Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 3

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Puisque je suis en train de peindre nos financiers, tous, à quelque manie près, beaucoup plus aimables que ces grands seigneurs italiens à la clef d'or, jetés dans le même moule, je ne dois pas oublier M. Scitivaux, qui ne faisait pas sa mine plus orgueilleuse que ses fonctions; homme réservé, aussi loin de la basse adulation que de l'ingratitude plus basse encore; portant à la cour une originalité toujours piquante, celle du désintéressement et de la franchise, ayant de la lecture et de l'esprit, mais ne le laissant paraître que par oubli et par distraction, possédant une mesure parfaite dans l'expression de tous ses sentimens, ne manquant pas d'une certaine causticité dont il sait à propos arrêter les saillies avec une prudence ingénieuse et honorable. Il parle très bien italien, et, sous ce rapport seulement, il trouvait grand plaisir à ma conversation comme à un exercice utile pour ses légitimes prétentions à la pureté de la belle langue toscane; en tout, M. Scitivaux était un homme distingué, et un certain défaut d'un de ses yeux, qui donnait de l'irrégularité à son regard, par cela même répandait comme un voile de malice sur toute sa physionomie, laquelle allait fort bien à son genre de conversation. Il y avait aussi M. Sourdeau, moins aimable en sa qualité de receveur général qu'en sa qualité de mari d'une très jolie femme, qui eût été peut-être incomparable, si, à vingt-deux ans, elle n'eût déjà été sans fraîcheur. Elle n'avait pas beaucoup d'esprit, mais son sourire s'en passait si bien, ses yeux avaient tant de charmes, et la beauté est si ingénieuse et si éloquente quand on la regarde, que personne ne pouvait être assez stoïque pour s'apercevoir de ce qui pouvait manquer à madame Sourdeau.

Je n'ai jamais revu cette femme ravissante depuis ses beaux jours de Florence; on m'a dit, en 1817, que son mari avait quitté Paris pour aller occuper la place importante de consul à Alger. Je suis bien sûre qu'il y a dans le harem du dey peu de visages et de tournures d'odalisques qui pussent rivaliser avec les grâces de madame Sourdeau, et je suis bien sûre encore qu'une si jolie femme n'aura jamais assez mauvais goût pour vouloir tourner une tête à turban. Au surplus, cela regarde son mari.

Beaucoup de jeunes et brillans militaires venaient renouveler souvent, par leurs courtes apparitions, la monotonie du salon grand-ducal, qu'Élisa savait d'ailleurs prévenir par son amabilité naturelle, et par la mobilité d'une imagination habile à chercher pour le lendemain des impressions nouvelles, quand celles de la veille l'avaient ennuyée. Alors les courses, les promenades aux diverses résidences impériales renouvelaient l'aspect de la cour et dissipaient bientôt les vapeurs inévitables de la royauté.

Je ne sais pas s'il y a un grand intérêt historique à relater minutieusement les détails de ces soirées particulières; les plaisirs de l'intimité sont ceux qui laissent le moins de traces, peut-être parce qu'ils sont les plus doux. On riait, on causait, on jouait au billard, quelquefois à cache-cache; les amusemens les plus simples devenaient, par le contraste du lieu et des personnages, les plaisirs les plus agréables et les plus piquans. C'est, en effet, quelque chose de récréatif que de graves magistrats jouant à colin-maillard et des préfets à la main-chaude. Malgré le désir de plaire à la souveraine qui n'abandonnait jamais les hommes, des _a parte_ s'établissaient souvent, et l'émulation de tous ne semblait point nuire à la sécurité de chacun. Les glaces, les sorbets, le punch, circulaient sans cérémonie comme les bons mots. La princesse me faisait lire des vers; mais elle ne cédait à personne l'honneur de lire les bulletins de la grande armée, et le plaisir de proclamer les exploits de son chef invincible. Le nom de Napoléon une fois prononcé, Élisa redevenait souveraine, et les courtisans, quelquefois mollement étendus sur les canapés, entraînés par instinct ou par complaisance, interrompaient aussitôt le demi-sommeil qu'ils se permettaient. Qu'on ajoute à la liste que j'ai donnée quelques poëtes, quelques antiquaires, qui ne sortaient pas de cette honnête médiocrité qui ne laisse pas même son nom dans nos souvenirs, et l'on aura un almanach presque complet de la cour de Toscane.

CHAPITRE XCVI.

Le prince Félix Bacciochi.--La princesse Élisa.--Leurs enfans.

Mon Dieu! je suis écrivain aussi désordonné que femme étourdie. Mes Mémoires ressemblent involontairement à mon existence et à mon caractère. Je suis au milieu des événemens, et je les retrace bien moins suivant leur importance réelle que d'après l'impression individuelle que j'en ai ressentie. Ainsi me voilà au milieu de la cour de Toscane, ayant passé en revue toutes les grandes et petites vanités depuis la _chambre_ jusqu'à la _bouche_, ayant mentionné tous les dignitaires depuis l'ordre militaire jusqu'à l'ordre financier; je n'ai oublié personne, même parmi les courtisans amateurs, personne... que le mari de la grande-duchesse, que le prince Félix Bacciochi.

La dynastie impériale était déjà si ancienne par la puissance du bras qui l'avait fondée, l'usurpateur avait si vigoureusement lancé le char de sa fortune, qu'on eût dit que cette autorité nouvelle avait déjà besoin d'être bercée, comme une vieille monarchie, par les hochets de l'étiquette; et que, dans la conquête du monde, il restait du temps à un grand homme pour la résurrection de toutes les puérilités féodales. Le sang de la maison de Napoléon paraissait déjà si légitime et si pur, que, dans les alliances qui avaient précédé son élévation, il ne devait point être confondu avec celui des étrangers, unis d'abord à elle sur le pied d'une égalité dix ans avant trop flatteuse. Ainsi les gendres de la bonne madame Lætitia n'avaient pu monter au rang d'altesses impériales avec leurs épouses. Ils n'avaient obtenu qu'une moitié de l'avancement et que la première de ces distinctions monarchiques. Jeux étranges de la destinée! Un soldat élevé d'hier sur les pavois, sorti, par la seule force du génie, des rangs secondaires de la société, ressentait déjà jusque dans ses relations domestiques un orgueil de race, une délicatesse de famille égale au moins aux répugnances de Vienne ou aux susceptibilités de Versailles. Il y avait déjà pour les siens des mésalliances, et l'on en agissait avec elles à la manière des anciennes dynasties qui pesaient, avec tant de restriction, le rang des heureux privilégiés que certaines faiblesses condamnaient de royales personnes à prendre pour époux. Les sœurs de Napoléon avaient été mariées comme des bourgeoises; et, par l'effet d'une métamorphose à peine remarquable, au milieu de tant de merveilles que l'on ne conçoit pas que le temps ait pu accumuler en un si étroit espace, ces nobles sœurs se trouvaient avoir dérogé, et leurs maris n'être plus que des inférieurs, et vis-à-vis d'elles que des parvenus.

Le prince Félix Bacciochi devait au hasard une de ces positions singulières. D'une bonne et honorable famille, d'un courage qui lui avait ouvert avec distinction la carrière des armes, d'un noble et généreux caractère, il avait compris avec sagacité et accepté avec bon sens les dons et les exigences d'une si haute fortune. Il s'était prêté de fort bonne grâce à toutes les volontés de l'empereur, et s'était fait avec une raisonnable résignation le simple sujet de sa femme. Élisa gouvernait en son propre et privé nom; elle était grande-duchesse, le prince n'était que son mari, et non point son égal. Cet échange, ce passage du pouvoir d'un sexe à l'autre, cette domination que le fait établit et justifie souvent dans l'histoire, formait là un principe, une doctrine, un droit de par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire.

Ainsi le vrai titre du prince, ses fonctions publiques se réduisaient au titre de grand-aigle de la Légion-d'Honneur, et de général de division commandant la 29e division militaire. Quant à l'administration et au gouvernement, tout cela rentrait légalement dans les attributions de sa souveraine. Félix n'en prenait nul souci, jouissait avec délices de toute absence de cette responsabilité qui vend si cher ce qu'on croit qu'elle donne à la grandeur, et ne retenait de sa position que le privilége plus doux de s'interposer quelquefois comme ami, comme conseil dans l'aplanissement des difficultés, dans la réconciliation des haines, dans l'adoucissement des rigueurs et la distribution des bienfaits. Aussi l'affection des Toscans allait-elle plus volontiers du côté de ce caractère modeste, et d'ailleurs national, que vers les vertus plus énergiques et plus capricieuses d'une femme et d'une étrangère. Dans Élisa on voyait un maître:

Notre ennemi c'est notre maître, Je vous le dis en bon français;

aveu naïf et profond de celui qu'on a si _bonnement_ appelé le bon La Fontaine. Bacciochi, au contraire, apparaissait aux préventions populaires comme un ami et un protecteur.

Du reste, doué d'une noble figure, d'un esprit suffisant à un fort bel homme, Bacciochi n'était mari que dans l'acception conjugale du mot. L'union des deux époux se bornait à un échange d'égards et d'attentions réciproques. D'un côté, quoique sa bravoure fût éclatante, quoique la gloire des armes lui fût chère, ses talens à la guerre n'étaient pas assez supérieurs pour qu'il y parût dans un haut commandement; et, d'une autre part, son rang dans la famille impériale ne lui permettant pas une place trop secondaire, il se trouvait dans une de ces positions équivoques qui condamnent un homme à l'inaction par dignité, et qui, faute d'aliment, le jettent dans les plaisirs comme dans une sphère indispensable d'activité.

On pense bien que le prince Félix n'habitait pas avec sa souveraine. Il occupait, rue de la Pergola, un hôtel délicieux qu'on appelait sa cour, laquelle se composait particulièrement de militaires. J'y ai fait de rares apparitions, mais elles m'ont suffi pour apercevoir qu'il y régnait encore plus de liberté qu'à la cour officielle de la grande-duchesse; un mélange du ton militaire de l'empire et de la galanterie facile d'une autre époque, l'humeur guerrière et joviale du camp, y faisaient excuser un peu les licences et les souvenirs du _Parc aux Cerfs_. Grand, généreux sous le rapport des maîtresses, Félix remplissait avec une grande élégance d'imitation son rôle de prince. Élisa savait tout cela; elle m'en parlait quelquefois ainsi que d'une chose convenue, d'un traité agréable aux deux partis, d'ailleurs pleins d'estime, d'égards et d'affection l'un pour l'autre. Élisa connaissait le monde, le respectait, et montrait beaucoup de tact et un sentiment parfait du savoir-vivre, en payant à la société et à l'opinion le tribut de ces convenances tutélaires qui ne sont encore, dans leurs apparentes concessions aux autres, qu'une utile dignité pour nous mêmes. Modèle des maris et des femmes, tels que les veulent l'usage et la morale, c'était plaisir de voir ce couple, si délicatement séparé, se rapprocher au spectacle avec une cordiale intimité; le prince plein de déférence, la princesse affectueuse et digne, tous deux sans distraction et sans contrainte, leur enfant placé entre eux comme un gage de souvenir et d'union, et en face de la morale de leurs sujets italiens, pouvant presque, pendant deux heures, passer pour des patriarches. La représentation tombait avec la toile; le prince reconduisait la princesse jusqu'à sa voiture, et chacun rentrait ensuite dans son palais... et dans sa liberté. Il en était de même dans toutes les villes du gouvernement; à Florence, à Lucques, à Livourne, à Pise, à Sienne, leur loge était commune. Les jours de réception solennelle, Félix se retrouvait encore auprès d'Élisa, l'aidait dans les soins et dans les plaisirs du rang suprême; et quand la pièce était jouée, chacun de ces acteurs rentrait encore chez soi comme après le spectacle. Sans le sacrement qui avait uni l'adjudant Bacciochi à la sœur de Napoléon Ier, on l'eût pris infailliblement pour son chevalier d'honneur.

Cet enfant dont je viens de parler était une petite fille charmante, dont la figure rappelait les beaux traits de son père et la finesse d'Élisa. Une pétulance, une vivacité inconcevable, animaient tous ses mouvemens. Un petit orgueil fort original lui faisait quelquefois crier dans l'expression de sa colère ou de sa joie: «Je suis la petite Napoléon;» mais il y avait dans son dire enfantin mieux que vanité; c'était comme un bonheur précoce de porter le nom et de rappeler les traits de celui que ses père et mère adoraient comme un dieu. Les plus heureuses qualités de l'ame semblaient devoir embellir dans ce délicieux enfant les plus heureux dons de la nature. Je me rappelle l'avoir vue un jour courir vers une petite fille qui demandait l'aumône, et que le suisse chassait assez durement de l'avenue du Poggio impérial. Elle se mit à pleurer à la vue de la misère de la jeune mendiante, la prit par dessous le bras pour forcer la consigne; exigea, avec un ton impérieux qui était charmant, qu'on lui donnât à manger, de l'argent, surtout des bas et des souliers, car sa protégée, disait-elle, devait bien souffrir des cailloux. La sous-gouvernante avait beau représenter que c'était trop que S. A. s'occupât elle-même de ces détails; qu'elle était mille fois trop excellente, la petite altesse répondait avec une mine à croquer: «Mais puisque je suis la _petite Napoléon, je dois être meilleure que les autres enfans_». J'étais présente à cette scène, et je puis dire qu'à cet élan du cœur, à cette saillie de sensibilité vraie et gentille, je maudis de toute mon ame l'étiquette qui défend d'embrasser les enfans des princes, car un baiser donné à cette aimable et bonne petite Napoléon m'eût fait du bien.

Élisa adorait sa fille, mais toute sa tendresse pour elle ne lui faisait pas oublier la douleur qu'elle avait éprouvée de la perte d'un autre enfant. Celui-là était un garçon, et l'idée de l'hérédité tourmentant alors toute la famille impériale, on concevra aisément toutes les douleurs réunies d'une mère et d'une souveraine. Plusieurs fois je l'ai vue, au milieu des fêtes et de toutes les distractions de la grandeur, s'échapper furtivement du palais pour aller à genoux jeter des fleurs et des larmes sur le tombeau de son enfant. Regrets cachés, hommages secrets à des mânes chéris, il a fallu vous surprendre pour vous connaître, et votre sincérité n'en est que plus pure et plus touchante, dégagée de ce faste des cours, de ce luxe des douleurs royales, dont la magnificence altère et gâte le sentiment.

La malignité n'épargnait pas Élisa. Le baron de Cerami, très bel homme, était très assidu auprès de la grande-duchesse; on les rencontrait souvent à cheval, galopant au milieu des parcs; mais comme ses fonctions l'attachaient à la cour, pourquoi voir une faiblesse dans ce qui n'était que l'obligation d'un courtisan ou d'un écuyer, de suivre et d'accompagner sa souveraine? Si les princes de la dynastie de Napoléon avaient eu à s'occuper de la succession de leurs trônes, ces bruits de la malignité contemporaine eussent pu être relevés par l'histoire; ce serait aujourd'hui une indiscrétion inutile que d'en soulever le voile. Tout ce que je sais, c'est qu'Élisa ne parlait pas de ces personnes comme on parle de ses serviteurs.

CHAPITRE XCVII.

Mort d'Oudet.--Sociétés secrètes de l'armée.--Quelques souvenirs de notre liaison.

J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans m'inquiéter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pénétrée de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui suffit partout pour être immédiatement pourvu de l'utile et de l'agréable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit nécessaire anglais consacré à mes papiers, à mes lettres, trésor de souvenirs également chers à mon cœur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je suis seule, surtout quand ma journée a été terne et monotone, je prends d'abord machinalement la boîte aux émotions, et je m'occupe à relire, à regarder, à classer ces précieux gages du passé.

Retenue chez moi par une légère indisposition, après avoir fouillé mes archives sentimentales et ajouté quelques notes du moment, je tombai sur un billet signé Oudet: à la lecture de ses phrases ambiguës et en même temps brûlantes, je ressentis presque un effroi pareil à celui que ce singulier personnage m'avait inspiré dans deux ou trois occasions, effroi bizarre mêlé d'un intérêt puissant. Je n'ai point assez dit tout ce que cet être possédait de prestigieux; un premier regard de lui était ineffaçable. Quand je le connus, Oudet était colonel; souvent on le faisait changer de régiment: on le destituait, mais on le replaçait toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paraître en même temps nécessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec une femme comme cela lui était arrivé avec moi. Malgré toutes ses séductions il m'avait plus éblouie que charmée, et l'amour n'entrait pour rien dans l'impression profonde, dans l'inévitable préoccupation qu'il m'avait laissée. J'avais toujours présumé qu'il ne poursuivait en moi que l'influence d'une femme aimée sur un personnage puissant, et qu'il ne cherchait à agir sur mon cœur que pour arriver à l'esprit de Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parlé, tels que M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, épithète inévitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis leurs desseins sous la protection d'un succès. Mais cette opiniâtreté d'ambition mystérieuse, obligée de se replier incessamment par les revers, ne consentait à se rapetisser que pour grandir dans l'ombre; contrainte de marcher à un but secret et élevé sous des apparences frivoles, elle pouvait être un signe d'un caractère fatal, mais non pas d'une conduite répréhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de Talma, et sa parole n'était pas moins éloquente que son accent. L'amour, m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'était chez lui qu'un essai de ses forces, qu'un apprentissage du magnétisme nécessaire pour manier les esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son exaltation, avec charme et inquiétude tout à la fois. On disait encore qu'il était l'ame de quelques sociétés secrètes qui enveloppaient l'armée, qu'il y exerçait une influence incroyable de principes et d'action, que l'idée des obstacles et de l'impossible même suffisait pour l'exalter, et qu'il se jetait à travers les aventures ainsi qu'à des exercices et à des défis de la fortune. Enfin je conclus encore aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina d'état-major. De la grâce, de l'imagination et de la profondeur, avec cela on monte au Capitole où l'on est précipité du haut de la roche Tarpéienne. Hélas! le génie ne serait-il qu'une fatalité?

Moreau, républicain tranquille et modéré, qui ne concevait que le bon sens, la raison, et la surface des caractères et des choses, appelait Oudet un rêveur ou un conspirateur royaliste. Mais une femme, même quand elle n'entend rien à la politique, ne se méprend jamais ni sur les caractères ni sur les opinions, et je surpris assez le sens des paroles toujours singulières d'Oudet, pour croire et pour assurer que les idées républicaines fermentaient seules sous un pareil volcan. Est-ce éloge ou satire? Les femmes, qui n'étaient pour lui qu'un moyen d'action politique ou un objet de gageures audacieuses, passaient pour ne lui avoir jamais résisté plus de vingt-quatre heures; et, chose étonnante, la brusquerie, les reproches, l'outrage même, étaient ses premières déclarations. Il se faisait ainsi remarquer de force, afin que toutes ses séductions devinssent en quelque sorte irrésistibles par le contraste. Avec moi il avait procédé de même, ou à peu près, ainsi qu'on a pu le voir; mes devoirs envers un grand homme, toutes les défiances possibles me défendaient; une terreur plus salutaire, car elle était plus puissante, m'aidait encore à repousser ses attaques infernales, mais je ne dus peut-être mon salut qu'à mes précautions; je ne succombai point dans la lutte, parce que je sus l'éviter. Quelques mots suffisaient non pas pour ébranler mon cœur, mais pour le bouleverser. Un regard me transportait loin de toutes mes résolutions, de toutes mes pensées. Oudet, lui disais-je alors, éloignez-vous! et je fuyais. Vous changez mon être; avec vous je n'existe pas, je tremble, je ne suis plus moi-même; et quand j'avais pu me soustraire à la magie du pouvoir de ce génie si terrible et si entraînant, je croyais sortir d'un rêve pénible, je me regardais, je me touchais pour bien m'assurer que j'étais restée moi; et ce rêve pénible demeurait dans mon cœur avec plus de force et de vie qu'une réalité; et cet homme qui ne m'était rien, qui ne compte dans mon existence que comme le passage d'une figure, comme une ombre presque aussitôt enfuie, cet homme vraiment extraordinaire me persécutait par son image, souvent si éloignée et qui néanmoins semblait toujours être présente. Je refermai bien vite le nécessaire qui contenait mes papiers, et je mis à part, dans la case la plus profonde, les deux ou trois billets d'Oudet, dont l'aspect et la lecture m'avaient troublée comme sa présence même; je me couchai fort tard, et le sommeil vint au jour s'emparer de mes sens agités, et encore pour me faire retrouver en songe ce personnage, cette espèce de démon si singulièrement attaché à ma destinée. Je me crus en voyage avec lui, suspendue au charme de ses récits, à la douceur de ses paroles éloquentes; son regard et son geste traduisaient aussi son ame; il me semblait l'entendre passionner toute une assemblée par la vigueur et l'éclat de ses passions, enfin l'illusion du songe fut si vive et si complète, que je me crus transportée de nouveau sous la terreur magique que naguère m'avaient inspirée ses plus simples démarches.

Réveillée, levée, marchant à grands pas le matin, je le rêvais encore, je ne pouvais chasser cette image d'enfer; elle pesait sur mon cœur comme un poids impossible à supporter; j'avais beau le soulever, il y retombait toujours. Le soir je me rendis au spectacle dans ma loge, espérant plus des distractions de la scène que des efforts de ma raison. J'y étais à peine installée, que du milieu d'un groupe d'officiers appuyés en dehors, sort une voix, un murmure qui nomme Oudet. Un frisson mortel me saisit, mes genoux fléchissent sous moi, et je n'ai que la force, pour éviter de donner à toute une salle le spectacle de mon inexplicable émotion, de me rejeter dans le fond de ma loge, où vint me poursuivre un bourdonnement plus confus qui laissait le nom d'Oudet s'échapper seul par intervalles. Cette loge obscure, cette retraite, cette scène plus dramatique que la scène elle-même, ce tumulte d'une sensation nouvelle, réveillant un souvenir réel et semblable, tout venait m'assiéger pour m'anéantir. Dans mon trouble, j'entendis distinctement ces paroles plus énergiques et plus terriblement claires: «Oui, il est mort; Oudet est mort à Wagram, mais assassiné. Son corps était arrangé près d'un buisson, et frappé au dos de plusieurs blessures. Moi qui l'ai connu, qui l'ai vu vingt fois vis-à-vis de l'ennemi, je puis hardiment déclarer que la mort des batailles, il l'aurait reçue en face; il venait pourtant d'être nommé général de brigade quelques jours avant. Il n'avait que des admirateurs et point d'envieux parmi ses camarades. Cette mort est un épouvantable mystère que le deuil de l'armée n'a pas craint d'accuser. Et ce qui ajoute encore à la singularité de l'événement et à l'éloge de l'homme, c'est que deux jeunes officiers des plus renommés, fanatisés par la seule mémoire de leur ami, de leur frère, se sont fait sauter la cervelle près du cadavre d'Oudet.