Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 8

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L'invocation du révérend père capucin était accompagnée d'une gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne craignait pas d'indiquer le Christ à la foule indignée. Alors l'agent de police changea de façons, et se contenta, sans phrases, de faire arrêter et de conduire en lieu sûr l'apôtre imprudent dont le zèle mal placé causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient ses discours.

Près de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une jolie petite fille de huit à neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirèrent un de ces désirs de lier conversation auxquels je n'ai jamais su résister. Je le lui témoignai, et il y répondit avec cet empressement affable qui permet facilement les questions. «Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en termes qui me flattent comme Française. C'est un bonheur pour moi que la justice rendue à mes compatriotes.» En ce moment la petite fille posa sa tête charmante contre la main de son grand-père, et lui dit d'une voix caressante: _«Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni della sfortunatissima Geraldina_.» Tout en entrant dans le jardin _del Corso Orientale_, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du fils adoptif de Napoléon:

«Depuis plus de deux cents ans, de père en fils, une honorable famille de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place à l'entrée des Français, s'était livré à une franchise d'opinion qu'on eût dû respecter, puisque cette fidélité à des maîtres proscrits devenait seulement une _sublime imprudence_. Dans tous les pays, sous tous les règnes, la dénonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni fut dénoncé, dépouillé de ses emplois, jeté dans un cachot, sans communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme d'une grande élévation de sentimens, qui était sur le point d'épouser Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte d'être enveloppé dans la persécution de toute une famille fit suspendre le mariage; on l'ajourna à des temps plus heureux. Mais tandis que le jeune Gerolonni courait chaque jour assiéger le pouvoir avec d'irrécusables preuves de l'innocence de son père, la fidèle fiancée venait à la prison, et obtenait des geôliers ces adoucissemens si précieux à la captivité, que les femmes arrachent par la fermeté d'une persévérance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altère jamais. Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le cœur de son amie par le récit de ses démarches infructueuses; la jeune fille le consolait au contraire par la révélation de quelques allégemens à la situation du malheureux père.

«Bientôt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que la barbarie), se détachèrent de toute compassion, de tout intérêt pour un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le grand-juge Luozi s'occupât de l'affaire; un témoignage courageux, une offre de caution, eussent suffi pour déterminer un élargissement provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidèle amie coururent se jeter aux pieds du vieux Bunelli, mais en vain: «J'ai un fils _à placer_» fut toute sa réponse; l'ambition étouffa la générosité. Le vieillard, qui avait résisté aux cachots, ne résista point à l'ingratitude et à la dureté d'un ami de soixante années. Le malheureux père, avant de mourir, recommanda à son fils de pardonner au père de Marietta, mais de conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidélité. Les démarches de la jeune fille avaient été épiées: on vint l'arracher au milieu de la scène si touchante des adieux d'un père. «Mon cher Gerolonni, s'écriait-elle, ne te désespère pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne que pour te la consacrer.»

«On les sépara; Gerolonni étouffa le triste souvenir de son père et de sa maîtresse, mais dès cet instant elle devint son épouse. Trop fier pour solliciter des grâces quand on lui devait des réparations, il vécut du côté de Vérone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme que l'amour et le malheur lui avaient donnée. Mais le sort voulut le poursuivre encore; le cercueil de la mère sortit de l'asile conjugal. Au moment où l'on portait au baptême le nouveau-né du malheureux Gerolonni, il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres: on le trouva mort au pied de la couche d'où l'on venait d'enlever les restes glacés de celle qu'il avait si tendrement aimée. L'orpheline de ces époux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint, avec les traits de sa mère, l'image plus précieuse et plus belle encore de ses vertus. Arrivée à l'âge de sept ans, Geraldina devait les secours passagers et à peine suffisans qu'elle avait reçus à une compassion peu éclairée. Le récit des malheurs de sa naissance développa néanmoins de bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit était venue, on voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetière, et l'aurore montrait quelquefois l'orpheline encore en prières, ou, surprise par le sommeil, entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux qu'elle n'avait pu connaître. Quelquefois alors un mot de compassion, une faible marque d'intérêt, lui étaient accordés: c'était bien peu pour qui méritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette de plusieurs années, lui réservait l'immense bonheur de tout devoir à l'ame généreuse d'un guerrier, à l'équité d'un grand prince.

«Pendant un voyage que le vice-roi fit à Vérone, la petite Geraldina traversait l'amphithéâtre: effrayée par le bruit des chevaux, elle voulut fuir et tomba dans l'intérieur de l'édifice. Une des personnes de la suite du vice-roi vint la relever; la pitié voulut joindre l'aumône à l'intérêt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignité sur le groupe qui l'entourait, et d'un ton calme et touchant répondre: «Vous êtes des Français, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter de vous,» tous les témoins de cette scène, se regardant, restèrent stupéfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de Gerolonni et en racontait les détails, timide mais encore généreux appel à la commisération. Une voix assez lâche, au milieu de ces témoignages d'intérêt, osait déjà parler de précautions contre l'enfant si malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre chose au noble cœur du fils de Joséphine que de la prudence. Plus délicat encore que généreux, le vice-roi conçut l'ingénieuse pensée de déguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vît la main d'un bienfaiteur, qu'eût repoussée la mémoire d'un père. Dès qu'il fut libre des soins de la représentation, Eugène sort, vêtu d'une simple capote, accompagné d'un fidèle domestique qui avait découvert la retraite de l'orpheline. Une jeune femme était près de là: Eugène s'informe de Geraldina; on lui répond: «Si elle n'est pas sur sa paille, c'est qu'elle passera la nuit au cimetière.--Grand Dieu!» s'écria Eugène en redoublant le pas. Arrivé au Campo-Santo, il vit la jeune fille priant près de la croix élevée sur le corps de ses parens. Le vice-roi approche seul, et adresse en italien la parole à l'orpheline; son cœur ému s'ouvrit à la voix d'une pitié si imprévue et si douce. Eugène avait dans le caractère toute la bonté de sa mère et dans les manières quelque chose de sa grâce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa pitié. Geraldina ose croire à une protection; elle se jette aux pieds du vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter chaque jour une avare nourriture.

«Le soir même, Geraldina était confiée à une femme sûre. Le jour où le vice-roi retourna à Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette même personne occuper le logement qu'avaient fait préparer les ordres de son noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvième année; on cultiva son heureux naturel, et pendant les soins de cette précieuse éducation, le prince veillait lui-même à ce que Geraldina pût reparaître avec honneur dans cette ville, où son grand-père avait péri sous le poids d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune protégée, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les progrès de l'orpheline étaient la douce récompense de tant de bienfaits. L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclamée, et Geraldina rentra en possession de tout le modeste héritage de ses pères.

«Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bénissons le jeune héros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la réponse d'un enfant sous les livrées de la misère. Oui madame, nous aimons, nous bénissons le règne du prince Eugène. Si mon récit vous a intéressée, venez en voir l'héroïne, venez entendre d'elle-même des détails naïfs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore que l'orpheline de Vérone méritait l'illustre protection que le ciel réservait à ses douleurs.»

Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, après qu'ils m'eurent demandé de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mêmes me prendre, et nous allâmes chez Geraldina. On eût pu être plus belle, quoiqu'elle le fût beaucoup, mais on n'eût pu être plus intéressante; elle n'appelait Eugène que _quel uomo al cuor divino_, et ses expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvèrent en même temps à quel point l'orpheline méritait le bienfait qui était venu chercher son enfance, à quel point aussi le prince Eugène méritait le rang suprême auquel il était monté pour y porter les vertus modestes de la famille, jointes au courage du guerrier et à toutes les grandes vertus du trône.

CHAPITRE CIV.

L'ami d'Oudet.--Le prince Eugène.--Lettres de l'Empereur à Joséphine.

Je trouvai encore à Milan un extrême plaisir dans la société d'un colonel français chargé d'organiser un régiment italien, et qui, atteint de trois balles à Wagram, se rétablissait de ses blessures dans la capitale, où le dépôt de son régiment était établi. Cet officier m'était connu depuis long-temps; je l'avais vu à Paris: c'était un ami d'Oudet. Nos premières paroles à la Scala, où je le rencontrai, furent en quelque sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le colonel avait été sous le charme comme tant d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amitié beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet était le chef. Brave, plein d'instruction et de capacité militaire, le colonel jouissait d'une grande considération auprès du prince Eugène. Je voyais presque tous les jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualités fussent toutes de celles qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime involontaire pour le sérieux plein de noblesse, la gravité naturelle et un peu mélancolique qui régnait sur la figure comme dans les idées de cette espèce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blâmant toujours, donnant à sa pensée un tour de satire et d'indignation qui tenait plutôt aux systèmes de son esprit qu'à la sécheresse de son cœur.

«Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra beaucoup, me dit-il un jour, en entrant chez moi de fort bonne heure. Tandis que tous les souverains de la fabrique de Napoléon s'amusent à jouer à la royauté, pour faire fête à une archiduchesse d'Autriche; pendant que tous les prisonniers de la galère impériale tâchent, au milieu des libertés de ce bon Paris, d'oublier leur esclavage doré, le prince Eugène vient d'arriver subitement pour reposer ici sa noble tête des fatigues d'un métier auquel il a fallu ajouter bien d'autres corvées. Eugène est arrivé cette nuit auprès de sa femme et de ses enfans. Portant, jusque dans les relations privées, la sévérité de la discipline militaire, esclave des devoirs d'une position qu'il ne s'est point choisie, et qu'il ne saurait pas davantage quitter et modifier, Eugène, le modèle des fils, a été contraint d'immoler à l'orgueil du maître ses sentimens les plus chers. Il a rempli sa tâche, il les remplirait toutes. Enthousiaste de soumission comme d'autres le seraient de liberté, Eugène a été chargé de porter au sénat l'acte même qui fait descendre sa mère du titre d'épouse.

«--Mais les sentimens d'Eugène sont si connus, qu'il faut au contraire, selon moi, tirer de sa conduite la preuve du bon accord qui a dirigé ce grand acte politique du divorce de Napoléon et d'un second mariage.

«--Hélas oui! la conduite de Beauharnais doit être toujours de l'héroïsme, et moi qui lui suis attaché, non pas comme à un souverain, mais comme à un ami, comme à un frère, j'admire cette abnégation de dévouement qui lui a fait accepter la mission d'officier de l'état civil dans un acte qui répudiait sa mère. Cet homme, plein de vertu, ce soldat intrépide, cet enfant de la Victoire, n'a rien du temps où il est né. On dirait un petit-fils de Louis XIV, en adoration devant son père, élevé dans le génie de l'obéissance autant peut-être que dans celui du commandement, attendant pour penser et pour agir la pensée d'un maître, lui dont les pensées seraient si simples et si naturellement grandes!

«--Mais il me semble qu'il y a là plus de modestie que d'insuffisance. L'Empereur est bien un assez sublime modèle, pour que l'imitation et la soumission soient déjà un haut mérite et presque de la gloire.

«--Oui, l'Empereur est un grand homme, mais qui prend déjà les petitesses de la royauté; c'est bien la peine d'avoir tant de génie pour n'être qu'un plagiaire des monarchies décrépites! Je conçois jusqu'à un certain point qu'il ait saisi l'empire; mais homme nouveau, il devait en faire une chose nouvelle. C'est cette espérance qui l'a mis sur le pavois; c'est cette fidélité à son origine qui pouvait seule l'y soutenir. Tant mieux du reste qu'il se trompe; avec une monarchie plébéienne, il eût à jamais éloigné la république dont il eût retenu quelques unes des formes et des bienfaits; avec sa monarchie aristocratique, il rend inévitable la réaction de la liberté contre un gouvernement qui n'aura plus rien de commun avec elle. Il nous avait ravi toutes les chances par sa gloire; il nous les rend par son second mariage et ses puérilités royales. Il ne fait pas aujourd'hui divorce seulement avec Joséphine, mais avec les conditions de son existence. Ce n'est pas seulement un mari qui répudie sa femme, c'est un enfant qui renie sa mère. Fils de la révolution, le voilà qui demande des lettres de noblesse à l'Autriche, comme les gens d'autrefois, qui avaient fait fortune, achetaient des titres qui déguisassent leur naissance! Il est plaisant de voir le vainqueur de l'Europe acheter une savonnette à vilain.

«--Mais, mon ami, je n'entends rien à la politique, et vous me traitez comme un tribun. Je suis mieux que cela, ce me semble... Je suis une femme, et une femme, je vous le dis avec franchise, qui aime l'Empereur et qui l'admire. Sans être bien forte, je conçois la pensée de l'acte que vous blâmez tant. La république est un beau rêve, c'est l'idéal en fait de gouvernement. Mais j'ai entendu dire que les peuples avaient aussi besoin de positif, et que la monarchie était propre à le leur donner. Napoléon a été élevé à l'empire; point d'empire sans hérédité: je suis donc sûre qu'en se séparant de Joséphine, il n'a cru obéir qu'à un grand besoin public.

«--Eh bien! qu'il y obéisse; mais que la fortune change, et vous verrez s'il a bien fait de changer de famille: les peuples sont de meilleurs cousins que les rois; il le sentira au premier revers. Ce qu'il eût dû faire, puisqu'il voulait des héritiers, c'était d'épouser la fille d'un bourgeois de Paris.

«--Son génie saura enchaîner la fortune et se jouer des résistances.

«--Phrase de bulletin; il n'y a pas de position au-dessus de la foudre; le génie de la liberté seul est immortel, mais heureusement le génie du despotisme n'est que précaire et viager. On nous a un moment enivrés avec de la gloire, mais la raison nous reviendra. Cette gloire même est-elle la propriété de celui qui s'en sert pour nous asservir? La révolution n'a-t-elle pas aussi ses quatorze armées, ses quarante capitaines et sa moisson de lauriers? Et la révolution est traitée comme une vaincue. Ô mon ami! ô trop cher Oudet! ta mort sera vengée; ou plutôt la liberté, qui veut mieux qu'une vengeance, obtiendra tôt ou tard un triomphe.

«--Mais c'est folie, ce me semble, que de nourrir encore des idées républicaines.

«--C'est une folie qui ne passera jamais, Dieu merci. On peut bouleverser la terre, la remuer dans tous les sens; mais il est quelque chose qu'on ne change pas, c'est le cœur humain, et le cœur humain contient l'instinct de la liberté.

«--Mais combien y a-t-il de gens qui le conservent?

«--Plus que l'on ne croit. Si la tête qui porte à elle seule le monde monarchique actuel venait à être frappée, vous verriez toute cette fantasmagorie féodale disparaître. Trois hommes[5] suffiront peut-être pour révéler à l'univers le secret de ce pouvoir qui paraît gigantesque, qui l'est en effet, mais qui ne l'est que comme un homme.

«--Mon ami, vous me faites trembler avec vos idées sombres: quelle manie que de se faire ainsi le réformateur de l'espèce humaine! Qui vous a donné sa procuration?

«--En pareil cas, c'est le succès qui la donne.

«--Mais regardez autour de vous: il n'y a point d'échos qui répondraient à votre voix.

«--Erreur, erreur grave: il y a toujours des échos pour les pensées libérales et généreuses. L'armée est à l'Empereur comme à un chef, mais non pas comme à un maître. Nous sommes six mille engagés par le serment; nous nous battons, parce que le soldat français ne connaît que son drapeau, mais nous ne nous battons pas pour des fers. L'Italie, l'Allemagne, sont autant de fourmilières de sociétés secrètes. On en aura des nouvelles: tous les hommes sont frères pour la liberté.

«--Comment arrangez-vous tout cela avec votre attachement pour le prince Eugène?

«--Je n'arrange rien: je le sers en ami, point en esclave. Oh! quel dommage qu'il ne puisse jouer le rôle de libérateur! Je l'ai tâté dans tous les sens: il n'a l'étoffe que des vertus privées; c'est un grand capitaine qui n'entend rien aux affaires. La guerre est son élément; l'Empereur son idole, sa religion. Il n'a pas été élevé comme Napoléon au sein du peuple. Mais lui, cet Empereur, qu'il était beau sous les faisceaux consulaires! sa capote grise lui allait mieux que son manteau semé d'abeilles. Alors toutes les passions du jeune homme étaient dans son cœur; qu'il a vieilli, puisqu'il lui faut aujourd'hui les hochets des vieilles cours! Arcole, Lodi, Marengo, rappelez-le un moment en Italie, que je le revoie dans l'éclat et la pureté de son premier caractère. Mais adieu, mon amie, je sens que l'émotion rouvre mes blessures. Il me reste encore du sang pour la patrie; il me tarde de retourner sur un champ de bataille. Là seulement je m'oublie, et la victoire me fait pardonner à la servitude.»

Ce discours m'avait étourdie: ce n'était pas la séduction d'Oudet, et c'étaient ses rêves effrayans. Mais comme par un secret souvenir de lui, par le prestige de ses idées reproduites, cette conversation s'est gravée dans ma mémoire, et il me semble l'entendre encore. Mon cœur avait besoin de distraction, car la politique me chagrine sans me convaincre, et me trouble par son fantôme que je ne peux saisir. J'allai me promener en dehors de la ville: j'avais à peine fait quelques pas que je rencontrai le vice-roi. Il était sans suite, sans cortége, donnant le bras à la princesse son épouse, ressemblant à un honnête citoyen, oubliant en quelque sorte la gloire pour goûter le bonheur domestique. Sa figure était empreinte d'une mélancolie douce que sa digne compagne semblait partager; on eût dit que ce grand capitaine sentait le besoin d'être protégé par un cœur de femme. C'était quelque chose de touchant que ce couple, élevé si haut par la fortune et par l'amour d'un peuple dont il était adoré, se réfugiant dans les douces affections de la famille, qui ne manquent jamais, et qui sont les seuls remèdes contre les grandes douleurs. Involontairement je pensai à Joséphine, à cette femme qui était la bonté même, et dont je croyais lire les chagrins sur les traits de son noble fils. Par un tout autre sentiment que l'officier qui avait vu dans le mariage de l'Empereur un divorce politique, moi j'y voyais seulement une sorte de désenchantement de sa destinée. Il y a de la fatalité dans la vie, et en voyant s'éloigner Joséphine des côtés du grand homme, il me semblait le voir abandonné de son bon ange, du génie secret qui avait protégé sa fortune!

Singulier rapprochement de souvenirs et d'émotions! Au moment où j'écris ce chapitre de mes Mémoires, on me remet des lettres de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à Joséphine; leur lecture me rappelle des pressentimens autrefois éprouvés; elles sont pleines du plus curieux intérêt; elles jettent une douce lumière sur le cœur d'un homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis presque tentée, ainsi que l'ami d'Oudet, de préférer le consul à l'Empereur. Cette gloire désintéressée des premières campagnes d'Italie laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce presque mépris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voilà qui vaut mieux que de la politique, que de l'histoire peut-être, si tout ce qui regarde un homme extraordinaire comme Napoléon pouvait être autre chose que de l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si originales du cœur humain à mes Mémoires. On les lira, ainsi que moi, avec intérêt et avec passion: elles sont des hommages à deux personnes que j'ai connues, que j'ai aimées, que j'ai admirées; elles me replacent en quelque sorte dans le monde où j'ai vécu, et où je suis restée du moins par la reconnaissance.

Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole même: le général en chef de l'armée d'Italie à sa Joséphine, à sa douce amie! il m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalité du hasard qui les a fait découvrir.

Sept heures du matin.

Je me réveille plein de toi... Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur!... Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes vous inquiète, mon ame est brisée de douleur, et il n'est point de repos pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous, et... Tu pars à midi; je te verrai dans trois heures: en attendant, _mio dolce amore_, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.

À la Citoyenne BONAPARTE, à Paris.

Port Maurice, le 14 germinal.