Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 9

Chapter 93,687 wordsPublic domain

J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi l'impression de la dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu peins! ils sont de feu; ils brûlent mon pauvre cœur! Mon unique Joséphine, loin de toi le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon ame; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur: ton portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu à tout instant, hormis le temps que je me crois oublié de mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés? Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi; vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meus pour t'approcher. Insensé! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne...

Que de pays... que de contrées nous séparent!... Que de temps avant que tu lises ces caractères, faible expression d'une ame émue où tu règnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend; mais s'il m'éloigne plus long-temps de toi, il me sera insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-là.

Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je faisais...

Mais aujourd'hui l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade; et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon ame, arrête mon sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir.

Je me disais souvent jadis: les hommes ne peuvent nuire à celui qui meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi! mourir dans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et funeste de l'anéantissement absolu: il me semble que je me sens électrisé.

Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton cœur sera celui où la nature aride sera pour moi sans chaleur et sans végétation.

Je m'arrête, ma douce amie; mon ame est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est étourdi. Les honneurs m'ennuient; je devrais bien les détester, ils m'éloignent de mon cœur.

Je fuis _Port-Maurice_ par Oneille; demain je suis à Albenga. Les deux armées se remuent, nous cherchons à nous tromper, au plus habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu; il manœuvre assez bien, il est plus fort que son prédécesseur: Je le battrai, j'espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude: aime-moi comme...

Douce amie, pardonne-moi, je délire; la nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu animes.

B.

À Barras, Tallien, madame Tallien, amitiés sincères; à madame Château-Renaud, civilités d'usage; à Eugène et Hortense, amour vrai.

Adieu, adieu, je me couche sans toi; je dors mieux sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir: voilà plusieurs fois que je te serre dans mes bras... mais, mais ce n'est pas toi.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

Albenga, le 16 germinal.

Il est une heure après minuit: on m'apporte une lettre, elle est triste; mon ame en est affectée: c'est la mort de Chauvet. Il était ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras quelquefois, mon amie. Je sens le besoin d'être consolé: c'est entièrement en toi seule, dont la pensée peut tant influer sur le faible moule de mes idées, qu'il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que l'avenir? qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que nous? quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux: est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attaché, il eût rendu à la patrie des services essentiels; son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre... Oui, je vois son ombre, elle me tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera à mon destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me dit que déjà je n'en aie à verser d'inépuisables! Ame de mon existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement. Je suis très occupé: Beaulieu remue son armée; nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué; je suis tous les jours à cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me console; il te place à mes côtés; je te vois dans mes bras. Mais au réveil, hélas! je me trouve seul et loin de toi.

Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.

Albenga, le 18 germinal.

Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la campagne, et après cela tu te donnes le ton d'être jalouse de moi, qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne amie!... Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute. Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir! Je lis tes lettres comme on dévore après six heures de chasse un mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernière lettre est froide comme l'amitié; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette bizarrerie? J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon ame. La révolution qu'elles y produisent offusque mon esprit et asservit mes idées. Je désire des lettres plus froides.

La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de réelles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir inspiré un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes pensées, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner en échange le coup de mort.

J'ai reçu la lettre de madame Château-Renaud. J'ai écrit au ministre... J'écrirai de même à la première, à qui tu feras les complimens d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.

Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le déteste! Adieu jusqu'à demain, _o mio dolce amore_, un souvenir de mon unique femme et une victoire du destin, voilà mes souhaits; un souvenir unique, en tout digne de celui qui pense à toi tous les instans.

Mon frère est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brûle de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à Paris. Sa femme est accouchée; elle a fait une fille, et t'envoie pour présent une boîte de bonbons de Gênes. Tu recevras des oranges et des parfums que je t'envoie.

À onze heures du soir.

Je suis au lit; je pars dans une heure pour Verceil. Murat doit être ce soir à Padoue. L'ennemi est fort dérouté, il ne tardera pas à évacuer. J'espère dans dix jours être dans les bras de ma Joséphine, qui est toujours bien bonne, quand elle ne pleure pas et ne fait pas la _civetta_. Ton fils est arrivé ce soir; je l'ai fait visiter, il se porte bien. Mille choses tendres. J'ai reçu la lettre de M... Je lui enverrai par le prochain courrier mes livres. Souviens-toi de m'écrire deux mots sur Paris.

Tout à toi.

À la Citoyenne BONAPARTE.

Au quartier général, le 5 floréal, an 4e de la République.

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE À SA DOUCE AMIE.

Mon frère te remettra cette lettre. J'ai pour lui la plus vive amitié. Il obtiendra, j'espère, la tienne. La nature l'a doué d'un caractère doux et inaltérablement bon. Il est tout plein de bonnes qualités. J'écris à Barras pour qu'il le nomme consul dans quelque port d'Italie. Il désire vivre éloigné, avec sa petite femme, du grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.

J'ai reçu tes lettres du 16 et du 21. Tu as été bien des jours sans m'écrire: que fais-tu donc? Oui, ma bonne amie, je ne suis pas jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite; je te préviens: si tu tardes, tu me trouveras malade: les fatigues et ton absence, c'est tout à la fois.

Tes lettres font le plaisir de mes journées, et nos journées heureuses ne sont pas fréquentes. Junot porte à Paris vingt-deux drapeaux; tu dois revenir avec lui. Songe à mes peines continues, si j'avais le malheur de le voir revenir seul. Adorable amie, il te verra, il respirera dans ton temple, peut-être même lui accorderas-tu la faveur unique et inappréciable de baiser ta joue, et moi je serai seul ici, et bien loin! Mais tu vas venir, n'est-ce pas? Tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras, sur ma bouche. Plus de retard; viens, viens, mais voyage doucement. La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser et prendre mal; si la fatigue... Va doucement, mon adorable amie, mais sois souvent en rapport avec moi par la pensée.

J'ai reçu une lettre d'Hortense; elle est tout-à-fait aimable. Je vais lui écrire; je l'aime bien, et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle désire avoir.

Lis à mon intention le chant de:

Loin de ton bon ami pensant à lui.

Je ne sais pas si tu as besoin d'argent, car tu ne m'as jamais parlé de tes affaires. S'il t'en faut, tu en demanderas à mon frère qui a deux cents louis à moi. Si tu as quelqu'un à placer, tu peux l'envoyer, je le placerai.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

Au quartier général de Tortone, midi, le 27 floréal an 4e de la République, une et indivisible.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Ma vie est un cauchemar perpétuel; un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier; il ne restera que quatre heures à Paris, et me rapportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul peut me consoler un peu... Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas!... Cette idée me confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t'ai accusée de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guéris pas de ce mal-là. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais à te voir, te presser deux heures contre mon cœur et mourir ensemble!...

Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie. Je n'ai pas une ligne qui m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être longue; si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris; mon arrivée vaincra la maladie; j'ai été toujours heureux; jamais mon sort ne résiste à ma volonté, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire? la dernière lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.

Je ne suis rien sans toi, je conçois à peine comment j'ai pu exister sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu eusses eu mon ame, serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prêté l'oreille à des amours perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux à tout ce qui t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrivée à Milan.

Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins, si tu n'es dans le cas de faire la route, va à petites journées; écris-moi à toutes les couchées; expédie-moi d'avance tes lettres. Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour; sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, parce que tu y tiens; à la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.

Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon: vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable: tu es pâle... Mais quand seras-tu guérie? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas être moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instans te sont consacrés; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté, sans esprit; que tu vis tout entière, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et absorber toutes les facultés de mon ame; que tu en as touché toute l'étendue; que mon cœur n'a point de replis intérieurs, point de pensées, qui ne te soient abandonnés; que mes forces, mon bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon ame est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort.............................................. Si tu n'étais pas tout cela, si ton ame n'en est pas pénétrée, tu m'affliges; tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment... Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose; et après, si je portais peut-être la main sur ta personne sacrée... non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.

Mais je suis sûr et fier de ton amour; ces malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. ................................................... Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres... Adorable femme, quel est ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une fièvre brûlante....................... Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre chérie de ma souveraine.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, à Paris.

Au quartier général de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de la République.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Depuis un mois je n'ai reçu de ma bonne amie que deux lettres de trois lignes chacune. A-t-elle des affaires? Celle d'écrire à son bon ami n'est donc plus un besoin pour elle? Vivre sans penser à Joséphine, ce serait pour son ami être mort, ne plus exister. Ton image embellit ma pensée, et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur. Un jour peut-être viendra où je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris; eh bien! ce jour-là je te rapporterai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées, parce qu'elles étaient trop courtes, bien courtes en un mot. Bon Dieu, dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer, sais-tu comment on guérit de l'amour? Je paierais ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial: bon que j'étais! je t'attendais le 13, comme si une petite femme pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, sa madame Tallien, un dîner chez Barras et une représentation d'une pièce nouvelle, et fortuné, oui fortuné! tu aimes tout plus que ton mari; tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont ton cœur abonde. Tout les jours me récapitulent tes torts, tes fautes, et je me bats le flanc pour ne plus en voir, car voilà-t-il pas que je t'aime davantage? Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret.

Eh bien! je t'en aimerai enfin davantage. Si ce n'est pas là folie, fureur, délire!!! Et je ne guérirais pas de cela?... Oh! si, pardieu, j'en guérirai. Mais ne va me dire que tu es malade; n'entreprends pas de te justifier; bon Dieu, tu ne peux douter que je t'aime à la folie, et jamais mon pauvre cœur ne cessera d'adorer son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bizarre.

Après ta maladie et puis ce petit enfant qui se remuait si fort qu'il te faisait mal? Mais tu as passé Suze; tu seras le 10 à Turin et le 12 à Milan, où tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien-aimée: un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur, et un autre sur ton petit enfant.

Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donnait de la gêne; nous serons demain à ..., et le plus tôt que je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

CHAPITRE CV.

Retour à Florence.

Une lettre du directeur du théâtre de la cour m'ayant prévenue du retour prochain de S. A. I. la grande-duchesse de Toscane, je quittai Milan et rentrai à Florence, où en effet Élisa arriva deux jours après. Je repris mes libres habitudes et mon heureuse position auprès d'elle. Le bruit se répandit, quelque temps après, du prochain licenciement de la troupe française, qui était plus un objet de luxe que d'agrément réel, qui coûtait fort cher à la princesse, et qui était pourtant fort peu goûtée du public de Florence et de Pise, où elle jouait alternativement. Je ne m'inquiétai pas plus de ces rumeurs que si elles ne m'eussent intéressée en aucune façon; mon sort était en effet à cette époque fort peu lié à la prospérité du théâtre. Mais les autres artistes étaient aux champs: avant cette alerte de congé, ce n'était parmi eux que lamentations sur l'ennui de vivre dans un pays dont la langue, les usages, les rejetaient si loin des douceurs de Paris; ceux qui s'étaient le plus répandus en murmures furent ceux pourtant qui montrèrent le plus de craintes de perdre les avantages qu'ils ne sentaient pas assez la veille, des devoirs peu fatigans, des appointemens fort beaux et surtout fort exacts. J'aimais la France beaucoup plus peut-être que nos comiques Jérémies pleurant sur leur séjour à l'étranger, mais je n'aimais pas à les entendre dénigrer cette bonne Toscane qui les nourrissait si généreusement, et j'avoue que j'écoutais avec un malin plaisir leurs regrets nouveaux, et leur terreur de s'entendre dire bientôt: «Vous êtes libres de quitter les tristes rives de l'Arno pour les bords préférés de la Seine.»

La princesse eut la bonté de me rassurer contre les suites de ce licenciement du théâtre français, s'il avait lieu. «Je ne suis point encore décidée, me dit-elle; ma caisse me commande peut-être ce sacrifice, pour lequel mes sujets sont d'ailleurs peu disposés à la reconnaissance, mais j'aime à le supporter comme un hommage à ma patrie. Au surplus, je vous le répète: votre sort ici est indépendant des destinées de l'art dramatique; vous êtes toujours sûre de mon intérêt, de ma protection. Je ne vous parle pas de votre traitement; il n'y sera changé quelque chose que pour l'améliorer. Votre dévouement m'est si connu et si précieux, que je veux le mettre à une épreuve nouvelle. Vous aimez les distractions, les courses, les promenades; arrangez-vous pour partir d'ici à quelques jours. Rendez-vous à Naples par la route que vous voudrez; vous recevrez dans cette ville mes instructions; elles seront claires, précises et courtes; j'espère surtout qu'elles seront secrètes. C'est là une mission extraordinaire, tout-à-fait en dehors de vos fonctions, et qui sera l'objet d'un traitement spécial.»

Je ne me le fis pas dire deux fois; mon amour-propre était flatté de la confiance qui m'était témoignée; mon humeur ne s'arrangeait pas moins de la liberté qu'on lui laissait. J'étais toute fière, après tant de courses militaires, de m'élever jusqu'au voyage diplomatique. Je partis donc de Pise avec une personne dont j'avais fait connaissance dans cette ville, et qui retournait à Rome: c'était un riche négociant, d'un caractère éminemment sociable, avec lequel le voyage ne pouvait être que plus agréable et plus commode. Quoique j'eusse plusieurs fois passé par Sienne, je ne pus en approcher sans me rappeler cette citation tant répétée de la paysanne siennoise au voyageur qui demandait s'il était près de cette ville:

Salite il monte scendete al piano ecco vi Siena;

style presque poétique, et pourtant populaire dans le bel idiome de ces belles contrées.