Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 16

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On dit depuis à Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et entretenu ces récits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et de Strozzi, Médicis implora vainement le bienfait du sommeil; qu'aussitôt que les horloges de Pitti annonçaient l'heure anniversaire de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, parée d'habits de fête, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Médicis, murmurer à ses oreilles: _M'hoi voluto tua, e son con te_[16].» Et qu'au milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait à la tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.»

Il faut connaître le délicieux climat et les environs de Naples pour pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre l'incroyable effet d'une pareille histoire, écoutée la nuit dans une solitude par deux cœurs déjà émus. Comment peindre l'agitation de Léopold! Assis à mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dévoraient mes paroles. «Mon amie, ma seule amie, s'écria-t-il en m'entourant de ses bras, allons à la chaumière de la pauvre Deborah, oublions Naples, la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre: elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mère et votre cœur... voilà ma vie, je n'en puis avoir d'autre.» Et l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tête contre mon cœur. Le mien battait avec violence; il était au plus fort des combats... car rien, non rien n'était beau de passion comme Léopold dans cette singulière extrémité. Forte contre les dangers extérieurs, j'ai naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du sentiment. Avec Léopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mêlait de la faiblesse de mère. Son caractère avait de l'énergie; mais son cœur, de la douceur, de la faiblesse même, surcroît de périls... Je sentais ce péril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le ridicule. Il fallait fuir peut-être; et c'est pour cela, sans doute, que je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point à perte. Après tant de fautes et de chutes, je me dois la justice de déclarer que celle qui paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir présent, d'un mot prononcé, d'un nom... pour me rendre tout possible, même la résistance et la vertu. Mon courage et ma force égalent les positions les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans mon court séjour à Naples.

CHAPITRE CXL.

La cour de Naples à la fin de 1814.--Les bohémiens.

J'aurai quelque peine à exprimer ce que m'offrit de pénible le premier aspect de cette cour encore brillante du beau-frère de Napoléon, mais dont le souverain n'était plus alors à mes yeux qu'un déserteur de la gloire malheureuse, un allié de l'Autriche, un ingrat couronné. Jamais je ne pus décider Léopold à m'accompagner même jusqu'au palais. «Non, me disait-il, non, mon amie, je ne serais pas maître de mon indignation. Quoi! celui qui à Czernisa, avec une avant-garde de douze mille hommes et deux ou trois mille chevaux, résista au choc de quatre-vingt mille Russes; qui, à la tête de ses carabiniers, culbuta tant de fois l'ennemi; qui, malgré ses blessures, ne quitta le champ de bataille qu'après avoir par sa valeur assuré le défilé de Winkowo, je le verrais ici, complice de ceux que nous avons combattus, non pas céder à la nécessité, mais s'y complaire! Non, ne me contraignez pas à cet effort. Je veux contempler les merveilles de Naples, sans gâter mes plaisirs par la pensée de ceux qui gouvernent.» Ne pouvant agir de même, et ne pouvant non plus condamner Léopold, je me gardai bien de lui communiquer le motif de mon voyage; je me contentai de distraire le cerveau du jeune héros en lui faisant parcourir ces belles contrées.

Depuis le mois de janvier 1814, Joachim, par suite d'un traité d'alliance offensive et défensive avec les puissances, était de cette coalition de rois qui avaient envahi la France. Je rencontrai au palais un Italien de haut rang, très sincèrement attaché au parti français. Il me disait: «Joachim est perdu; l'Autriche et l'Angleterre le savent. Tout ce qu'il a fait, sa prise de Bologne, sa rupture avec la France, tant d'imprudence et d'ingratitude n'avaient pas même pour garantie de ses nouveaux alliés la signature d'un traité. Ils le sacrifieront, Madame; je regarde la chose comme infaillible. Ici même, à sa cour, on le trahit; il est entouré des créatures de Neupperg: on ne fait plus la guerre sur les champs de bataille; il est des victoires plus savantes et plus faciles: les diplomates s'en chargent pour le compte des couronnes, et la diplomatie n'est pas le fort côté de Murat; il périra par elle.

«--Mais Murat paraît cependant tranquille; sa cour n'a perdu ni sa sécurité ni ses fêtes.

«--Sans doute, mais on danse ici, vous le savez, au pied du Vésuve.»

Tous ces détails d'une infortune prochaine, quoique méritée peut-être, m'étaient incroyablement pénibles. Je profitai du peu de jours que j'avais à rester à Naples pour dire un dernier adieu à cette terre enchantée. Me voilà donc avec Léopold sur la route du Pausylippe, racontant l'anecdote de la pauvre Romilda, que j'avais apprise dans mon premier séjour. Son attention flattait singulièrement ma vanité. Il y avait dans ses regards, avidement attentifs, _quel non soche_ qui donne un vif désir de bien dire. Nos heures se passaient délicieusement à jouir d'un présent plein de charme, et à faire des projets pour un heureux avenir. J'ai déjà dit que j'attachais un grand prix à ce que Léopold ne pût deviner toutes mes relations avec le maréchal Ney; mais rien ne surpassait le charme que je trouvais à l'expression de son enthousiasme pour le héros de la retraite de Smolensk. «J'ai bu à sa gourde, disait Léopold; et je ne suis pas le seul blessé à qui son humanité ait conservé la vie.»

Le jour de mon départ approchait: Léopold m'engagea à venir à Ischia pour traiter de notre passage. À six heures, nous étions sur la plage à jouir d'une vue que là seul on rencontre... À peine eûmes-nous terminé avec le patron, qu'une troupe de _zingari_[17] passa près de nous, et, par la singularité de leur costume, piquèrent vivement notre curiosité. Une de ces bohémiennes, d'une physionomie spirituelle, et qui eût été belle sans la hardiesse qui la défigurait jusqu'à la honte, s'approcha de nous, et prit la main de Léopold, voulant, bon gré mal gré, lui dire sa bonne aventure. En écoutant ses étranges prédictions, souvent les regards de Léopold cherchaient les miens; ses traits nobles et fiers s'animaient d'une espérance passionnée, que lui inspiraient les malicieuses et adroites suppositions de la zingari. Je crus déconcerter la Sibylle en lui jetant, en italien, ces paroles: «Vous vous trompez; Monsieur est mon fils.» Elle me déconcerta à mon tour, en me répondant, avec un regard creux et pénétrant: «_No, non è il suo figlio, ma pure ne ha ella molto conoscuto il padre. E chi era? un eroe, un traditore_[18].» Et aussitôt elle disparut, et rejoignit le groupe assez nombreux de ses compagnons. J'avais parlé très rapidement, et Léopold ne comprit que les dernières paroles de la bohémienne. J'étais restée un peu confuse, il me demanda le sens des paroles de cette femme. «J'ai entendu les mots de traître, de héros. Oh Dieu! mon amie, le secret de ma malheureuse mère, le secret de mon malheur serait-il donc sur mon front?» et il le frappait avec une impatience et une douleur qui déchiraient l'ame.

Me laissant aller à l'élan de mon cœur, je saisis la main de Léopold, je l'entraînai le long du rivage, marchant rapidement et le forçant de me suivre, lui prodiguant toutes les consolations de la tendresse, tous les noms du sentiment passionné que ma raison avait su cacher jusqu'alors. Nous avançâmes le long de la plage jusqu'au détour d'une embouchure, et nous y fûmes à l'instant entourés de nouveau de la bande entière des zingari, qui plantait là son camp nomade. L'effroi alors devint vif pour moi. Nous étions éloignés de toute habitation; mais un regard sur Léopold me rassura. Oh! que ce regard renfermait de courage et d'énergie! La troupe nous offrit le partage d'un repas improvisé, mais fort abondant. Léopold demanda celle qui nous avait dit la bonne aventure, pour lui donner le salaire usité. Un homme d'un aspect vénérable, quoique bizarre, se leva: «Tout salaire est remis en mes mains.» Nous lui donnâmes quelques onces. À cette générosité presque magnifique, un léger murmure d'admiration se fit entendre du sein de la troupe, et des démonstrations respectueuses de reconnaissance nous forcèrent à nous asseoir au cercle. On exécuta des danses; on nous rendit toutes sortes d'honneurs. La zingari, qui avait si vivement stipulé l'impatience de Léopold et excité mon étonnement, se montra enfin. Je priai le chef de la faire approcher. «Clara, dit le vieillard, approchez; continuez d'instruire ces étrangers de leurs destinées.» Et la jeune zingari s'approcha. Il y avait quelque chose de funeste dans les regards de cette femme. Je voulais l'entendre et sa voix me causait du malaise. Léopold éprouvait la même agitation, et nous tendîmes nos mains.

Je ne citerai pas toutes les prédictions; il n'y a pas une de mes lectrices qui ne sache que le langage de toutes les devineresses se ressemble. Mais les prédictions de Clara sortaient tellement du genre, que je ne puis m'empêcher de les citer. «Vous rêvez des jours heureux, la prospérité et la joie accompagnent vos pas; mais d'affreux chagrins vous attendent... Votre cœur est infidèle... Le désespoir et la mort, une horrible calamité, une catastrophe épouvantable... Vous céderez au délire d'un amour qui vous a entraînée sous de lointains climats.» Je frémissais involontairement, et, pour augmenter ma frayeur, Léopold me pressait contre son cœur. Honteuse du sourire malin de la zingari, je repris un peu d'énergie; je la plaisantai sur son ton emphatique: elle tint bon dans ses prédictions; et lorsque je lui donnai encore un sequin, elle me serra la main et me dit: «_Fra m'en d'un anno si ricordera di me_[19].» Neuf mois après j'étais mourante aux pieds du maréchal Ney, pour le supplier d'avoir pitié de lui, de sa famille et de moi, pour se mettre à l'abri de la foudre qui devait éclater sur une tête chargée de lauriers. Combien de fois, depuis ce moment, mon ressouvenir s'est reporté sur les prédictions de Clara. Elle avait dit vrai.

Après Clara, l'ancien de sa troupe s'approcha de nous, et nous invita à nous asseoir au cercle des matrones, pour entendre lire les chroniques et statuts des zingari. Sur notre refus, cet homme nous offrit de nous donner un de leurs livres. Léopold l'acheta, et nous prîmes le chemin du retour. Nous entrâmes chez une marchande de fruits pour déjeûner, et aussi pour satisfaire notre impatience de lire le précieux recueil des mystères cabalistiques. Nous fûmes agréablement surpris de trouver dans un rouleau de parchemin plusieurs fragmens forts bien écrits de poésie, traduits de l'arabe, et l'histoire d'Arabella et du beau Serti, que je traduirai littéralement. Je voulus le lire à Léopold dans le lieu même où mourut l'héroïne. Léopold fit venir un cabriolet napolitain, et en deux heures nous étions au couvent des Carmélites, à cinq lieues de Naples. Après avoir appris des religieuses la vérité de l'histoire des zingari, nous demandâmes à voir la chapelle consacrée au pardon et à l'oubli. Là, assis contre le mur de la ruine, fixant la _Madona adolorata_, dont les traits divins offraient ceux de l'infortunée Arabella, je lus à Léopold l'histoire de ses amours et de sa fin funeste.

ARABELLA COOPER, _OU_ LES BOHÉMIENS.

«En 1745, une troupe de bohémiens ou zingari cherchait à camper sur le littoral du golfe de Naples. En parcourant les sinuosités du rivage, un groupe de ces vagabonds aperçut une jeune fille qui se cramponnait, avec tous les efforts de la peur, à l'angle saillant d'un rocher dont la masse s'avançait sur la mer. La jeune fille s'était élevée autant que sa frayeur et ses forces l'avaient permis. Cependant ses pieds délicats se couvraient encore de l'écume grisâtre que les vagues déposaient en se brisant contre la base du rocher. Ses vêtemens, tombant comme une draperie humide, faisaient ressortir sur le noir rocher ses formes gracieuses.

«Nora, s'écria une femme de la troupe des zingari, vois-tu là-bas, vers le cap Mysène, cette néréide qui paraît fuir un monstre marin? Faut-il la secourir ou l'adorer en silence?--L'adorer et la sauver,» s'écria un jeune homme de la troupe. Aussitôt il s'élance dans une barque, et parvient en peu d'instans près du rocher où la jeune fille luttait contre la mort. Saisissant d'une main les lierres qui garnissaient le rocher, debout sur le frêle esquif, le jeune bohémien enlève du bras droit l'objet de sa courageuse entreprise, et donnant l'élan à sa barque légère, il vogue vers la plage. La jeune fille était évanouie; elle ne reprit ses sens que lorsque les femmes auxquelles Serti (nom du bohémien) l'avait confiée lui eurent prodigué tous les secours qu'exigeait son état. Placée sur une natte au milieu de vingt ou trente bohémiennes, un groupe d'hommes, plus nombreux, se tenait à une certaine distance, dans l'attitude de la crainte et de l'espérance. Voilà le tableau qui s'offrit à Arabella lorsqu'elle ouvrit les yeux. Aussitôt un cri de joie fit retentir le rivage, et frappa de son long et bruyant éclat le cap Mysène: Arabella jette un regard d'effroi sur ses étranges bienfaiteurs; Arabella porta vivement la main en avant, comme pour saisir un objet qu'elle croyait voir, et n'ayant rien touché, elle s'écria d'une voix douloureuse: «Ô vous qui m'avez arrachée à la mort, rendez-moi la relique sainte, le don de ma mourante mère; mon nom dans ce monde et mon salut dans l'autre y sont attachés.» Il y avait tant de simplicité et tant de douleur dans cette exclamation d'Arabella, que la troupe émue demanda quel était cet objet. C'était un médaillon et une croix; la mère d'Arabella lui en fit don le jour qui précéda le fatal événement qui livra sa fille aux hasards d'un monde dont elle avait espéré lui dérober la connaissance et les dangers en cachant sa vie dans une sainte retraite.

«Lorsqu'en 1732, le célèbre Antoine Ashley Cooper, comte de Chastesbury, vint à Naples pour y rétablir une santé affaiblie par les agitations politiques, ou peut-être aussi pour échapper par l'absence aux dégoûts journaliers d'un hymen malheureux, le sort lui réserva, sous la cabane du pauvre, les délicieuses émotions d'une tendresse passionnée. La mère d'Arabella était à treize ans une de ces beautés qui font croire aux fables de la mythologie, et elle joignait à ce mérite celui d'une pureté d'innocence égale à ses charmes. Héléna vivait auprès de son grand-père, ses parens étant passés aux îles.

«Héléna apparut à Ashley Cooper, assise au bord de la mer, tressant des filets; dès ce moment, l'homme d'État, le littérateur, disparurent; Ashley se sentit pour aimer un nouvel être. Hélas! l'auteur qui, dans son meilleur ouvrage[20], a si bien prouvé que _la vertu est le plus grand bonheur, et le vice le plus grand malheur_, ne sut pas assez respecter la vertu pour lui sacrifier un coupable délire; il le fit partager à l'innocente Héléna, qui vécut heureuse, croyant s'être donnée à son époux; elle était enceinte de huit mois, lorsque la mort d'Ashley lui révéla seule le titre de celui qu'elle idolâtrait et le malheur de son état. Aussi superstitieuse que tendre, la malheureuse Héléna crut s'absoudre de sa faiblesse en disposant du fruit innocent de son erreur, et le premier baiser de mère que l'infortunée déposa sur le front de sa fille, fut une promesse de la consacrer aux autels. Ashley Cooper avait cherché à expier sa séduction en assurant la fortune de la mère et de l'enfant; mais Héléna, vouée à une vie de pénitence et de pauvreté, n'accepta que la dot suffisante à l'adoption du cloître.

«Le grand-père d'Héléna vint à mourir, et cet événement hâta l'exécution de son projet; car Héléna aussi se sentit incliner vers la terre, comme la fleur des champs près de tomber.

«Le monastère est situé sur les bords de la mer, à plusieurs lieues de Naples. Résolue de s'y ensevelir avec sa fille, Héléna avait tout préparé pour s'embarquer avec cette nacelle, héritage de famille, que si souvent elle avait dirigée sur la mer à l'époque heureuse où la présence d'Ashley lui faisait trouver son bonheur immense comme la mer qui la portait. Avant de confier aux vagues sa vie et celle d'Arabella, elle lui avait remis une croix, signe de sa séparation du monde; une boîte contenant les preuves de sa naissance, et le portrait de son père. Le soir même Héléna fut surprise par une défaillance qui l'enleva en peu d'instans, et qui priva ainsi la jeune Arabella de son unique appui. Les soins et les respects du monde vinrent consoler la pauvre Arabella; mais elle fut sourde à la voix du monde, et s'échappa la nuit de l'asile que la pauvreté hospitalière lui avait ouvert; et, après avoir renouvelé sur la tombe d'Héléna la promesse filiale, Arabella s'élança dans la nacelle, pressant sur son sein la croix, symbole de ses vœux, et le portrait de son père; et la voilà sur les flots, sur ces flots où, tout à l'heure suspendue, on vient de la voir sauver. Les preuves de sa naissance et le portrait de son père, engloutis dans la mer, ne purent lui être rendus; mais, fidèle encore au vœu de sa mère, Arabella pria la troupe de la guider au monastère des Carmélites.

Le jeune Serti, beau de jeunesse et plus encore de dévouement, employa toute l'éloquence de ce sentiment pour la détourner de ces projets, désespoir de celui qui l'avait sauvée. Arabella, baissant ses timides regards devant les regards brûlans du jeune bohémien, lui opposa ses sermens. «Sois mienne, lui disait-il, et ton Dieu sera mon Dieu.--Je suis vouée aux autels, répondait Arabella; mais sois chrétien, sois mon ami; ils sont si purs les trésors du cœur! J'accepte un amour fraternel, un amour de charité: que nul sentiment terrestre ne le profane. Je suis attendue dans un saint asile; j'y prierai pour toi, pour ces pauvres idolâtres.» La troupe alors se dirigea vers le monastère. On en était éloigné de plusieurs jours de marche. L'intimité de tous les instans, l'influence du plus beau climat, les scènes ravissantes du lever de l'aurore et du soleil couchant, cette respiration de bonheur à côté et sous l'égide du plus beau des hommes et du plus passionné des amans, avaient sinon affaibli les pieuses intentions d'Arabella, du moins troublé sa vocation religieuse, par tous les rêves d'un amour inconnu et les combats de la jeunesse. Enfin la terre l'emporta sur le ciel. «Fais-toi chrétien, disait au jeune Serti la vierge chrétienne, et je suis à toi.»

«Ce changement de volontés devint tout ensemble le bonheur d'un seul et la joie de tous. La troupe fit halte. En signe d'hommage les tentes furent ornées de feuillages et de fleurs. On célébra les promesses. Hélas! une furie, sous les traits d'une femme, conçut l'affreux projet d'arrêter ces heureux préparatifs par des larmes.