans d'affreux tourmens, couverte de la pourpre... Et moi, ô mon bien-aimé, l'amour si tendre qui m'attache à toi, qui fait de ta vie ma vie, me sauvera-t-il d'un avenir où le bonheur est mis en balance avec un diadème? Paolo, je te le disais, et tu le vois, les grandeurs nous sont fatales, comme elles le furent aux miens... Mais du moins ne nous séparons pas. Écoute, Paolo, le sort nous a marqués de sa réprobation; mais il me réserve une immense félicité, celle de te revoir, de mourir avec toi... Ne luttons pas contre ses arrêts. Tu m'as sauvée, je veux te sauver à mon tour. Trompons l'affreuse espérance de nos tyrans, mourons ensemble. J'ai fléchi tes gardiens, en demandant à prier et pleurer avec toi; que ce soit ici la chapelle de la dernière nuit sur terre. Allons demander vengeance aux pieds de l'Éternel. Imite-moi, Paolo...» Et pressant vivement contre son sein la noble et belle tête de son amant, elle montre un poignard, s'en frappe, le présente à Paolo, en prononçant: «_Di, te Paolo e di morte_.» Lorsque les gardes vinrent pour emmener le prisonnier, ils ne trouvèrent plus que les corps glacés de Paolo et de la fille de Bianca Capello. La famille d'Orsini a élevé ce tombeau aux deux amans, et fondé une dotation pour des services anniversaires, avec cette inscription: «Passans, et vous hôtes de ces murs saints, priez pour eux!»
Je ne saurais dire l'attendrissement et l'horreur que m'inspira cette lecture; jamais je ne passai une nuit si agitée. Il y eut un moment où ma tête se perdit, au point que je crus voir dans l'étrange rencontre de cette sœur un plan concerté. Un effroi secret se mêlant à mes agitations, au lieu de m'en tenir à la simple vérité, et trouver tout naturel que dans un ordre institué pour secourir les malades et les voyageurs, une sœur fût debout à neuf heures, et qu'en me voyant avec l'extérieur qui dénotait la richesse, l'on m'eût offert de passer la nuit dans un lieu sûr, plutôt que de tirer ces naturelles conséquences, mon esprit m'en forgea de si ridicules, que je ne me crus rien moins que l'objet d'une noire erreur pour m'enfermer prisonnière. Comme il y avait dans ces frayeurs infiniment de vanité et de sottise, j'en ris moi-même, et me jetant habillée sur ma modeste couche, j'y dormis jusqu'au réveil un peu forcé des cloches sonnant matines. Je trouvai la jeune novice et la bonne sœur Angola; je les remerciai toutes deux, et pour récompenser la petite supercherie d'avoir copié le manuscrit sur mon _album_, je doublai mon offrande, et les sincères bénédictions des deux pieuses filles m'accompagnèrent à Florence, où je ne fus pas sitôt de retour que je visitai la chapelle de Bianca Capello. J'y frémis à l'aspect de la grille qui donne entrée à ce séjour des morts, où l'on eut la barbarie de faire descendre une innocente fille pour y traîner de misérables jours près des cendres de sa mère... J'ai prié et pleuré sur la pierre où gémit si long-temps le malheureux Paolo. Je me suis fait conduire plus tard, à mon passage à Bologne, à la chapelle _dell' Ultima notte in terre_, et en lisant l'épisode à mes compagnons de voyage, j'ai vu, au récit des maux des deux amans, tomber de généreuses larmes des yeux d'un des vainqueurs d'Arcole et de Lodi.
CHAPITRE CXX.
Départ de Lucques.--Séjour à Gênes.--Mon arrivée à Paris.--Nouvelles de Ney.--Un trait de la vie du général Duroc.
Comme les lecteurs ont déjà avec moi plus d'une fois fait la route de Lucques à Gênes, ils trouveront très bien, j'en suis sûre, que je ne tire pas un plan religieusement topographique de ces contrées délicieuses. Les temps deviennent si graves, que les plus grandes scènes de la nature s'effacent devant la grandeur des événemens. La crainte d'ailleurs commençait à absorber mes pensées et à les concentrer dans l'unique préoccupation des intérêts de ma bienfaitrice. Chaque pas qui m'approchait de la France redoublait cette terreur inséparable des affections sincères. Je tremblais de voir jusque sur le sol de la patrie les insultes de la fortune, de rencontrer d'autres désastres, d'éprouver de nouveaux désenchantemens. J'arrivai à Nice cependant sans avoir eu rien à subir de triste et qui mérite d'être rapporté. J'y demeurai dans une famille qui tenait par la parenté au maréchal Masséna, et sans entrer plus directement en relation avec les personnes que la princesse Élisa m'avait indiquées, je me contentai, suivant mes instructions, de leur faire tenir des lettres dont elle m'avait représenté la remise comme essentielle au bien de son service.
La fidélité de cette mission n'exigeant pas davantage, je pris le courrier, résolue de me rapprocher de Paris, théâtre ordinaire des mouvemens toutes les fois que la politique se complique et menace de se renouveler; refuge probable, surtout dans ces terribles circonstances, de mes affections les plus chères. Une fois arrivée, je repris par culte de souvenir un de ces logemens, que j'y avais déjà occupé, et que la présence de Ney avait quelquefois honoré et embelli. Dès le lendemain même, je me remis en relation avec les amis que j'avais conservés, impatiente de ces communications de pensée dont on sent si vivement le besoin et le prix dans les momens de crise. Une grande partie de mes connaissances se composait de militaires de haut grade ou de fonctionnaires également élevés, qui partageaient aussi avec moi la noble folie de l'Empire. Plusieurs, hélas! avaient disparu de la scène; car, en avançant dans la vie, les rangs s'éclaircissent et les tombes se pressent, comme pour appeler la nôtre.
Un officier de la jeune garde me remit plusieurs lettres qu'il avait reçues pour moi dans la campagne de 1813, mes amis croyant que la pénible guerre de Russie m'avait rendue casanière, et par conséquent le séjour de Paris indispensable. Ces lettres étaient déjà d'une date ancienne, mais elles me parlaient de Ney: n'était-ce pas assez pour que le passé devînt pour moi le présent? Après des prodiges à Kaya, à Lutzen, à Prœlitz, le maréchal avait profité de l'armistice pour se guérir d'une blessure. À ce mot de blessure, je me sentis moi-même comme frappée, et je ne pus cacher mon émotion à celui qui m'avait apporté ces nouvelles si chères et si tristes. L'officier me rassura sur ce cruel événement; mais il eut plus de peine à me persuader de ne point m'élancer sur les traces du guerrier dont le nom seul faisait si violemment battre mon cœur, en me démontrant qu'il y aurait impossibilité de le rejoindre dans l'état de retraite et de désordre de l'armée française.
J'appris également, par l'officier en question la mort de ma pauvre Lithuanienne, de ce frère d'armes si intrépide, morte comme un homme au passage de l'Elbe à Torgau, héros obscur, et dont la valeur dans les temps chevaleresques eût pris place au milieu des noms de cette mythologie guerrière. Cet officier, dont je dois taire le nom, avait servi sous les ordres du maréchal Duroc; il n'en parlait qu'avec l'attendrissement de l'admiration et de la reconnaissance. Je crois pouvoir placer un trait de la vie de ce bon Duroc, qui cachait ses vertus avec une modestie antique. Ce récit, écho d'un noble attachement, sera aussi un hommage de mes propres affections pour celui qui avait su faire de l'intimité d'un grand homme une gloire peu vulgaire pour lui-même.
Après le 18 brumaire, Duroc, déjà fort avant dans la confiance du premier Consul, fut chargé d'une haute mission diplomatique auprès de la cour de Berlin, dont il s'acquitta avec beaucoup de succès, et qui lui valut ces récompenses empressées qui ne manquent jamais au mérite heureux. Cependant la Prusse, enchaînée à de mesquins intérêts, ne se décidait pas franchement dans son attitude. Elle ployait ou ne se redressait jamais qu'à demi. De sourdes intrigues s'y croisaient incessamment et préparaient de loin une rupture nouvelle.
Le chef le plus influent de ces secrètes menées était le mari de la baronne de Brenkenhof, ami de la célèbre comtesse de Lichtenau, cette maîtresse déclarée de Guillaume II, roi de Prusse, femme dont on a tant dit de bien pendant sa scandaleuse élévation, et tant de mal après sa disgrâce, sort ordinaire des favorites. Mme de Lichtenau aima des Français à la fin de sa carrière. M. de Brenkenhof les détesta toujours; mais n'étant pas assez fort pour agir ouvertement, il se jeta dans des intrigues dont il devint victime. Il fut arrêté et envoyé à Spandau. Sa femme, jeune et belle Saxonne, que des convenances de famille avaient enlevée à sa patrie, sut obtenir du maréchal Duroc, au lieu d'une redoutable détention, un exil plus doux dans une terre éloignée. Mme de Brenkenhof avait à cette époque une fille en bas âge, mais dont les traits charmans promettaient toute la beauté de sa mère. Retenue à Berlin par une légère indisposition de cet enfant, et pour des arrangemens de fortune, au lieu de suivre son mari, Mme de Brenkenhof se retira dans une maison de campagne des environs. Sensible à la générosité de Duroc, elle ne mit à la reconnaissance que les bornes du devoir, se livrant avec abandon à son cœur, et rendant chers à celui qui en était l'objet ces témoignages d'une amitié vive et passionnée.
Brillant sur le champ de bataille, Duroc était aussi bien placé dans un palais par la noblesse de ses manières. Il portait surtout dans la société intimé un charme extraordinaire de simplicité et de bonhomie. Une double facilité de caractère le disposait à être aimable et sensible à l'amabilité des autres: pouvait-il ne pas céder au mérite de la jeune et belle Saxonne! La guerre, à cette époque, venait d'éclater entre la France et l'Autriche. Duroc, rappelé en France, accompagna le premier Consul à Marengo. Les adieux furent vifs et tendres entre les deux amis; mais la gloire offre tant et de si nobles distractions à l'absence, que Mme de Brenkenhof fut peu à peu, sinon oubliée, du moins négligée entièrement! Une correspondance sollicitée par Duroc, comme un moyen de consolation, et qui, sans qu'elle eût osé se l'avouer, était le seul bonheur de la belle baronne, cette correspondance devint languissante; plusieurs lettres restèrent sans réponse et Mme de Brenkenhof cessa d'écrire. Dans ses lettres, elle avait annoncé à Duroc la mort de son mari, l'échéance d'un immense héritage, le mariage de sa fille avec un noble saxon et leur départ pour la Saxe. Duroc était alors devenu grand-maréchal du palais, et ses fonctions plus tranquilles lui rappelèrent plus souvent le souvenir de la belle Saxonne; à ces tendres réminiscences quelquefois il se mêlait des regrets plus vifs encore. Combien ce dernier sentiment avait d'amertume, lorsqu'en 1805, reparaissant à Berlin, non seulement Duroc n'y retrouva plus Mme de Brenkenhof, mais apprit toutes les peines qu'il lui avait causées par son silence. Le maréchal écrivit à Mme de Brenkenhof une lettre qui dut effacer tous les anciens torts; car quel tort un cœur généreux peut-il ne pas pardonner à un cœur repentant qui s'excuse?
L'infortunée dut encore à l'homme qu'elle avait le plus estimé, le plus chéri, le bonheur de revoir sa fille coupable et fugitive, de la presser sur son cœur et de ne point mourir sans bénir ses remords. Duroc, en 1805, rejoignit le quartier général, et prit à Austerlitz le commandement du corps d'armée, dont une grave blessure avait éloigné le maréchal Oudinot. Un de ces grenadiers dont la seule présence était près de leurs chefs un droit à beaucoup de liberté, vint dire au maréchal: «M. le maréchal, j'ai trouvé avec d'autres bons enfans, dans le coin d'une ferme mi-brûlée, une petite Allemande bâtie à faire tourner la tête à tous; et toute vieille moustache que je suis, M. le maréchal, je l'avoue, la petite _sorcière_ était terriblement en péril; mais v'là qu'elle tire de son sein un médaillon où vous êtes parlant, comme vous v'là, mon général; et en joignant les deux plus mignonnes de mains que j'aie vues jamais, elle nous dit: M. le général était l'ami de ma mère; il ne vous pardonnerait pas de me maltraiter, de me tuer... La tuer? figurez-vous, M. le maréchal, si nous en avions envie? Les camarades et moi, à la seule vue du portrait, étions rentrés à l'ordre, et je me suis chargé de conduire la petite, sous bonne escorte, chez une vieille bonne femme. Pendant le trajet, elle nous a conté des fagots, nous disant qu'elle est bien vertueuse... Vous sentez, M. le maréchal, si, nous autres troupiers, nous donnons là-dedans; mais tant est que la petite est jolie comme le soleil de nos victoires, et qu'elle vous est quelque chose, puisqu'elle a votre portrait; voilà tout. Qu'en ordonnez-vous, M. le maréchal?--De la respecter, mon brave, de veiller sur elle. Je la verrai avant une heure,» répondit Duroc, troublé au delà de toute expression; et dans le tumulte et les nobles joies d'une victoire comme celle d'Austerlitz, l'ame généreuse de Duroc sut trouver le temps de voler auprès de la fille de celle qu'il avait tant aimée et qu'il respecta toujours.