Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 7

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«--Je serais fort embarrassée de vous en donner; je n'ai rien vu, rien entendu que ce que j'allais entendre et voir. Mais vous pouvez être tranquille, les soldats du grand Napoléon sont là; n'est-ce pas comme si d'avance vous lisiez dix numéros du _Moniteur_?»

«--Très bien, très bien! de l'enthousiasme militaire, de la confiance en nos armes, du dévouement à ma famille; il y a chez vous de la place pour tous les nobles sentimens, et je vous en sais gré. Quand il m'arrivera des bulletins de l'armée d'Espagne, je vous ferai appeler, et, comme récompense, vous me les lirez. En attendant, vous passerez chez M. Rielle; il a, de ma part, quelque chose à vous dire. Comme un officier de la grande armée, vous méritez de recevoir le _mois Napoléon_[3].»

Je quittai la princesse, avec une vive émotion de tant de bontés, et je repris mon genre de vie habituelle à Florence, sûre que désormais il était à l'abri de la calomnie et de la disgrâce. Mon service devint plus fréquent que jamais; et, quoique rarement officiel, il m'attira un peu plus que par le passé les cajoleries des plus grands officiers, qui n'ignoraient plus mon intimité auprès de la souveraine.

Il y eut cependant un de ces premiers dignitaires de la cour de Toscane dont j'obtins l'attention autrement que par le sentiment de banale courtoisie, qui fait que l'on cause par politesse craintive, et que l'on sourit par habitude servile; tout cela pour obéir à la maxime des cours: qu'il faut être bien avec tout le monde. Ce personnage, d'une bienveillance différente, n'était rien moins que le grand aumônier. Monseigneur Zondadari jouissait auprès de la princesse d'une juste estime, et à Florence d'une popularité méritée. Jeune encore pour un cardinal, on eût facilement reconnu son état à sa charité, et son âge à ses manières caressantes. La bonne grâce, la facilité mondaine de ce prélat, complétaient l'illusion d'une vieille cour, en jetant le manteau, l'esprit et les manières d'un brillant coadjuteur ou d'un petit abbé de Versailles, au milieu des pompes militaires d'un palais illégitime. De la dévotion, on ne pouvait guère en attendre d'une princesse spirituelle et quelque peu philosophe; et, quand le maître n'en donne point l'exemple, bien à tort on tenterait les chances d'un prosélytisme religieux, n'ayant pas la faveur pour auxiliaire. L'éloquence du père Bridaine elle-même se serait perdue au milieu de cet enivrement de l'empire, dans cette atmosphère de gloire, qui ne comprenait guère que les _Te Deum_.

Facile comme un Italien, léger comme un Français, adroit comme un diplomate, mais vertueux comme un apôtre, le premier aumônier d'Élisa n'exposait point son ministère, par les provocations d'un zèle outré et qui eût été inutile, au ridicule du discrédit et au scandale de l'impuissance. Sa tolérance aimable n'était pas non plus un abandon de ses devoirs, une autre sorte d'hypocrisie voluptueuse, substituée à l'hypocrisie fervente et s'associant aux faiblesses qu'elle n'ose pas foudroyer: il y avait de l'indulgence d'inclination, du bon goût naturel dans les concessions aimables, mais non complaisantes, du digne vicaire de notre chapelle; et, en effet, sa présence, qui n'eût pas réprimé, tempérait heureusement les libertés de l'époque et du lieu, obtenait déjà beaucoup cette décence extérieure, ce respect public, ce décorum religieux qui, de la personne de l'aumônier, se reportaient non sans profit sur le culte dont il était l'habile représentant.

Quoique je fusse là bien obscure, il me sembla que M. l'aumônier m'avait remarquée. J'avais pris pour une attention particulière ce qui n'était que l'effet d'une bienveillance générale. M. Zondadari souriait en masse, si j'osais m'exprimer ainsi, jetait sur tout le monde des yeux bienveillans et pleins d'onctions, et, dans mon ignorance des regards d'un prêtre indulgent et charitable, je me surprenais un certain orgueil de ce que je croyais une préférence; et voilà dans ma tête fort peu orthodoxe comment j'interprétais le sourire apostolique de monseigneur. Je me disais: Tout homme est curieux; notre bon aumônier, qui vit ici dans un monde étranger, qui ne reçoit, hélas! les confessions de personne, qui ignore jusqu'à ces petites aventures d'intérieur nécessaires pour l'intelligence des discours où tout est rétinences et allusions, voudrait, par mon intermédiaire, se mettre au courant de la langue du pays, et savoir de la seconde main, ne le pouvant de la première, à cause de son état, les anecdotes et les peccadilles de nos dames. Je me trompais dans les interprétations comme dans les faits, car M. Zondadari, malgré tant d'intentions supposées, ne chercha nulle occasion de m'adresser la parole, à mon grand regret, car j'avais découvert qu'au milieu des beaux esprits de garnison et d'antichambre qui m'entouraient, son esprit, plus délicat et plus cultivé, m'eût été d'une précieuse et agréable ressource.

Pour lier connaissance avec ce bon et spirituel ecclésiastique, il fallut que j'allasse le chercher, non pas au tribunal de la pénitence, ma religion ne le commande pas, mais au sein de ses travaux, dans le sanctuaire de ses bienfaits. Quand le malheur frappe à ma porte, je ne le renvoie pas à d'autres pour être secouru; mais comme il est des momens où il frapperait en vain, j'aime encore mieux être importune que sourde à une prière, et dans ce cas seulement je sais me faire solliciteuse. Il s'agissait d'une bonne action: je n'hésitai pas à me présenter chez l'aumônier de la princesse, pour demander les secours de la charité en faveur d'une pauvre famille accablée de misère. J'en reçus l'accueil le plus flatteur, je vais mieux dire, le plus généreux: il me donna une petite somme en argent, et me promit d'aller voir les malades de cette pauvre famille, de leur porter les consolations de la religion et les alimens du besoin. «Nous nous concerterons ensemble, ajouta-t-il, afin de donner de la permanence et de la suite à cette bonne œuvre.» Oh! si j'étais catholique, c'est un directeur pareil qu'il me faudrait; je ne répondrais pas, si je le rencontrais, de ne point faire mon salut: bon, affable, laissant les plus petits s'approcher de lui, heureux de venir à qui l'appelait, content d'entendre des paroles et des dispositions pieuses, mais n'ayant point la rage de provoquer les cœurs, et de recruter des conversions comme des triomphes.

Une amitié qui date d'un bienfait est, ce me semble, chose assez honorable pour qu'elle soit chère à qui l'inspire et à qui l'éprouve, et je ne compte pas au nombre des moindres attachemens dont il me soit permis de me glorifier ma liaison avec un prélat révéré, qui faisait certes preuve de tolérance en ne refusant pas l'intimité d'une femme douée de quelques qualités, d'un bon cœur, mais de mœurs peu religieuses, d'un âge encore suspect, et que devait bien plus que tout cela éloigner de lui le malheur de n'être point catholique romaine, et de ne point penser de même en matière de dogme. Cette dernière circonstance, M. Zondadari l'ignorait, car je ne songe guère à en faire part à mes amis. Ce fut bien indirectement qu'il apprit que j'étais protestante, comme on va le voir.

J'allai un jour chez le bon aumônier pour mes pauvres, car j'en avais rencontré d'autres que les premiers, et je savais n'être jamais repoussée d'une bourse où il restait toujours quelque chose pour l'infortune. Ma visite se faisait en carême, et je le savais, attendu qu'en Italie il n'y a pas moyen d'ignorer cette époque très observée de mortification et de pénitence. M. Zondadari était à table; malgré l'époque, le coup d'œil n'avait rien d'effrayant pour une profane, et si je remarquai que tous les plats étaient maigres, je m'aperçus aussi qu'ils étaient d'un maigre à contenter l'appétit le plus délicat et le plus difficile. Je souris: une gracieuse invitation répondit à mon sourire: «Vous pouvez en toute sûreté de conscience accepter mon déjeuner; ici tout est maigre.

«--Je le vois, Monsieur l'aumônier; mais il en serait autrement que je le pourrais encore... D'ailleurs, je m'arrête dans mes aveux, je craindrais trop qu'ils ne me fissent perdre votre précieuse amitié.

«--Comment! est-ce que le carême vous effraie? est-ce que votre santé ne peut le supporter, ou que votre négligence refuse d'en suivre les commandemens? Vivriez-vous en hostilité avec l'église?» Puis, s'approchant de moi avec intérêt: «Je m'en doutais, ajouta monseigneur; je vous ai vue assister à la messe, et...» Il eut beau suspendre la phrase, je ne répondis pas, et j'avoue que mon silence et mon embarras étaient un peu calculés.

«--Tenez, reprit l'indulgent prélat, je devine, vous n'êtes pas catholique; j'en ai déjà eu le soupçon, car je vous ai plusieurs fois observée à la chapelle, et j'en étais presque sûr à la manière dont vous faites le signe de la croix.

«--Mais...

«--Il n'y a point de mais... Convenez que j'ai raison.

«--J'en conviens, je ne suis point née dans la religion catholique, apostolique et romaine.

«--Je vous plains, car je suis forcé de vous avertir que hors de notre église il n'est point de salut; mais ce n'est point votre faute, c'est le malheur de votre naissance beaucoup plus que le tort de votre esprit. On a tant de peine à trouver mauvaise la religion dans laquelle nous a bénis notre mère! Mais ne vous effrayez point: ni mon intérêt ni mon amitié ne se refroidiront à cause de la différence de nos principes... Mais pourquoi assistez-vous à la messe?

«--Parce que, n'importe où l'on prie Dieu, un chrétien est à sa place, et je suis chrétienne.

«--Vous dites bien, vous faites bien; j'aurai grande joie de vous voir assister à la messe, puisque votre religion le tolère.»

Je lui demandai en quoi je me trompais sur la manière de faire le signe de la croix. M. Zondadari daigna me l'apprendre, me prit le bras avec bonté, guida ma main ignorante, mais bien disposée, et je dois à cette bienveillante et estimable répétition de me signer aussi bien que si j'eusse été élevée dans un couvent. Oh! c'était un excellent homme que M. Zondadari! plein d'instruction, pouvant prêcher dans presque toutes les langues vivantes, admirant Racine autant que Massillon, priant la Vierge devant les belles et gracieuses figures de Raphaël, et lisant volontiers le Tasse après son bréviaire.

CHAPITRE CIII.

Voyage à Milan.--Le poëte Monti.--Un trait de bienfaisance du prince Eugène.--Histoire de Giraldina.

Nous voici arrivés à l'un des plus grands événemens de la vie de Napoléon, son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, avec la fille des Césars, comme disaient les poëtes du temps. Je suppose fort qu'Élisa avait eu d'assez bonne heure la confidence de cette révolution dans la famille impériale; car, lorsque la nouvelle en devint publique, elle n'eut pas avec moi cette facilité d'abandon, ce laisser-aller d'émotions que lui donnait la réception des plus courts bulletins. La chose méritait bien pourtant qu'elle en parlât; mais je ne pus savoir ni pénétrer sa pensée à ce sujet, si ce n'est peut-être à son silence, qui ne laissait pas d'être parlant. Au surplus, elle eut peu le temps des confidences. Tout allant vite avec Napoléon, elle reçut bientôt l'invitation de se rendre à Paris, ainsi que tous les autres membres de la famille qui faisait une si haute alliance. L'empereur put se donner le plaisir de se présenter à sa jeune épouse avec un cortége d'une douzaine de rois, que tous il avait faits ou qu'il avait tolérés, ce qui était bien à peu près la même chose.

Pendant que les grandes machines de l'empire jouaient toutes à Paris, il y avait relâche au petit théâtre monarchique de Florence. Le voyage de la grande-duchesse devait même être de quelque durée; mais loin de s'affliger des vacances, tout le monde en général en était content; car ce qu'il y aurait peut-être de plus doux serait du loisir avec appointemens, situation sociale appelée depuis sinécure. Ce qu'une lectrice en disponibilité avait de mieux à faire était de parcourir cette belle Italie, où chaque ville est un musée, où chaque village est un souvenir, où l'instruction peut s'acquérir au milieu des plaisirs et des fêtes. Je n'avais pas entendu ma position à Florence pour avoir le goût des arts, et surtout la passion des courses; mais déjà familiarisée avec les beaux sites, ou les admirables chefs-d'œuvre dont est si pleine la terre classique, je choisis ou plutôt je me laissai entraîner vers ce qu'on a nommé le Paris de ces contrées: Milan, capitale du royaume, dont Bonaparte avait joint la couronne à son sceptre français, comme par reconnaissance de ses premières victoires, qui le lui avaient mis dans la main. D'ailleurs cette ville m'était chère: une secrète et orgueilleuse coquetterie me poussait de préférence vers des lieux dont le grand événement qui occupait l'Europe relevait encore pour moi l'enivrant souvenir. Je trouvai piquant de visiter la chambre témoin d'une préférence du grand Napoléon, au moment même où la fille des rois allait recevoir son amour.

C'est le premier voyage que la vanité m'ait fait faire, si l'on peut appeler vanité une glorieuse réminiscence dont un grand homme était l'objet. Milan n'a jamais eu de plus beaux jours que ceux que j'y passai vers cette époque célèbre du mariage, qui fut alors en Italie aussi bien qu'en France un temps de réjouissances publiques et d'enthousiasme. J'allai m'installer là où j'avais été installée à une époque encore peu éloignée. Le prince Eugène, vice-roi de ces contrées, était absent au moment de mon arrivée. Mais, ou mon séjour à Milan fut bien long, ou le voyage du fils de Joséphine à Paris fut bien court; car, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne tarda pas à revenir, comme pour se consoler auprès de son peuple de ces grandes scènes de famille qui venaient de mettre son cœur à de si bizarres épreuves.

J'avais conservé à Milan quelques connaissances; je les eus bientôt épuisées; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la politesse n'y va pas, comme en France, jusqu'à cet héroïsme de l'ennui qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et les choses qui vous sont les plus antipathiques: à Milan, on voit qui l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se quitte quand on s'importune; on y use le temps à son gré, à ses risques et périls; on y vit, on y existe avec ses coudées franches; tout est donné à l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent égoïsme de la mollesse, étant général, cesse presque d'être un vice, parce que personne ne donne plus qu'il ne reçoit, et que là où il n'y a point de dupes, il n'y a point non plus de fripons.

Même quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux à faire à Milan, c'est d'aller passer la soirée à la Scala, le plus beau théâtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode. Ces bons Italiens, si célèbres pour leurs adorations musicales, traitent cependant encore l'art qui les charme le plus à la manière dont ils traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent à propos. On pourrait dire que l'on fait de tout à la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y dort, on y entend même de la musique. Quant à moi, ce que m'offrit de plus agréable ce bazar de voluptés fut la rencontre de deux personnes que j'avais beaucoup connues, et qui, à des titres différens, méritent bien un souvenir dans le récit de ce voyage; je veux parler du poëte Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La connaissance de ces deux personnages, une fois renouvelée dans ma loge, n'en resta point là, et pendant tout mon séjour à Milan, je ne cessai point de les voir intimement, surtout le second.

Le bon Monti, qui réunissait à toute l'imagination d'un poëte toute la candeur d'un enfant; qui avait déjà, et de bonne foi, passé par plusieurs opinions différentes, jouissait depuis quelques années de l'estime particulière du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappée au milieu de cette foule d'hommes distingués dans tous les genres, qui ont, à tant d'époques contraires et sous des traits si divers, défilé sous mes yeux: que la fixité des principes, la constance des opinions, la fidélité aux maximes politiques, sont rarement le privilége des hommes supérieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tête un peu vaste a plusieurs cases: à mesure que l'une se vide, l'autre s'emplit. Il n'y a que la médiocrité qui soit douée en quelque sorte de l'immobilité de ses idées par leur indigence: comme elle n'a pas beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne; et le monde doit quelquefois à ces natures plus stériles de grandes vertus, des caractères suivis que leur médiocrité élève quelquefois jusqu'au sublime.

Les hommes à imagination se conduisent par excès: admirables quelquefois dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute l'énergie des vues promptes et passionnées; mais changeant de marche et d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les résolutions primitives. L'heureuse faculté de tout saisir, de tout comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilité.

Monti avait donc pu, avec la même bonne foi et le même enthousiasme, embrasser la république et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les illusions les plus capables de séduire et d'entraîner. Ses vers, enfans de ces impressions différentes, de ces sentimens successifs, avaient tour à tour été tirés d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait de plus piquant dans cet aimable et ingénu caractère, c'est qu'il ne déguisait rien aux autres pas plus qu'à lui-même. Ainsi, au milieu de mille autres confidences (car, bien différent des poëtes ordinaires, ce poëte ingénieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me parla cependant de l'extrême désagrément, dans les compositions poétiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napoléon; cet ouvrage était commencé depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait _le Barde de la Forêt-Noire_. Ce Barde prophétise continuellement les victoires de Bonaparte et la défaite des coalitions. Monti m'en a récité de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne d'Égypte, où le génie de la civilisation et celui de la guerre marchaient ensemble; où l'on voyait un membre de l'Institut conduire les armées françaises à une double conquête, aussi souvent entouré de savans que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de la patrie, qui de loin montre ses flancs déchirés et appelle un sauveur. Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait à ses vers la couleur du moment, et la couleur du moment changeant à chaque campagne, il était obligé de supprimer à la fin des sentimens exprimés au commencement des opérations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les Autrichiens étaient traités en ennemis et avec les hyperboles de l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des couplets de réconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le poëte espère au moins ne pas perdre le fruit de sa première indignation: les Russes lui restent à maudire. Mais les événemens marchent encore plus vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble réconcilier deux empereurs que pour brouiller un poëte avec son ouvrage: la muse ne peut pas être plus méchante que la guerre. La voilà encore obligée d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir à la prosodie, quand la campagne de 1809 se déclare, et replace les Autrichiens dans la position d'où le pauvre poëte avait eu la complaisance de les déloger. Hélas! que ne peuvent l'amour du travail, le besoin de la gloire et les nécessités d'un poëme! Monti s'était remis en guerre avec l'Autriche comme son héros; mais son héros allait si vite, qu'il se trouve encore, à la fin de la campagne de 1809, avoir fait du sublime inutile contre Vienne, soudoyée par Londres. «Ma foi, me dit Monti, voici encore un événement qui me désole: tandis que l'empire est en fête pour le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon poëme; la postérité arrivera sans me trouver en mesure avec elle.» Je consolais de mon mieux cette plaisante infortune du génie, en disant à l'illustre écrivain qui en parlait même en riant, qu'heureusement il avait autre chose à lui laisser, et qu'il pouvait être tranquille.

Pendant tout mon séjour à Milan, je reçus du bon et spirituel Monti des attentions qui me touchèrent d'autant plus que je savais qu'il n'en était pas prodigue.

Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut cependant plutôt une vie extérieure que les plaisirs de la société. Le matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite curieuse; le soir, j'allais à la Scala causer et mettre en commun, avec quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scène piquante que je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle révélera en même temps un trait honorable du prince Eugène Beauharnais, et prouvera que, guerrier intrépide, le fils de Joséphine possédait aussi les vertus du roi et le cœur généreux de sa mère.

La place du Dôme à Milan, dans les temps de réjouissances publiques, offre à peu près un coup d'œil pareil à celui du boulevart du Temple à Paris. Ce sont de tous côtés cafés, jeux, spectacles, parades pour le peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que j'avais pris mon chocolat à la glace au grand café, je vis la foule courir vers le portail du Dôme; je me laissai aller au mouvement, et je n'étais pas la moins leste et la moins avide du groupe empressé. Là je découvris l'objet de tant de curiosités en émoi: une chaude discussion s'était établie entre un capucin et un agent de police. Le premier, l'œil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre, véritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art oratoire, appuyé de l'autorité, pour faire comprendre au révérend père que le moment était mal choisi pour prêcher dans la rue; que le peuple, appelé à la joie par les événemens, était en humeur naturelle de s'y livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale permise, c'était la compromettre et l'exposer au scandale. Adossé au pied de l'église et sous un Christ énorme qui se trouvait sous le portail, le capucin s'électrise par la résistance, et s'emporte par les observations. Il se tourne en face de l'honnête agent de police, et, l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moitié en français, moitié en italien: «Oh! je vois bien, s'écrie-t-il, je vois bien où vous voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: _son i Francesi che vi bisognano_, et vous allez me parler d'un des nôtres qui, aussi courageux que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple égaré au pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'être là à bâiller et à écouter les lazzi et les polichinels, je vous dirai, oui, venez ici,_ venite, venite quà, ecco, ecco, è questo il vero pulcinello che salvarvi può anime dannate[4]!_