Part 12
Mes relations avec Carnot avaient été souvent interrompues, mais aussi souvent renouées avec une extrême indulgence de part et d'autre. Mes longues courses en Italie me l'avaient fait perdre de vue; mais lors de mon retour, ayant appris par des officiers la générosité avec laquelle Carnot avait prêté à Napoléon malheureux une épée que la fierté républicaine n'avait point voulu abaisser devant l'ivresse des triomphes, mon cœur sentit le besoin de se consoler du spectacle de bien des ingratitudes et des bassesses, en allant saluer le défenseur d'Anvers et le consolateur des derniers momens de l'empire.
«Bonjour au citoyen Carnot, à l'ami de la France; c'est un frère d'armes qui vient le remercier, le féliciter, lui prouver que les belles actions trouvent toujours de l'écho dans quelques ames.»
Carnot parut sensible à ma politesse, que je poussais jusqu'à remplacer avec lui le mot de _monsieur_ par celui de ses anciens souvenirs. Il eut la bonté de me questionner sur ma position présente, me demandant ce que j'avais fait depuis notre dernière entrevue qui datait bien de plusieurs années. Je lui dis que la perte de mes illusions m'avait jetée dans les voyages.
«Eh bien! moi, pour me distraire de mes chagrins politiques, j'ai employé un autre moyen, la solitude. Consolé par mes livres, retranché dans mes principes, j'ai résisté aux brillantes folies d'un despote qui pouvait être beau comme Washington et qui a préféré n'être grand que comme César. N'en disons plus de mal toutefois; il est tombé, et ce n'est plus de ce côté que viendra le péril.
«--Vous-même, vous avez donné une excuse au génie de Napoléon en venant à lui dans son malheur.
«--Eh! Madame, je ne pardonnais même pas à Bonaparte en venant reprendre mes armes long-temps suspendues. Je ne changeais pas en venant à lui; mais la patrie, cette grande famille qui ne se réduit pas à un homme, la patrie, nom sacré qui n'est jamais sans échos, la France qui vaut bien que pour elle on oublie toutes choses, parlait trop à mon cœur pour que je restasse oisif quand tout s'ébranlait autour de moi. Je sentais que nous allions perdre cette popularité de la victoire, qui restait du moins comme un grand dédommagement national. Je me suis fait général de France, et non lieutenant d'un empereur et d'un maître. Je voulais, en acceptant un commandement, conserver une des premières conquêtes de la révolution, le prix de Jemmapes et de Fleurus. Si les barbares, au lieu de triompher, eussent été rejetés dans leurs affreux climats, véritables tannières du despotisme, je comptais déposer de nouveau l'épée après la victoire, m'autoriser de mes services pour risquer de dernières vérités auprès de celui que l'adversité avait éclairé peut-être; s'il eût été sourd à ma voix, ma vie se fût encore ensevelie dans l'obscurité.
«--Malgré mon enthousiasme pour l'Empereur, j'admire cette abnégation d'intérêt, je conçois toute la hauteur d'une pareille conduite. Tenez, il n'a manqué au vainqueur de l'Europe qu'un conseiller comme vous. La fortune, qui a prononcé, vous a épargné une démarche dont la seule pensée eût été une gloire, mais dont, hélas! je doute bien que le succès eût couronné la noblesse.
«--Jamais, mon amie, on ne doit regarder au succès. C'est un accident; mais le devoir est un principe, et il faut le remplir. Du reste, il me semble que Napoléon en vieillissant serait peut-être revenu à la liberté. Elle avait été l'idole de ses premières années; l'âge, d'accord avec les revers, l'eût ramené peut-être à ces nobles passions du jeune homme. Au surplus, voilà bien le danger des destinées des peuples remis aux mains d'un seul. Le génie même devient un inconvénient de plus entre ses mains.» Carnot continua sur ce ton avec une abondance d'idées et une sorte d'exaltation indéfinissable pour un tel caractère. Je glissais de temps en temps quelques maximes, quelques traits de l'histoire romaine; il voulut bien me trouver de la justesse dans les idées, comme cela arrive quand on abonde dans celles des autres. Nous causâmes du passé, de l'avenir; et, quoique pour la première fois jetée sur le terrain de la politique, je m'en tirai, à l'aide de quelques vieilles lectures de Mably, avec assez de bonheur pour m'attirer une confidence que probablement Carnot n'eût point faite à beaucoup d'hommes d'État. Ma mince érudition et ma très faible logique me valurent cependant d'être consultée par le vétéran des idées républicaines sur le Mémoire, si connu depuis, dans lequel Carnot, à l'exemple de Milton, cherchait à défendre sa conduite, toute sa conduite, pendant la révolution. Il est inutile de parler du Mémoire que tout le monde connaît; mais ce qu'il y eut d'assez remarquable, ce fut l'espèce de bienveillance aimable avec laquelle la police d'abord facilita la circulation manuscrite ou imprimée du Mémoire de Carnot. Outre le factum politique, objet de ses plus intimes affections, Carnot me lut encore, dans cette entrevue, quelques fragmens d'autres ouvrages. Je lui en dis librement mon opinion, et il fut assez indulgent, ou assez prévenu en faveur de mon jugement, pour plier son sévère et pur républicanisme jusqu'à la politesse d'une complète adhésion. C'était beaucoup avec un homme comme Carnot, que j'appelais _le Cincinnatus français_, et que Regnault souvent, dans son enthousiasme napoléonien, appelait un homme insupportable, un entêté, un jacobin. Chose fort drôle était pour moi d'entendre ces hommes se juger avec une inouïe sévérité, et se classer les uns les autres avec assez peu de modestie. Quand une femme a quelques idées dans la tête, et ne cherche pas à se prévaloir de son influence, celle qu'elle obtient dans l'abandon des hommes du plus grand mérite étonnerait souvent la raison même. J'ai approché la plupart des dignitaires et des sommités de tous nos divers gouvernemens, et chez tous, excepté chez Carnot, j'ai trouvé l'ambition et la vanité des titres faisant toujours un peu tort à l'intégrité de l'opinion adoptée; Carnot, au contraire, dans sa conduite, dans l'intérieur de la confidence, comme à l'armée et à la tribune, était toujours le républicain, implacable peut-être, mais du moins désintéressé.
Carnot ce jour-là se plut à me faire longuement causer de toutes mes relations, et tout en me gardant d'aborder le long chapitre des torts et faiblesses, je lui dis quelque chose des singularités d'Oudet, de ce caractère qui devait flatter ses goûts et peut-être encore ses espérances. J'avoue que ce choix d'aveux était une ruse, un moyen de succès personnel que j'employais. Cela me réussit au delà de mes espérances; Carnot me sembla comme électrisé à ce nom. «Ah! disait-il, sa mort est la preuve la plus complète de la grande influence qu'il exerçait; oui, Napoléon craignait le génie de ce simple colonel, parce que le despotisme est habile à deviner les cœurs qui le haïssent et les mains qui peuvent l'abattre. Oudet, me disait-il, était pétri de l'argile d'un Spartiate.
«--Oh! vous vous trompez un peu: Oudet tenait pour la république, mais en même temps pour Épicure.
«--L'un n'empêche pas l'autre.
«--Moi qui croyais cela bien incompatible; Oudet m'avait paru un enthousiaste, un inspiré, un prophète, un génie;... que sais-je! mais jamais je n'avais reconnu tant de séductions sous le court manteau d'un Lacédémonien.»
Carnot savait que j'étais encore en correspondance avec l'ancien secrétaire de Hérault de Séchelles, Neillard, qu'il estimait particulièrement. Il était à cette époque retiré auprès d'Aubagne en Provence. Sans dire, je ne sais par quelle crainte d'être déconseillée, je n'avouai pas à Carnot mon projet de visite à l'île d'Elbe, mais je lui dis que je me proposais de faire un voyage à Marseille, Toulon et autres villes de la Provence, Digne, Draguiguan, Gap peut-être! Il me pria de venir le revoir avant mon départ, et de vouloir bien me charger de quelques lettres, ajoutant qu'il attendait encore un gouvernement qui ne violât point le secret des lettres. Je promis à Carnot de me faire volontiers son courrier, et nous nous quittâmes fort bons amis.
CHAPITRE CXXXIV.
Enterrement de Mlle Raucourt.
Je me trouvai mêlée, avant le voyage que je projetais, à un événement qui fut, je crois, sous une simple apparence, un des plus sérieux depuis mon retour à Paris. Je veux parler de l'enterrement de Mlle Raucourt, l'une des premières actrices dont se soit honorée la scène française. Je n'avais eu avec cette tragédienne célèbre que des rapports bien fugitifs. Quelque temps avant mes débuts, on m'avait ménagé une entrevue avec elle; elle avait eu la bonté de me reconnaître de la dignité tragique, et ce qu'elle appelait du talent extérieur. J'allais souvent la voir au théâtre; en général elle avait de l'esprit et raisonnait fort juste sur les impressions théâtrales. Mes relations avec elle n'allèrent donc jamais jusqu'à l'intimité; mais avec ma disposition d'esprit et ma nature impressionnable, je suis toujours bien près d'aimer ce que j'admire, et il se fait en quelque sorte un retentissement de mes émotions de lecture ou de théâtre jusque vers mon cœur. De là, chez moi une appréciation de tous les talens et de toutes les gloires, qui donne au sentiment si raisonnable de l'estime toute la chaleur d'une passion. Aussi quand j'appris la mort de Mlle Raucourt, quoique je connusse peu sa personne, quoique depuis ma disgrâce dramatique je ne l'eusse aperçue qu'une fois, en Italie, au milieu de cette royauté nomade dont l'Empereur l'avait honorée, espèce de lieutenant tragique attaché à la domination impériale, je n'en ressentis pas moins toute la grandeur d'une pareille perte pour les arts. Je tenais encore au théâtre par mes goûts, par mes relations avec Talma; je me rangeais encore parmi les artistes, et je me crus appelée avec toute la comédie française à un deuil de famille.
Dans la matinée du jour qui avait été fixé pour le convoi d'Agrippine et de Rodogune, je rencontrai plusieurs officiers de ma connaissance qui me parlèrent de cette cérémonie comme d'un événement bien plus intéressant par ses rapports politiques que par son importance même. «C'est une grande question, disaient-ils; il s'agit de savoir si la restauration, qui a promis tolérance et liberté de tous les cultes, qui a promis l'égalité devant la loi, permettra l'égalité devant l'Église. C'est une affaire de préjugés: leur cause a été perdue; mais on dit que les préjugés sont vivaces, et qu'ils veulent aussi avoir leur restauration à la suite des autres.»
Sans partager les appréhensions de ces officiers, leurs discours ajoutèrent encore la curiosité à tous les autres motifs de convenance et d'intérêt qui m'appelaient au convoi de Mlle Raucourt, qui joignait, je le savais, à son admirable talent les vertus d'une ame bonne et compatissante. À l'exemple de Talma, quoiqu'elle cachât ses bienfaits, leur nombre en avait trahi le mérite; et, si le premier précepte de la religion est la charité, personne ne méritait plus de voir son cercueil entouré des bénédictions du pauvre et des hommages du culte. Je courus chez moi pour arriver ensuite en costume de deuil à l'église Saint-Roch, paroisse de la défunte, qui n'avait pas attendu la mort pour s'y faire connaître; car les dames de charité, nobles dignitaires de la bienfaisance, recevaient bien exactement les dons modestes et cachés de son bon cœur.
Je l'avoue, malgré les prédictions un peu malveillantes des officiers et de plusieurs personnes que j'avais rencontrées, j'étais bien loin de prévoir qu'en 1814 je serais témoin d'un de ces scandales que de gothiques répugnances avaient pu commettre autrefois, mais dont la raison publique avait fait justice; car il y a quelque chose de trop bizarre et de trop cruel à encenser le talent pendant sa vie et à le flétrir quand il s'éteint. Élevée dans la religion protestante, j'ai déjà dit que je ne fuyais pas les églises catholiques, et que cette conduite, au lieu d'être une indifférence pour ma religion, en devenait quelquefois un acte méritoire; car l'aspect d'un lieu public de culte me rappelait le souvenir des vertus tolérantes de ma vertueuse mère. Souvent, sans m'informer de la différence des rites, il m'était arrivé d'entrer dans un temple, de me recueillir avec moi-même, et de descendre dans ma conscience, comme devant la Divinité; j'en sortais meilleure et moins opprimée par l'empire des passions. C'est un spectacle imposant et profitable, que la vaste enceinte d'une église préparée pour une messe _des morts_. Il me serait impossible de me mettre ailleurs ou autrement qu'à genoux sur le marbre et près du catafalque, ne me trouvant là d'ordinaire que pour des morts connus; les regrets qu'ils m'inspirent me jettent bientôt dans une rêverie profonde, religieuse, au moins par l'absence de toute distraction qui la profane. Je sens à ma douleur qu'elle doit être éternelle, et l'amitié me conduit bientôt au sentiment de l'immortalité de l'ame. Chaque battement de mon cœur me confirme alors cette vérité consolante, et je crois quand j'ai pleuré.
Je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, dans une circonstance où mon cœur se croyait avoir quelques droits à remplir, c'était de me rendre chez Talma pour connaître l'heure et le programme de la cérémonie. N'ayant point trouvé Talma chez lui, et comme il était déjà deux heures, je me rendis aussitôt à Saint-Roch. Il me fallut descendre de voiture près la rue des Moineaux. L'affluence était considérable, et je fus presque obligée de combattre pour pénétrer jusque dans l'église. Il régnait dans les groupes une agitation plus vive que celle de la curiosité. Des orateurs étaient montés sur les chaises et en étaient renversés par les flots de la foule qui s'augmentait à chaque instant. On se heurtait, on discutait surtout le pour et le contre de l'admission du corps. Je m'arrêtais de distance en distance, et je remarquais presque autant de gens qui écoutaient avec attention que de personnes qui parlaient avec feu. Pour éviter la surveillance de ces écouteurs, je me réduisis presque à leur rôle par prudence; mais je n'en saisis que mieux le curieux spectacle qui m'entourait. «Oui, disait-on, vous allez voir; quoique cette pauvre Raucourt fut charitable jusqu'à la faiblesse, qu'elle fut la mère des pauvres, parce qu'elle est morte actrice, l'église lui sera refusée.--Et, reprirent d'autres, par le curé même qui a si largement exploité sa caisse pour les aumônes de l'église.--On la trouvait bonne chrétienne pour l'argent, mais mauvaise pour les principes.» Le mouvement des groupes me rejeta hors des marches de l'église, vers l'entrée principale, et y rentrer me fut impossible. Le cortége arriva enfin. Il était extrêmement nombreux, composé d'artistes, d'hommes de lettres et d'inconsolables amis. Je ne reconnus d'abord personne, car j'étais trop vivement émue à la vue du char mortuaire. Je m'inclinai légèrement vers la terre; mes lèvres murmurèrent une prière et un regret. Tout à coup des clameurs s'élèvent, la multitude s'émeut, se heurte, et je sors alors de ma douloureuse extase, au milieu d'un tumulte qui formait un contraste étrange avec l'état de mon ame et le silence ordinaire et convenable du lieu. «On refuse le corps, criait-on. Voilà un acheminement aux exclusions de l'ancien régime, la carrière fermée des querelles qui va se rouvrir. L'Église veut cumuler les aumônes des comédiens avec leur excommunication.» L'émotion était générale; et à tous ces cris, un autre plus puissant et plus énergique vint s'y mêler: «Au château!... Au château!... Aux Tuileries!...» Moi qui aime mieux une armée en bataille au moment de l'attaque et d'une charge, qu'un rassemblement populaire, j'avisai aux moyens de me tirer de là, ne comprenant rien aux périls qui n'ont pas la gloire pour but et pour récompense. Au moment de ces efforts, l'aspect de Talma vint me retenir à ma place, et m'électriser jusqu'à la sédition. Sa belle figure romaine, où respirait l'indignation de la fierté blessée, lui donnait l'air d'un tribun. Il ne parlait point, mais son geste, mais son regard peignaient assez tout ce qu'il éprouvait.
La foule approche en effet du château; la crise durait depuis assez long-temps pour que le roi lui-même en eût l'éveil. S. M. Louis XVIII, qui savait bien, en fait de religion, tout ce qu'un souverain doit aux convenances, mais qui, par prudence et connaissance des temps, ne dépassait pas la mesure, ordonna que le scandale cessât, disant: «Que quiconque avait reçu le baptême avait droit à tous les honneurs du culte, et qu'un sacrement devenait dans ce cas un droit à tous les autres.»
Aussitôt qu'on eut remporté une victoire aux Tuileries, la foule impatiente vint en recueillir les fruits à Saint-Roch. On eût dit que le lieu saint venait d'être emporté d'assaut. La joie du peuple ressemblait encore beaucoup à sa colère. Les choristes des divers théâtres se mêlèrent avec ivresse aux chantres du pupitre paroissial. Figaro et Scapin s'élancèrent sur les cierges pour les contraindre à la lumière. Jamais, certes, les bedeaux, les sacristains et les serviteurs officiels du temple n'avaient mis autant de zèle aux fonctions dans lesquelles la bonne volonté des lévites improvisés les remplaçait. On contribuait au service de l'autel à qui mieux mieux, et si la gaucherie de certains desservans trahissait leur peu d'expérience des cérémonies, ils rachetaient les _errata_ par l'enthousiasme, et faisaient excuser les bévues par la ferveur. On était vraiment religieux par émulation et catholique avec rage. Le service s'acheva avec un peu plus d'ordre qu'il n'avait commencé. La Comédie en corps donna l'eau bénite à la chrétienne qu'elle avait perdue, et moi, ignorée au milieu d'elle, j'accompagnai mon aspersion d'un regret qui était peut-être moins mondain et aussi sincère.
Cet événement fit un bruit immense dans Paris. La politique sut, je crois, profiter habilement des premières défiances qu'avait jetées dans les esprits la sévérité religieuse renaissante. De ce jour, les regrets de tout ce qui avait tenu à l'empire ne craignirent plus de se montrer, sûrs du moins qu'il y avait dans les idées populaires quelques cordes capables de leur répondre. On avait généralement approuvé le bon sens du prince qui avait interposé ses ordres entre les prétentions dévotes et les droits de ses sujets. Mais, en général, l'autorité empêche bien, quand elle est raisonnable, qu'un mauvais pas fait par ses agens, en étant réprimé, n'excite trop violemment la résistance; mais ce qu'elle ne peut plus retenir, c'est la révélation qu'un acte imprudent vient mettre au devant de tous les esprits, très habiles en France à saisir la tendance d'un corps ou les ambitions d'un parti. Le changement de gouvernement s'était opéré avec une telle rapidité, que tout le monde ébahi avait à peine eu le temps de se reconnaître. Ce fut d'un cercueil que partit la première étincelle de la pensée publique. On se remit à raisonner. On passa de l'étonnement à la gaieté, de l'indignation d'un moment à la satire de chaque jour. Cette nation oisive et moqueuse, que Bonaparte n'avait pu distraire qu'en lui donnant le monde entier à conquérir, sentait avec un frémissement de bonheur que la même force ne pesait plus sur elle.
Le clergé avait, dès cette époque, une tendance de victoire et de domination; on le disait du moins, car il ne me convient nullement de me mettre mal par la légèreté de mes assertions avec la cour de Rome et ses milliers de représentans patentés ou mystérieux. Les salons raillaient et les faubourgs criaient d'une manière plus énergique contre ce qu'on appelait la réaction des préjugés superstitieux. Les caricatures les plus bouffonnes circulaient. J'ai vu dans plus d'une maison les gens les mieux pensans se joindre au chorus général, et dessiner eux-mêmes de petits inquisiteurs sur les albums des plus jolies femmes. J'ai même conservé dans mes papiers un croquis de la bataille théologique et comique de Saint-Roch, fait par un noble marquis qui vote aujourd'hui contre les libraires, les dessinateurs et les graveurs. La police était d'une indulgence charmante, elle ne voyait rien et laissait tout faire. «Les gens de police, disait un soir devant moi un ex-conseiller d'État, est un luxe des gouvernemens, mais un luxe inutile; le dévouement est d'ordinaire borné et incapable, et la capacité qui descend à un vilain métier est vénale et menteuse.»
Il y eut une conspiration véritable au sujet de ce fameux enterrement de Mlle Raucourt, mais conspiration bien innocente; ce fut celle des gens d'esprit. Le premier de nos chansonniers, un homme dont les sentimens monarchiques n'étaient pas douteux, Désaugiers, fit une chanson charmante qui ne fut pas imprimée dans les différentes éditions de ses œuvres, et qui, je crois, fera plaisir au lecteur:
CADET BUTEUX
À L'ENTERREMENT DE Mlle RAUCOURT.
AIR: Faut d'la vertu, pas trop n'en faut.
Faut êt' dévot, pas trop ne l'faut; BIS. L'excès en tout est un défaut.
V'là c'que les paroissiens en masse Devant Saint-Roch criaient l'aut' jour; Et moi, sans trop savoir c'qui s'passe, Bien plus fort qu'eux, j'crie à mon tour: Faut êt' dévot; etc.
On m'dit qu'c'est une actric' qu'est morte Et qui d'mande un _de profundis_; Mais on n'veut pas ly ouvrir la porte Du ch'min qui mène en paradis... Faut êt' dévot, etc.
Pourquoi l'corps de c'te pauvre femme D'l'église serait-il banni, Pis qu'huit jours avant d'rendre l'ame Elle avait rendu l'pain béni? Faut êt' dévot les autres fois, etc.
Plus d'un'fois avec son aumône Saint-Roch secourut l'indigent... Pourquoi donc r'fuser la personne Dont on n'a pas r'fusé l'argent? Faut êt' dévot, etc.
N'y a qu'un'dévotion qui soit bonne, C'est celle qui nous dit d'fair' le bien... J'aime mieux un païen qui donne Qu'un chrétien qui ne donne rien. Faut êt' dévot, etc.
Parc'qu'elle a joué la targédie, L'Églis' ne veut pas l'avouer; J'tez donc Racine à la voierie, Car c'est ly qui la ly f'sait jouer. Faut êt' dévot; etc.
J'savons par cœur notr'Évangile, Et j'n'y voyons pas que dans l'ciel Sémiramis, Crispin et Gille Soient proscrits par l'Père Éternel. Faut êt' dévot, etc.
Voyez un peu l'danger d'l'exemple: À l'instant je r'cevons l'avis Que l'chien d'Saint-Roch, hier, du Temple A fait chasser l' chien d'Montargis. Faut êt' dévot, etc.
Un poète d'un genre plus élevé appliqua sa petite malice voltairienne à la peinture et à la satire de la gent intolérante.