Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 14

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Mon _vetturino_ ne me parut nullement content de me voir descendre à la cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement à Naples. Je cédai à son empressement; car, par un mouvement rétrograde, je me mis à supposer que cette délicieuse cabane pouvait être l'honnête maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrêtai tellement à cette idée, qu'au lieu de suivre ma générosité naturelle, je payai fort mesquinement la dépense, et remontant lestement en voiture, je dis au cocher de presser le retour; la recommandation était inutile: il faisait si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaéton et les gens, à pouvoir casser les roues et nos jambes. «_Maladetta la stregha che ci val questo_[9].» Pendant que le voiturier criait cette aimable malédiction, j'étais déjà sur pieds. «N'est-ce pas, dis-je à l'Hippolyte en colère, que c'est une sorcière cette Deborah?» espérant par cette approbation provoquer le récit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai toujours trouvé un plaisir extrême, je ne m'attendais guère que cette laide et pauvre, vieille allait me faire éprouver un sentiment différent pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidélité à un touchant souvenir. Changeant d'idées dans mon embarras, je résolus de passer la nuit à la cabane de Deborah, et dis en conséquence au conducteur de tâcher de gagner jusque-là, et de revenir m'y chercher le lendemain à l'aurore. «_Santissimo!_ s'écria le superstitieux imbécille, je ne vous trouverai plus.--Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui dis-je en la lui payant amplement», et je le laissai, avec deux paysans, arranger sa voiture, et m'en retournai à pied à la cabane.

Deborah était assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste méditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir.«_Madona mia_, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalité à Deborah; vous ne la croyez donc ni sorcière, ni maudite? Que votre entrée chez moi soit bénie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime.» Son langage me frappa par sa pureté; les termes dont elle se servait ajoutèrent à ma surprise. «Deborah, lui dis-je, vous n'êtes pas Napolitaine?--Je suis Florentine, me répondit-elle, et depuis des siècles les miens furent toujours attachés à la noble maison des Strozzi; cette famille s'éclipsa sous le poids du malheur, et il y a soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrèrent le dernier rejeton de cette race de héros, et sa jeune sœur, celle qui avait sucé avec moi le lait de ma mère. J'avais alors vingt ans; les riches amis, les parens de la fiancée, tous ont oublié, après quelques larmes données, et l'héritier illustre, et la jeune et belle épouse; le cœur de la pauvre Deborah a eu plus de mémoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de paille de maïs est tout ce que je possède.--C'est excellent, bonne Deborah; je dors partout, et très bien; et je suis sûre que vous aussi vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui, grâce au ciel! le repos me reste après les larmes.--Et dans cette cabane, de quoi vivez-vous?--Depuis que le gouvernement du roi Joachim a fait cesser toutes les persécutions, en bannissant les superstitions nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les préjugés n'osent plus dévaster mon petit domaine, que les lois françaises protègent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre Deborah a du pain; ma vie, usée dans les regrets et les larmes, finira moins malheureuse. Mais puisque vous êtes venue seule près de moi; puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade et la nuit sont ici délicieuses.»

Me voilà, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute habitation, dans un pays où l'on pourrait dire que le mélodrame croît en pleine terre pour fournir des sujets à la muse de nos boulevarts. Deborah me devançait de quelques pas, et je faisais _in petto_ ces réflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant près d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. «Reposons ici, dit Deborah, vous n'êtes point une femme ordinaire; vous n'avez point peur.» Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon cœur fussent devenues plus fréquentes. «_Ils n'y reposent point_, ajoutait Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immolés, ici, à cette place, où depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon cœur. Je ne redoutais plus rien, mais j'étais aussi vivement agitée; le lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait à mon émotion. Deborah devait la porter à son comble, en m'apprenant qu'elle était d'origine française. «Quoi! m'écriai-je, de parens étrangers, et née à Florence!» Voilà mon imagination lancée dans tous les rapprochemens d'une effrayante conformité.

Il faudrait me connaître pour se faire une idée de l'effet de la solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu en continuant d'un ton humble et monotone: «Il y a bien des _siècles_ qu'une de mes aïeules, née à Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre à une maîtresse adorée; mais pour que vous compreniez, signora, cet attachement si dévoué, il faut vous faire connaître son objet, qui n'est, hélas! plus qu'une cendre; mais le récit des vertus d'Isaure, son amour et ses malheurs, l'héroïsme de l'homme qu'elle avait choisi: voilà ce qui s'est perpétué de génération en génération dans notre famille; voilà les nobles souvenirs qui m'inspirèrent un attachement si religieux pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle me donna un manuscrit), je vous le donne; vous êtes digne de le conserver, mais vous n'en parlerez pas à la pauvre vieille Deborah; vous me le rendrez, j'ai ajouté de ma main tremblante le peu de lignes qui vous apprendront la fin terrible de mes maîtres assassinés si jeunes.»

Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane, elle me regarda. J'ôtai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et debout, d'un air inspiré, touchant de sa main décharnée mes cheveux, elle me débita une espèce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes traits et mes cheveux avec ceux de la maîtresse dont cette pauvre femme pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne perdrai pas non plus la mémoire de cet exemple de piété domestique, de cette scène singulière de toute une nuit passée dans une cabane, que, peu d'heures avant, les apparences auraient dû plutôt me faire fuir que chercher.

Deborah, après son récit, avait levé un grand rideau de laine, et je fus fort surprise à la vue d'un petit lit fort propre. «_Ci dormiva_[10],» me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pensée vint de nouveau effrayer mon esprit. «Deborah, pourquoi n'y plus dormir? votre maîtresse y serait-elle morte?--«_È un voto!_[11]» Quand, en Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens à faire ni avis à donner. «Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que vous m'avez confié? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.--Ah! combien vous êtes bonne? _Compassione vole_. Elle était comme cela, _mia dolce padrona_[12],» et la pauvre Deborah tomba à genoux, les mains jointes sur la poitrine.

J'entendais ses lèvres murmurer des prières. Je pensais à ce vœu d'une si longue douleur, si religieusement observé. Je tenais toujours le manuscrit; il me semblait le sentir légèrement s'agiter; je n'osais interrompre la prière de la pauvre Deborah. Je ne résistai plus à toutes les émotions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai les yeux sur la première page où je trouvai une émotion nouvelle en y lisant ce qui suit: «En 1742, l'arrière-petit-neveu de Philippe Strozzi, et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant à Caserte pour les visites de leurs noces, célébrées à Naples, la chaleur du jour leur ayant fait chercher un abri et s'éloigner de leur suite, des brigands, attirés par les richesses des habits des deux jeunes époux, leur donnèrent la mort, irrités par la défense de Strozzi. C'est à la place où les corps furent retrouvés, dans le bois, que j'ai élevé une pierre qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en jurant, si Dieu me fait survivre à cette terrible catastrophe, de ne vivre dans les mêmes lieux que la vie des cénobites, de n'avoir de nourriture que les produits des champs, de couche que la dépouille des arbres, et de prier pour mes maîtres bien aimés jusqu'au dernier soupir.»

Je m'arrêtai, je regardai Deborah; elle venait de s'étendre sur son lit de feuillage. Toute cette laideur de la décrépitude qui m'avait tant frappée venait de disparaître; je ne voyais plus sur ces traits flétris que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble couche, ayant sous les yeux le modèle d'une si longue résignation, je lus avec un vif intérêt le fragment de la vie de l'illustre Philippe Strozzi.

CHAPITRE CXI.

Ma présentation au roi de Naples.--Lecture de l'acteur Philippe.--Les ministres du roi.

Ma présentation au roi Joachim se fit d'une manière moins cérémonieuse que ma présentation à la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta de m'amener au château, et de me faire attendre que S. M. sortît de son cabinet pour présider le conseil des ministres. Le premier des appartemens était occupé par les chambellans, puis venait une autre salle où se tenaient les aides-de-camp, des officiers supérieurs des régimens de service, une espèce de camp et d'état-major, toujours prêts à servir le prince. Les uniformes de ces officiers étaient éblouissans de richesse. Tout le caractère de Murat respirait dans cette magnificence militaire qui tenait de la féerie. Ce coup d'œil parlait encore plus à mon imagination et à mes goûts que les beaux spectacles de la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien là, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son épée, toujours prêt à monter à cheval pour défendre sa couronne, faisant de la gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait élevé.

J'avais déjà vu isolément la plupart de ces brillans chevaliers d'un autre Roland; car c'était le spectacle de Naples que leur présence, et ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans les salons, leur grâce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant nommer à chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux, femmes et bataille, du même ton et avec la même facilité de paroles. Pignatelli me donna la main, je traversai cet élégant bivac sans beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait au cabinet même du roi; là, Pignatelli me dit de l'attendre, une dépêche qui lui fut remise à l'instant exigeant qu'il passât chez l'ambassadeur de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais les mots de ganses, de doliman, de liserés, et je ne comprenais pas trop que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les disputes d'une colère aussi vive que celle dont les éclats arrivaient jusqu'à moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu, beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma surprise, malgré une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer et s'avancer vers moi l'état-major en querelle, et l'un de ces messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoyés de Paris, et destinés à servir de modèles au costume d'un nouveau régiment de chevau-légers, et me demander mon avis, ma préférence sur chacun des dessins qui se partageaient les suffrages. Malgré ma connaissance de la galanterie française, qui pouvait bien inventer ce prétexte par curiosité, et comme une occasion d'adresser la parole à une inconnue, et de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'étude des couleurs et des liserés était une grande affaire dans une cour toute belliqueuse, où l'émulation de _la tenue_ militaire se trouvait excitée par les faveurs et les félicitations du maître. Je répondis avec beaucoup d'aplomb et une sagacité spéciale à la singulière consultation qu'on réclamait de moi, et il fut déclaré par l'aimable troupe que mon jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la chose devant le roi. «Entre deux uniformes, dis-je à ces messieurs, également riches, également beaux, il me semble que le plus riche et le plus beau, c'est nécessairement le plus militaire; je donne donc ma voix au n° 2, parce qu'il se rapproche le plus de la sévérité des chasseurs à cheval de la garde, des chasseurs de l'intrépide Lefebvre-Desnouettes.» La présence de Pignatelli vint heureusement empêcher les développemens de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils rentrèrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp qui n'avaient pas pris part à la chaleur de la dispute et à la légèreté de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des brillans officiers qui composèrent ce petit congrès, si ce n'est celui de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premières familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de recevoir le baptême de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les champs de bataille.

Le prince Pignatelli tira sa montre en arrivant, pour voir si l'heure approchait où il pouvait entrer dans le cabinet du roi pour lui remettre, en sa qualité de ministre secrétaire d'état, place équivalente à celle qu'occupait auprès de l'Empereur M. le duc de Bassano, le portefeuille des affaires sur lesquelles S. M. avait ce jour-là à appeler l'attention de son conseil. Pendant que l'excellence hésitait à se faire annoncer par le chambellan, qui se tenait dans une petite embrasure très rapprochée de la porte, on annonça M. l'ambassadeur de S. M. l'Empereur et Roi, et Pignatelli, qui avait entendu le bruit d'importance occasioné par l'arrivée du grave personnage, se précipita au devant de lui, en lui exprimant le vif regret de l'avoir manqué de cinq minutes; qu'il sortait de chez lui, qu'il avait à l'entretenir de la part du roi. Les deux personnages se retirèrent, tout en ayant l'air de marcher négligemment, jusqu'au fond du salon, et là ils s'assirent, et parurent causer avec une très visible inquiétude de part et d'autre. Je reconnus sous le masque noble et superbe de M. l'ambassadeur de France une figure que j'avais rencontrée souvent dans les corridors du ministre des affaires étrangères. C'était en effet M. le baron Durand, qui avait fait un savant apprentissage diplomatique à la grande école de Paris, je veux dire dans le cabinet de M. de Talleyrand. Pignatelli était un homme d'esprit, et bien certainement capable de soutenir la lutte; mais quoique je n'entendisse pas un mot de la conversation, facilement néanmoins j'apercevais sur le jeu des figures quelque chose de ce grand colloque. On voyait que le diplomate de Paris se dispensait d'être fin, qu'il sentait sa force, sa supériorité, parlant au nom d'un maître qui faisait la diplomatie bien plus sans doute avec des ordres qu'avec des notes. Je ne crois pas que, sous l'empire, nos ambassadeurs aient eu le loisir de déployer cette science profonde que la crédulité publique veut bien encore juger très nécessaire à leurs fonctions; mais je me rappelle un mot fort juste de lui, et qui peint bien le règne de Napoléon sous ce rapport. On lui avait parlé de je ne sais trop quelle mission dont il pourrait bien être chargé. «Bah! dit l'ambassadeur, je ne connais en fait de bons ambassadeurs que les boulets de canon.»

Pendant que j'observais avec ma curiosité de femme les deux figures si différentes du prince de Pignatelli et du baron Durand, j'entendis comme un murmure sourd et plaintif venant du côté du cabinet de Murat. Mon sang se glace dans mes veines, et ma tête, toujours prompte à rêver des catastrophes et des scènes extraordinaires, croit déjà voir un noble guerrier frappé dans sa carrière de gloire par quelque poignard italien. J'écoute avec plus d'attention, sachant combien j'avais à me défier de mes impressions fantasmagoriques, mais impossible de ne pas me rendre à la supposition de quelque attentat, car le bruit et le murmure semblaient devenir plus effrayans et plus réels. On eût dit de quelque lutte, accompagnée de menaces et de résistance. Cependant le chambellan de service, qui était encore bien plus près que moi du lieu de la scène, ne fronçait pas même le sourcil et semblait démentir toute crainte par son immobilité. J'osai m'approcher, bien moins par curiosité que par intérêt pour la vie précieuse d'un guerrier digne de trouver la mort sur un champ de bataille et non sous le fer d'un assassin. Le chambellan, qui avait deviné le motif de mon émotion, s'empressa de me dire: «Vous paraissez surprise de mon sang-froid, si près d'un appartement où vous croyez peut-être qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire; rassurez-vous, le roi est fort aimé à Naples; il est gardé par l'amour de son peuple et par son courage, dont il n'a pas donné des preuves à la guerre seulement. La scène qui vous _intrigue_ tant est tout ce qu'on peut imaginer de plus simple et de plus naturel. Le roi se plaît à trouver au théâtre la représentation des sentimens chevaleresques qu'il porte dans le cœur, il chérit la tragédie qui élève l'ame; la pompe des beaux vers le séduit autant que l'éclat des diamans et des plumes. Aussi, une ou deux fois par semaine, S. M. reçoit un acteur distingué qui joue ici les rôles de Talma, lui fait réciter les plus belles tirades des poètes français, et s'électrisant par le sublime de vos grands modèles, rectifie quelquefois avec bonheur les intonations de l'artiste, et lui étale en quelque sorte dans toute leur vérité historique les grandes figures d'Orosmane ou de Tancrède. C'était aujourd'hui, sans doute, une étude du fameux monologue d'Hamlet; car je conviens que la scène a été plus agitée qu'à l'ordinaire, et tout-à-fait capable d'effrayer ceux qui, comme vous, ne seraient pas au courant du mystère très peu inquiétant du cabinet royal. Le roi ne prend que pour se distraire ce délassement de quelques heures, et encore une ou deux fois par semaine. Il a beau y trouver plaisir, il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle l'heure du conseil; c'est l'œil fixé sur la pendule qu'il prend cette distraction délicate et qui n'est point d'un homme vulgaire. Dans cinq minutes, vous allez voir sortir un Hamlet de fort bonne mine, sur la figure duquel vous lirez le contentement, et point du tout les mauvaises intentions d'un conspirateur... Mais pardon, voici la sonnette qui m'avertit; Philippe va sortir, et vous verrez qu'il a la physionomie aussi honnête que cela peut être permis à un héros tragique.»

La porte s'ouvrit, et je vis en effet le Roscius de la cour de Naples, qui jouissait auprès de Joachim d'autant d'estime que l'éloquent consul de Rome en prodiguait à l'interprète de la muse latine, ou que le grand empereur des Français voulait bien en accorder au vrai, au poétique, à l'admirable Talma. Ce Philippe est le même acteur que le défaut d'encouragement a relégué depuis sur un théâtre secondaire, et qui a réveillé nos petites maîtresses sous le masque fantastique et terrible du Vampire.

Les deux diplomates que j'avais laissés dans leur coin, et qui, en gens expérimentés, n'avaient pas éprouvé la moindre distraction de ce qui avait si fort troublé une étrangère, entendirent comme par une simple sympathie la sonnette qui annonçait les audiences du gracieux souverain. Pignatelli se détacha avec vivacité, sans oublier toutefois son portefeuille, et entra chez le roi sans être annoncé, ce qui me parut un degré bien intime de faveur et de confiance. Je m'expliquai alors le tact et la finesse d'Élisa dans le choix de son correspondant. Le ministre ne resta que quelques minutes dans le cabinet, reparut presque aussitôt, me prit par la main, et m'introduisit auprès du roi.

Murat m'apparut alors, et vraiment il fallait avoir lu les bulletins de la grande armée avec l'exactitude de mon admiration, pour que je me crusse devant un des grands capitaines du dix-neuvième siècle. Qu'on se représente François Ier, jeune et beau, paré de tout le luxe riant des soieries, la tête surmontée d'un panache flottant; un air de galanterie répandu sur toute sa personne, prêt en quelque sorte à paraître dans un bal devant la belle Féronière, ressemblant à un héros de roman plutôt qu'à un roi de l'Europe moderne: la plus magnifique tête sur un corps des plus élégans et sveltes proportions, et ce qu'il y a de plus extraordinaire, sous un costume qui l'était déjà tant, j'admirai le naturel de ses manières, le bon goût d'habitude et d'expérience, la grâce et la facilité de mouvemens qui soutenaient ce que j'oserais presque appeler une étude du quinzième siècle et la copie d'un paladin. Je l'avais déjà vu à cheval, j'avais aperçu ce nouveau Bayard courant à la tête d'un état-major radieux dans les rues de Naples. À tant de séductions j'ajoutai encore en ce moment les lauriers de vingt victoires, et j'étais vraiment éblouie. Murat parut sensible à l'effet qu'il produisait et à l'applaudissement flatteur de mon silence et de ma surprise. Joachim s'approcha alors de moi avec un sentiment que je n'ai peut-être jamais vu à aucun autre homme. Il ne ressemblait en rien peut être à ses rivaux de gloire et de bravoure: c'était une physionomie originale et singulière parmi tant de grandes figures de guerriers que ma mémoire et mon cœur me rappelaient. Son courage à la guerre, m'avait-on dit, avait quelque chose de chevaleresque et de fabuleux, comme son accoutrement et son armure. Il s'avança donc vers moi avec une nuance de galanterie et de politesse qui tenaient peut-être autant au culte pour lui-même que pour les femmes qu'il abordait. Vu de très près, je trouvai une certaine coquetterie moderne avec ce costume antique, un je ne sais quoi de satisfait et d'heureux, enfin un de nos élégans de Paris très bien déguisés sous l'armure de Tancrède. Mais il était si beau, mais il était si bon, que l'illusion et les reflets de son héroïsme ne permettaient pas à la critique de se glisser derrière l'admiration pour rapetisser un si grand capitaine jusqu'au ridicule.

La lettre de la princesse Élisa que je lui présentai, il la lut à haute voix, en se promenant, appuyant avec une bienveillance sonore sur les éloges qu'on avait bien voulu me donner. «Je suis enchanté, madame, que ma belle-sœur ait pensé à vous recommander à moi. Ma cour est le rendez-vous des talens; j'aime les arts de la paix comme si je n'avais jamais fait la guerre. Si vous vous déplaisiez jamais à Florence, venez ici; j'entends si votre santé exigeait un autre climat, car avec Élisa il n'y a point à craindre d'autre cause de déplacement.

«--Votre Majesté est mille fois trop bonne. On voit bien que dans la famille du grand Napoléon les bienfaits sont solidaires; n'importe sur quel point de l'Europe un Français voyage, il est sûr de rencontrer un protecteur dans quelqu'un de votre noble famille.

«--Vous êtes depuis peu dans ce pays, madame; vous ne vous en irez pas, j'espère, sans voir une grande revue; je doute que vous ayez pu à Florence être témoin d'un aussi beau spectacle. On dit cependant que la garde d'honneur de la grande-duchesse est magnifique.

«--Oui, mais ce n'est qu'un escadron, et cela ne peut soutenir le parallèle avec vos deux régimens de chevau-légers.