Part 2
La concurrence eut lieu cependant, mais au moins sans que j'aie été la chercher. Madame Tomasi venait à certains jours offrir ses services, et il n'y avait pas besoin de ma présence pour que la princesse songeât à profiter des miens. Mon assiduité, toujours réclamée, devenait une visible préférence et une faveur suffisante pour moi. Je me trouvai là plusieurs fois au moment où madame Tomasi venait exercer sa charge. Le premier jour je la regardai avec cette inquiétude d'observation qu'on porte dans l'étude des personnes ou des talens, qui sont pour l'amour-propre un intérêt, une ressemblance ou un contact. Lectrice par ordonnance, dignitaire de la maison, par devoir et par penchant, madame Tomasi venait remplir ses fonctions avec toute la gravité du cérémonial. On l'annonçait avec toutes les formules d'usage. Saluts et révérences de sa part, suivant le protocole; c'était l'étiquette personnifiée, et contente et fière d'être l'étiquette. Une des femmes de la duchesse l'annonçait alors, poussait un tabouret à une distance calculée, dressait un pupitre, puis madame Tomasi s'approchait, attendant qu'un mot de l'altesse indiquât le passage qu'elle désirait entendre, et qu'un nouveau signe avertît que la lectrice en titre pouvait commencer la lecture. Madame Tomasi _partait_ alors d'une voix noble et bien timbrée. Elle lisait bien; mais, se gardant fort de se compromettre par le contre-coup et l'émotion du passage qu'elle récitait, madame Tomasi ne rencontrait pas le _mieux_, cette action naturelle et vive, cet abandon chaleureux qui naît de l'impression qu'on reçoit soi-même, et qu'ainsi l'on communique. La langue italienne était belle dans sa bouche; elle l'eût été davantage, si madame Tomasi eût pu oublier, dans l'embarras de son corset et de ses manières, qu'elle était une des grandes dignitaires de l'État. Quand la princesse interrompait la lecture pour adresser quelques questions à sa lectrice, celle-ci répondait toujours avec intelligence, avec goût, jamais avec éclat et avec saillie. Aussi les séances ne se prolongeaient jamais beaucoup, parce que les souverains, les gens du monde qui savent le mieux s'ennuyer, ne le savent pas long-temps. Sitôt que madame Tomasi avait atteint l'heure qui lui était imposée ou accordée, elle se retirait en suivant l'ordre et la marche prescrite, et en faisant la révérence à reculons. En tout, la belle titulaire excellait à mettre les points et les virgules: dans une des rares occasions où je rencontrai madame Tomasi en exercice, elle me fit beaucoup rire par la grande importance comique qu'elle déploya en face d'un petit accident dont elle eût dû se moquer. Une femme, récemment entrée au service de la duchesse, disposa un jour tout de travers le siége et le pupitre destinés à madame Tomasi: la lectrice en titre recula épouvantée de ce délit d'étiquette, donna mille signes de mécontentement et presque de désespoir. Je ne tenais pas au spectacle de ce puéril chagrin de cour, et la duchesse, qui remarquait ma mine dans ce moment, ne put retenir un éclat de rire qui mit le comble à l'embarras de la lectrice. Je ne revis jamais madame Tomasi sans me rappeler sa mésaventure, la plaisante dignité avec laquelle elle avait essuyé la maladresse d'une pauvre femme de service, la plus plaisante douleur qu'elle avait paru éprouver de cette scène. Mon Dieu! quelle maladie pousse donc à la cour des gens heureux et qui ne s'y précipitent que pour échanger les tranquilles et honorables loisirs de l'indépendance et de la fortune contre les ennuis d'un esclavage qui vous expose encore à des revers de vanité?
La seconde lectrice, la lectrice surnuméraire, et encore de fait seulement, ne passait point par toute cette filière de cérémonies, et la modestie de sa position lui en sauvait les désagrémens; car, à la cour, ce qu'il y a de mieux, c'est d'être fort peu de la cour. J'étais convoquée sans façon, mais j'étais en revanche congédiée sans échec. Quelquefois on me faisait attendre mon introduction, mais on ne me faisait jamais abréger ma séance. Comme mes heures de lecture étaient particulièrement indiquées pour le soir, j'entrais lestement sur la pointe du pied, sans bruit, avec mystère, comme quelqu'un qui vient en bonne fortune. Ni femme de service, ni tabouret, ni aucun signe d'honneur... ou de servitude. Je m'asseyais sans lisière sur le premier siége, très près de la princesse, et je n'entamais ma lecture qu'après un échange de ces paroles familières qui disposent à goûter davantage des heures qui doivent être passées ensemble. Je lisais alors, et suivant ma seule inspiration, les morceaux des poëtes et des prosateurs italiens ou français que je supposais le plus en rapport avec l'état de l'ame et la disposition d'esprit de la princesse. Dans ces attentions il entrait quelque chose de tendre comme l'amitié. Élisa, heureuse dans le rang suprême d'inspirer un dévouement qui était de cœur et point de cour, se laissait aller à toutes les saillies d'une imagination brillante et à toutes les affections d'une bonté charmante. Elle trouvait que je lisais à son goût, avec émotion, avec un accent vrai, reflet intéressant d'une tête romanesque. La douce intimité du tête-à-tête la gagnait bientôt; j'oubliais aussi mes fonctions: entraînée par la causerie, et quittant mon siége et mon livre, je venais alors me mettre sur le pied du lit impérial. Mon souvenir se reporte avec délices à ces heures de flatteuse et douce intimité, où deux femmes, d'un rang et d'une destinée si différens, se laissaient aller à la confidence de leurs impressions. Ma franchise excitait involontairement l'abandon; la souveraine redevenait femme comme moi pour se souvenir, pour désirer, pour craindre, espérer et sentir. Mais l'histoire ne doit point recueillir les mystères de la chambre à coucher; l'histoire, c'est un vieux diable qui se fait ermite.
Toute idée d'intérêt et d'ambition à part, ma position n'était-elle pas mille fois préférable à celle de madame Tomasi, et le parallèle des deux lectrices laisserait-il un choix à faire? Dans les relations amicales comme dans les relations plus tendres de l'amour, la faveur mystérieuse n'acquiert-elle pas un nouveau prix? N'y a-t-il pas aussi sous le rapport de la vanité un certain plaisir, pour les gens qui ne sont pas dans les affaires, d'en savoir plus long que les diplomates et les fonctionnaires, et de connaître le secret des faveurs et des disgrâces? Certes cette position était assez piquante et assez agréable pour ne pas me donner le désir de troquer mon maintien sans façon auprès d'Élisa contre le tabouret d'une dame d'honneur aux galas de la cour.
Une petite scène qui m'arriva à Pise prouve jusqu'où allait mon intimité. La grande-duchesse m'avait fait appeler: mon introduction avait toujours lieu par l'intermédiaire de M. de Luchesini fils; je monte et parcours tous les appartemens de service sans rencontrer personne. Je touchais à la dernière pièce quand un valet de pied se présente et me demande: «Qui êtes-vous? Où allez-vous?» Il parlait haut, et répétait insolemment: «Vous ne sortirez plus sans dire où vous alliez, ce que vous vouliez.» Au bruit de cette conversation un peu vive, une porte s'ouvre, la grande-duchesse paraît, le valet s'efface, s'aplatit comme une enveloppe, et je me contente de lui dire en lui montrant la souveraine: «Vous voyez maintenant ce que je veux,» et je passe en riant devant le pauvre diable frappé d'un stupide étonnement. La grande-duchesse, en riant autant et plus que moi, m'emmène avec elle, et s'écrie: «Oh! c'est la scène d'Almaviva avec Bartholo; on n'a pas une tête comme la vôtre.» Ma résolution, ma réponse, mon air de dévouement et de cordialité dans cette circonstance me valurent un redoublement de confiance, de bon accueil et de cajoleries de la part d'Élisa, qui, après s'être amusée de mes folies, reprenait quelquefois sa dignité pour les blâmer et pour me recommander en quelque sorte de lui réserver le plaisir exclusif de les connaître.
CHAPITRE XCV.
Soirées chez la grande-duchesse.--Portraits des Turcarets de la cour de Florence.
Le carnaval avait un peu fatigué même cette ardeur de plaisir si vive en Italie, et aux dissipations extérieures et bruyantes avaient succédé le charme plus tranquille des voluptés mystérieuses, l'aimable familiarité des soirées sans étiquette, et les causeries plus libres et plus amusantes du petit comité. Toutes les fois que le cercle devait un peu s'étendre pour satisfaire aux exigences des vanités légales, et donner à tout ce qui composait la cour l'occasion de remplir ses fonctions, je n'étais point appelée au milieu de cette fournée encore considérable de dames d'honneur, de chambellans, d'écuyers et de fonctionnaires; mais dès que la réunion avait lieu sans invitations officielles, et qu'elle était en quelque sorte l'effet du hasard, les principes du cérémonial étaient sauvés, et je me trouvais obtenir ainsi, plus souvent que les grands en titre, les honneurs du tête-à-tête et du sourire impérial.
Élisa possédait au suprême degré le tact, l'amabilité et la grâce nécessaires à son rôle de présidente; et comme elle trouvait elle-même du plaisir à descendre de sa dignité, elle rendait les autres plus agréables en l'étant elle-même davantage. La noblesse italienne, qui encombrait ses antichambres, venait en détail à ces réunions; c'étaient les Gheradeschi, les Médicis, les Pozzoloni, les Barbarini. Il y avait dans tout cela de fort beaux hommes et de fort jolies femmes, et sinon une grande liberté d'esprit, en revanche une extrême facilité de mœurs. Nos chambellans et dames d'honneur étaient dans le même système, et la conversation n'était pas plus sévère que la conduite. Toutefois il y avait de la délicatesse dans l'une, aussi bien que du décorum dans l'autre. De même qu'autrefois la qualité de simple citoyen romain était une certitude d'honneurs, de même, à cette époque de gloire et de puissance, un Français devenait par son nom seul un objet d'attention et de respect. J'ai vu aux soirées intimes de la grande-duchesse non seulement les Français qui occupaient de hautes fonctions publiques, mais ceux même que leurs grades ou leur rang n'élevaient pas jusqu'aux classifications que les cours légitimes établissent pour les petites politesses que les maîtres daignent accorder quelquefois aux sujets. Toute personne honorable était admise dans cet intérieur d'un palais accessible et affable; point d'exclusions à cette familiarité flatteuse, qui, tout en laissant subsister la distancé du trône, donnait cependant par ses concessions tout ce qu'il fallait aux amours-propres. Ceux même que leur valeur personnelle, que leur esprit ne recommandait pas, recevaient des ce contact impérial une meilleure opinion d'eux-mêmes, et par conséquent une involontaire disposition à lui dévouer les qualités qu'on voulait bien leur reconnaître. Il est si naturel de croire au mérite, à la vertu, de se dévouer enfin à la cause des princes et des gouvernemens qui nous estiment et qui tiennent compte de nos talens!
Cet art de rendre les autres contens, Élisa le possédait par habitude et par nature, par penchant et par intérêt. Elle avait beaucoup d'esprit pour son compte, et elle en avait encore davantage par celui que ses gracieuses attentions provoquaient. Outre cette coquetterie de sexe que pas une finesse n'abandonne, elle avait encore, si je puis ainsi m'exprimer, une coquetterie d'ambition; elle ne voulait pas être au-dessous de la fortune qui l'avait comblée de ses faveurs, ni démentir, quoique femme, le nom de ce Napoléon qui l'honorait et l'aimait de préférence. C'était quelque chose de piquant que cette alliance de prétentions aimables, cette vivacité d'une femme née dans une condition privée et qui n'en veut pas perdre les heureux priviléges; cette finesse italienne qui animait sa physionomie et ses discours, et cet instinct de grandeur et de dignité qui, tout en retenant les faiblesses et les goûts d'une condition première, savait les soumettre au besoin de l'estime, et se faisait un devoir d'acquérir les qualités solides de son rôle de souveraine.
Ainsi que je l'ai dit, Élisa n'était point belle; mais elle possédait assez d'agrémens pour n'être pas désespérée, et tous les honneurs brillans qui se succédaient à la cour de Toscane pouvaient en vérité, sans ridicule, flatter et encenser une princesse dont les charmes eussent encore obtenu cet honneur dans un rang privé. Sa beauté était donc officiellement reconnue dans les petites réunions. C'était en quelque sorte le mot d'ordre qui servait de temps en temps à rallier les groupes épars dans le salon; car le cercle, quoique fort restreint, se divisait encore ordinairement en _a parte_ moins nombreux. Quand la conversation languissait, quelque chambellan ou quelque autre courtisan de bonne volonté trouvait toujours dans _la mise_ d'Élisa, dont le goût éclatait surtout dans ce travail, le texte de quelque dissertation commode que commentait le plus spirituellement possible la galanterie de l'auditoire. Les Français avaient à cet égard des idées mères, jetaient les premiers la motion imprévue d'une louange délicate et fine, et tout le gros de la troupe se cotisait pour revêtir ces rapides improvisations de l'esprit de toute l'hyperbole italienne. Rien n'était curieux comme ces traits rapides de l'agrément français, ramassés au vol par des écuyers ou par des gentilshommes; comme toutes les fadeurs élégantes du moment développées, remaniées par des flatteurs de seconde classe en style de dithyrambe.
De tous les grands fonctionnaires, M. le baron Fauchet, préfet de Florence, était celui dont les assiduités étaient les moins fréquentes. Je n'en sais pas trop la raison, mais il appartenait un peu plus à la génération de la république qu'à celle de l'empire, et la jeunesse était la vertu politique pour laquelle la cour de Toscane avait le penchant le plus décidé. M. le baron Capelle, préfet de Livourne, était plus assidu que celui de Florence, et la remarque en fut faite dans le temps et n'appartient nullement à l'auteur de ces Mémoires. M. le baron Capelle était non seulement un magistrat distingué, mais encore un homme de beaucoup d'esprit. Il n'est donc pas étonnant qu'il fût toujours gracieusement accueilli, et la malignité publique, qui aime à appuyer son envie naturelle sur des apparences, n'a pas plus épargné M. le baron Capelle que tous ceux qui comme lui avaient toutes les qualités nécessaires pour justifier ces rumeurs. La seule chose que je sache, c'est que l'empereur, qui pensait sur la vertu des princesses comme César sur celle de sa femme, et qui voulait prévenir les soupçons injustes que l'opinion malveillante ne manque jamais d'ériger en accusations réelles; l'empereur, dis-je, refusa de donner son consentement à ce que le préfet, qui devait être uniquement son serviteur, cumulât avec sa dignité de proconsul impérial, je ne sais plus quelle charge qu'Élisa se proposait de lui accorder à sa cour. Un beau jour, au lieu du consentement et de l'approbation de Napoléon qu'on attendait, M. le baron Capelle fut appelé à une préfecture plus importante de l'intérieur. Mais ce qui dérouta toutes les conjectures, c'est que cette place étant plus belle, il y avait dans le fait avancement et non disgrâce; et ce qui acheva encore de confondre les suppositions, c'est que la munificence impériale ajouta, dit-on, un supplément de 20,000 fr. de traitement à celui du magistrat exilé de Livourne. M. Capelle partit donc pour Genève, ville devenue très importante par le séjour voisin de madame de Staël, retirée à Coppet, attendu que Napoléon n'était pas sans quelque jalousie contre cette femme célèbre, puisqu'il la traitait en effet en puissance rivale et dangereuse. Ce que je dois à la vérité, c'est de déclarer qu'à Livourne M. le baron Capelle jouissait de toute la considération que ses qualités aimables méritaient de lui concilier. Il était homme de société autant et plus peut-être que de cabinet. Il n'en faut pas davantage pour mécontenter les médiocrités qui croient les affaires incompatibles avec l'esprit et les succès du monde. Ce préfet fut remplacé à Livourne par M. le baron de Goyon, qui doit être aujourd'hui comte ou marquis; car il tenait à une de ces familles de la vieille roche, que l'empire mettait quelque coquetterie à recruter pour marier la noblesse féodale avec sa noblesse récemment armoriée. Je ne parlerai pas de M. de Goyon; il vint fort tard dans ces pays, et je ne l'ai vu qu'une fois passer en habit brodé.
Tous les généraux, qui alors ne restaient guère en place, et qui passaient par les états de la grande-duchesse, paraissaient comme des étoiles fugitives, comme des astres d'un moment à sa cour; mais parmi ceux dont l'illustration m'était chère, il ne me fut donné d'en rencontrer aucun. Les financiers étaient en fort bonne odeur dans les réunions du soir. Ils soutenaient là mieux qu'ailleurs la difficile et brillante concurrence des militaires et des aides-de-camp. Ils formaient en quelque sorte le fond de la société, parce que leurs fonctions les mettaient en rapport direct avec Élisa. Ces Turcarets de l'école moderne, qui n'avaient rien de leurs devanciers, et qui semblaient fort bien dressés aux habitudes de palais, étaient entre autres: M. Hainguerlot; M. de Sourdeau, receveur général; M. Scitivaux, payeur; et M. Rielle, intendant général de la maison de la grande-duchesse.
M. Hainguerlot, à la tête poudrée comme un élégant de l'ancien régime, à la taille fine et au port décidé comme un mirliflore du jour, coquet et fastueux depuis les épingles en diamans de son jabot jusqu'aux boucles en émail de sa chaussure, réunit dans ce qu'elles ont de bien toutes les nuances diverses du marquis, du fournisseur et de l'homme à bonnes fortunes. M. Hainguerlot, qui possédait peut-être autant d'instruction que les autres, en laissait moins paraître et atteignait à moins de frais au talent de plaire. Il excellait dans ce que j'appellerai l'esprit du directoire, expression qui ne sera sentie que par ceux qui ont suivi les mœurs de cette époque, sorte de mélange d'une gaieté tout à la fois leste et bruyante, et d'un grand laisser aller de paroles et de principes, qui convenaient assez bien au caractère de M. Hainguerlot, et qui donnaient à son air d'opulence facile et généreuse comme une grâce naturelle _del non curare_, qui font tout de suite d'un homme riche un homme agréable.
M. Rielle pouvait s'appeler l'antithèse naturelle de M. Hainguerlot. Quand on observe M. Rielle, on est tenté de dire: Voilà la bureaucratie avec des manchettes, et l'arithmétique en habit habillé. Il passait à Florence pour une tête forte, pour une capacité positive et sûre, et son talent était là trop nécessaire pour n'être pas apprécié jusqu'à l'exagération. Quand on tient la cassette des princes, on sait mieux que personne se qu'ils valent; et le budget de leur maison devient celui de leurs qualités et de leurs vertus. Le culte de M. l'intendant faisait monter bien haut le tarif moral de la grande-duchesse; car on ne saurait imaginer un dévouement plus absolu, une assiduité plus consciencieuse, un empressement plus flatteur. Quand par hasard on questionnait M. Rielle sur quelque objet sérieux et spécial qui pouvait le rapprocher des chiffres, j'ai remarqué qu'il répondait avec une extrême lucidité, car je me surprenais à le comprendre; mais quand la parole lui venait toute seule, on sentait la gêne d'un commis qui se bat les flancs pour être gracieux. Malgré son vif désir de plaire à la souveraine, qui d'ailleurs l'estimait beaucoup et justement, malgré les avantages d'une taille qui ne demandait qu'à se ployer, M. Rielle avait l'air d'un courtisan mal à son aise, et pourtant ce n'était point faute de bonne volonté, car dès le matin il se mettait en fonctions. Esclave de l'étiquette, on ne l'eût jamais surpris sans le costume de rigueur. N'importe l'heure, le lieu où il était rencontré, on pouvait compter sur la toilette la plus sévère. Je fis un jour beaucoup rire la grande-duchesse, en me permettant de dire que je croyais que M. l'intendant couchait tout habillé. Le bon mot était si vrai, d'une justesse tellement prise sur le fait, qu'un jeune homme attaché à la personne de M. Rielle fut bien obligé de rire comme les autres du portrait de son patron. Ce jeune homme intéressant, que par une familiarité flatteuse tout le monde appelait M. Eugène[2], venait aussi quelquefois aux soirées du petit comité, et Élisa se plaisait à lui dire les choses les plus aimables. Nous étions fort bien ensemble; c'est de lui que je recevais les appointemens particuliers et les gratifications que la princesse daignait m'accorder. Quoique M. Eugène eût pu être mon fils, il me grondait quelquefois d'une manière toute paternelle sur mes prodigalités, mon humeur vagabonde et mon mépris du _qu'en dira-t-on_. La petite mine de ce Caton de vingt ans était si piquante quand elle était sérieuse, qu'il m'arrivait quelquefois de redoubler de folie dans l'espoir de me les faire ainsi reprocher. Excellent jeune homme, un souvenir doit vous distinguer de la foule de tous nos courtisans italiens; votre cœur ne changea point avec la fortune de vos maîtres, et je vous en remercie au nom de la femme généreuse à laquelle presque seuls nous avons été fidèles.
Avant que le chef de M. Eugène, M. Rielle, m'eût aperçue dans l'intimité de la princesse, il ne faisait pas grande attention à moi; il est même probable que je lui déplaisais comme une de ces importunes de caisse que la multiplicité des faveurs et des gratifications signalent aisément aux préventions des trésoriers des princes, qui ont toujours l'air d'avoir peur que les majestés et les altesses ne meurent de faim. Mais dès que M. Rielle eut entendu l'excellente Élisa s'exprimer sur mon compte en termes formels de bienveillance et d'extrême intimité, je n'eus qu'à me louer de ses procédés. Je ne causais jamais avec lui, mais il me saluait, comme on salue la faveur qu'on blâme et qu'on respecte.
Un jour que mes créanciers, car, dans les temps de ma plus large opulence, j'ai toujours eu la manie de payer sans compter, mais de payer tard; un jour, dis-je, que ces créanciers impolis, aimant mieux s'adresser à d'autres qu'à moi, vinrent mettre haro à une somme qui m'était accordée, M. Rielle défendit mes intérêts avec fermeté, me remit devant eux et intact le don de ma bienfaitrice, et répondit avec la formule qui accompagnait ses moindres paroles où le nom d'Élisa était appelé par la circonstance: «Puisque Madame a le bonheur et la gloire d'intéresser S. A. I. et R. _Madame la grande-duchesse, je ne puis permettre qu'on la gêne dans l'emploi du don qu'elle obtient comme prix de son zèle et de son attachement_.» Ce jour-là M. Rielle me parut entendre l'administration et les finances aussi bien que Colbert.