Part 13
«Tant de malheurs furent adoucis. La première lettre qui fut suivie d'une réponse créa pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait semblé fermé pour eux, commençait à se rouvrir... L'espoir de briser les fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie... Oh! comme elle aimait ses colombes fidèles! Quel soin elle prodiguait à ses oiseaux chéris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa main caressante avait placé sous l'aile discrète les confidences de son cœur! Alors à genoux sur la tombe de son jeune frère, embrassant d'un coup d'œil toutes ses pertes, l'infortunée Romilda s'écriait en pressant son sein contre le signe rédempteur. «Ames des miens, ames bienheureuses de ceux que j'ai tant chéris, veillez sur ceux que vous avez bénis à vos derniers instans.» Un jour une des colombes revint plus tôt que de coutume; déjà la main de Romilda avait détaché le papier, déjà elle dévorait en idée le billet qu'elle croyait une réponse de son amant; c'était son billet à elle. La fenêtre hospitalière ne s'était pas ouverte.--Albert, qui avait caché ses souffrances à son amie, venait d'y succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait à regretter, Romilda osa se présenter au chef du conseil qui avait condamné son père et ses deux frères à la mort, et son amant à une prison devenue son tombeau. «Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce qui reste de la noble famille Durazzo, la fiancée et la veuve du duc de Strati. J'espérais le délivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans, mais il est dans ma destinée de pleurer tous ceux qui me furent chers. Vous qui avez causé tous mes maux, exaucez le seul vœu que la malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir dans le lieu où mourut mon Albert... J'avais besoin d'être libre tant que j'ai conservé l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est plus, laissez-moi le remplacer. Après m'avoir tout ôté, je croirai que vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce vœu d'une bouche mourante...» Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda. C'est là qu'à quinze ans ses jours s'éteignirent dans les larmes, assise à cette fenêtre où elle avait reçu son amant, et d'où elle ne voyait plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Français vinrent planter la bannière tricolore sur les murs de Parthénope, le nouveau gouvernement prit Romilda sous son égide; il voulut lui rendre tous ses biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle refusa la fortune. «Ils sont là, disait la noble affligée, en montrant les fosses: ce gazon, où mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me sépare moins de ces restes chéris que le marbre dont on les couvrait.» Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y éteignit, peu avant que le général Championnet fût rappelé et partît pour Paris. C'est lui qui fut son zélé protecteur et son ami. L'avant-veille de la mort de l'infortunée Napolitaine, un orage terrible éclata sur son humble demeure, dévasta ses fleurs, sa volière, et frappa une de ses colombes chéries. «Vous le voyez, disait-elle au général Championnet, la foudre me cherche partout où je me réfugie. Ah! pour moi le repos n'existera que dans la tombe.»
«Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a détruit les croix, la mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne sont pas oubliés, me dit celle qui m'avait fait ce touchant récit. Elle ajouta, avec cette superstition du cœur que donnent aux femmes les sentimens tendres et les douleurs amères: Aux jours anniversaires de tant de morts réunis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes argentées la fenêtre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le lieu de la sépulture; on entend comme un gémissement dans leurs tristes ondulations; un cri de plaintes, un écho de douleurs répète alors les noms d'Albert et de Romilda.»
CHAPITRE CIX.
Voyage à Caserte.--Audience de la reine.--Détails intérieurs.
Depuis plus d'une semaine je respirais le doux air de Naples; mes jours étaient transportés dans des promenades et des rêveries charmantes; heureuse, sans soucis d'affaires, sans inquiétude de cœur, sans aucune de ces pensées vulgaires qui avec le sommeil dévorent les trois quarts de l'existence, je me laissais vivre, état délicieux de l'ame qui se compose tout à la fois de paresse et de méditation, de souvenir et d'oubli, d'impressions terrestres et de pensées divines. Un paquet, qui me fut remis par le prince Pignatelli, me rappela au but de mon voyage, et à toute la gravité de ma mission.
La grande-duchesse m'envoyait une lettre de sa main pour Caroline, une pour Joachim, me recommandant de me présenter à part chez sa sœur et chez son beau-frère, d'attendre l'effet de leur bienveillance et de leur accueil avant de m'ouvrir et de me laisser aller à la séduction de causerie qu'elle voulait bien me reconnaître. «Voyez Pignatelli, voyez Rosetti: dites un quart de vérité au second, et au premier la vérité presque entière; qu'il soit, au besoin, le conseiller de vos démarches, l'auxiliaire de tous les moyens que vous aurez à employer. Rien ne presse; mettez le temps à vos affaires, dépensez de l'argent, ayez l'air d'être bien insouciante, bien distraite, bien inoccupée; soyez bien vous-même: pour la première fois, votre caractère ne sera point un obstacle à vos succès.»
Pignatelli me pressa de faire usage de la protection que la princesse Élisa m'accordait. Quant au roi, me dit-il, je me charge de vous présenter à S. M., et de vous y conduire moi-même avant le conseil. Mettez-vous à ce bureau, faites à la reine la demande d'une audience particulière; elle lui sera remise aujourd'hui, et je ferai tenir à votre hôtel la réponse probablement avant ce soir.» Dès le soir, en effet, je trouvai chez moi un mot du secrétaire des commandemens, et je remarquai avec plaisir cette exactitude et cette attention dont les subalternes devraient toujours donner le mérite à leurs souverains, car elles leur sont comptées par la bienveillance publique comme des vertus.
Le colonel d'Obedelen me donnait le bras quand je rentrai; et, comme je trouvais plaisir à voir son épine dorsale se courber devant les apparences de la faveur et les prestiges du pouvoir, je ne manquais jamais à ses yeux de me donner de l'importance par le récit de mes relations et l'étalage de mes amitiés politiques, toujours cependant sans lui rien dire de positif, le désespérant par des paroles qui avaient l'air de vouloir être des aveux, et qui s'arrêtaient justement à la réticence. On m'annonça qu'un valet de pied avait apporté une lettre du château: là-dessus, je pris ma dignité, et je jetai ces mots à la tête de mon adorateur par ambition: «Je sais... C'est la reine qui m'écrit.» Obedelen mourait d'envie de rester pour en savoir plus long; mais, «vous voyez, colonel, ceci ne se remet ni ne se communique: à demain donc» me valut le salut le plus humblement respectueux qu'ait jamais fait un solliciteur ministériel. Je le laissai aller rêver toute la nuit à ce grave intérêt, qui était tout naïvement une simple réponse. Je sentis alors, en réfléchissant, que la connaissance du colonel était une infraction à mes promesses, et que je devais la restreindre. Mon audience était indiquée pour le lendemain, à la royale maison de plaisance de Caserte.
J'avais vu Caserte en revenant de Rome. On y arrive par des routes ornées de myrtes, d'orangers et de mille objets plus délicieux les uns que les autres. Avant de me mettre en route, je procédai à ma toilette avec un désir bien ambitieux de plaire à la reine. Élisa m'avait dit quelquefois que rien ne m'allait aussi bien que le noir: j'espérais sous le même costume obtenir la même bienveillance auprès de Caroline. Je le pris, et m'acheminai fièrement vers Caserte. En arrivant, on me proposa de faire un tour dans les délicieux jardins de la résidence royale, en attendant que la reine eût fini sa toilette; ce que j'acceptai avec d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas fâchée de méditer un peu les louanges ou les réflexions que ce grave entretien pourrait m'obliger à improviser.
Je comparus enfin au lever de Caroline, non pas à un lever de grande cérémonie, car je la trouvai seule. M. Baudus, gouverneur des enfans, sortait de chez elle avec le prince Achille, héritier présomptif de la couronne. La reine, tout en reconduisant son fils, était entrée dans le salon où j'attendais mon introduction, et où mon introduction se fit par un mot de la souveraine elle-même, qui me dit: «Venez, madame, avec nous faire un tour de promenade; vous êtes ici comme à Florence, de l'intimité.» Rien n'égalait un sourire de Caroline. Le matin est la véritable épreuve d'une femme, même quand elle est reine. La reine Caroline me parut délicieuse, malgré l'heure. Moins parfaitement belle que sa sœur Pauline, elle avait dans la physionomie une grâce, une mobilité, une expression, qui donnaient à sa jolie tête cet air de gaze des élégantes et vaporeuses miniatures d'Isabey. Sous sa petite mine délicieuse et mignonne, sur cette jolie figure de camée respirait avec la grâce une fierté qui la rendait plus piquante; un sourire malin et presque profond accompagnait ses paroles. Tout en elle semblait pétri par les Grâces et animé par l'esprit. Elle possédait toutes les hautes qualités de sa haute destinée: elle l'a remplie comme reine, comme sœur et comme épouse, aux jours de l'adversité, et de manière à mériter l'estime de ceux mêmes dont elle n'avait pas conquis l'amour.
J'avais fait un pas respectueux à l'apparition de la souveraine. Elle me regarda en souriant, et avec un ton de femme à femme, que toutes les sœurs de Napoléon savaient prendre à propos; elle me dit: «Vous avez un peu attendu, mais aussi convenez que vous êtes très matinale: dès quatre heures vous étiez debout devant le beau spectacle de la mer de Naples réfléchissant les feux du Vésuve, et dès neuf heures vous avez fait le voyage de Caserte. On n'a point tort de vous confier des expéditions importantes: se lever de bonne heure est presque une vertu.» Je restai stupéfaite de voir la reine si bien instruite de ma vie, de mes démarches et de mes allures. Elle sourit encore à mon embarras, non point avec la malice qui veut intimider, mais avec la finesse qui devine et la grâce qui approuve.
«--V. M. sait que j'ai peu dormi, mais elle ne peut en être surprise: il s'agissait d'être bientôt en présence de la sœur chérie de Napoléon. Je suis donc ici l'objet d'une observation bien prompte!
«--Comme toute personne qui arrive. On croit surtout servir les princes par l'excès des investigations; car la connaissance de tous ces faits n'a été provoquée par aucun ordre, et est en quelque sorte un acte de surveillance gratuite et de bonne volonté. Je vous avoue même qu'à la nouvelle de toutes ces révélations, j'ai craint que votre tête, que je sais un peu singulière, ne prît fort mal ces attentions, et ne vous fît reprendre la route de Toscane sans m'avoir vue.»
Pendant ce petit discours, j'avais repris toute ma liberté d'esprit, et je répondis à la reine que la confiance et la faveur d'une honorable familiarité m'étaient trop précieuses pour que je me privasse du bonheur dont je jouissais dans le moment. Regarder Caroline eût suffi pour donner de la vérité à l'expression de ces sentimens, tant Caroline, élevée loin du trône, avait naturellement les qualités qui l'honorent!
«La grande-duchesse, reprit la reine, notre Élisa, est aimée en Toscane.
--«Comme elle mérite de l'être.
--«Et s'amuse-t-on à sa cour? est-elle brillante, riche en nobles et beaux courtisans? quelques uns sont-ils préférés? Des haines, des propos, n'est-ce pas?
«--La cour de Toscane est comme toutes les cours.
«--Et vous ne cachez rien à Élisa? Vous lui dites tout ce qu'il lui importe de savoir?
«--Oui, ce qui intéresse sa personne seulement, ce qui dans ses habitudes fait jaser.
«--Ce qui fait jaser? Et quels sont les objets de ces conversations malignes?
«--Tout ce qu'il y a de plus simple: une course, un mot dit dans un bal, la moindre bienveillance accordée par la princesse à une personne que le hasard ou l'amabilité rapproche d'elle. Ne faut-il pas que les grands de la terre paient contribution aux oisifs? Élisa fournissait outre mesure à cet impôt des grandes villes, en sortant seule en phaéton avec le beau comte Cereni.
«--Et vous avez eu le courage de l'avertir?
«--Sans doute, et en mettant les points et les virgules à mes avertissemens, parce qu'à Florence on est méchant ou bête, et que rien ne se propage avec autant de facilité que les suppositions de la méchanceté haineuse et de la bêtise malveillante.
«--Vous avez bien raison: en fait d'épigrammes et de calomnies, jamais la crédulité publique n'hésite; pour elle l'apparence devient toujours une certitude.» Puis, avec un air de distraction, Caroline ajouta: Et il est fort bien ce comte Cereni.
«--Si bien, qu'il m'a fallu voir le roi Joachim pour ne pas proclamer le comte le plus bel homme de l'Europe.
«--La flatterie est ingénieuse, délicate..., et ne me rend que plus claire la nature des observations que vous avez l'occasion d'adresser à ma sœur.»
Ici nous fûmes interrompues par l'entrée subite d'une dame pour accompagner, dont l'intimité devait être bien grande, puisqu'elle ne craignait pas d'interrompre. Il est vrai que le motif était grave: elle venait de recevoir une caisse de modes arrivée de Paris par courrier extraordinaire, en même temps que des instructions nouvelles et plus sévères sur le blocus continental. Voici la reine qui, sans contrainte, sans grimaces de grandeur et me traitant comme une amie, comme une femme, étale elle-même les robes, les chapeaux, les garnitures qui embelliront encore sa beauté. «Et ma sœur, me disait-elle, quelle couleur lui sied le mieux maintenant? Vous voyez bien ce négligé, c'est une attention de mon frère; entre deux victoires il pense encore à ces gracieusetés-là... N'est-ce pas qu'on peut être un très grand homme avec des qualités privées?» Et moi de répondre: «La famille de Napoléon nous a habitués à rencontrer en elle toutes les choses les plus opposées, le génie du grand et le goût du simple, des contrastes qui sont admirables.» Puis, entremêlant très adroitement le sérieux au frivole, la reine ajoutait: «Il faut frapper le peuple, éblouir la foule. Les souverains auraient tort de négliger la parure: on leur en sait gré comme d'une marque de respect pour les spectateurs. Et Cereni se _met-il_ bien?
«--Comme un homme qui aurait besoin de ce secours, et qui, sans beaucoup d'esprit, se rend compte de toutes les illusions que la toilette peut produire.
«--Il est ici, car je sais tout, moi; et avant les envois de ma marchande de modes, j'avais lu mon rapport ou mes rapports de la journée. On peut tout vous montrer à vous, Madame, confesseur d'une souveraine: lisez.
«Si S. M. a entretenu le roi de mon dernier rapport, j'espère qu'elle lui aura caché la source de ses connaissances. Il faut que le roi sache les choses, mais il ne faut pas qu'il sache les noms. La discrétion est sacrée de haut en bas, mais il est nécessaire au service de S. M. que le secret se garde aussi de bas en haut. Le roi serait jaloux des renseignemens qu'on nous communique au lieu de les lui apporter; cela est surtout bien important en ce qui concerne les relations avec l'ambassadeur de France. On a dit hier, au cercle de M. le baron Durand, que l'empereur et roi avait écrit une lettre à cheval au roi Joachim; que S. M. paraissait depuis quelques jours fort mécontente. On a remarqué, par suite de ces bruits, que le roi et la reine n'avaient point été ensemble au grand théâtre.
«--On voit beaucoup dans les promenades une dame de Florence; elle a de fréquentes relations avec le colonel d'Obedelen. On ne sait pas trop ce que ce dernier fait à Naples; vient-il grossir le nombre pourtant déjà bien assez considérable des agens français? Les officiers le voient d'un mauvais œil.
«--La dame de Florence travaille très avant dans la nuit; on prétend à son hôtel qu'elle n'a pas quitté la terrasse de la soirée.
«--On a encore arrêté sur les côtes deux barques montées par des matelots français; ils venaient de jeter sur le rivage une énorme quantité de denrées coloniales. Le capitaine a montré une licence revêtue d'un paraphe du gouvernement français. On a relâché immédiatement les délinquans sur le port, où beaucoup de peuple était assemblé: cette scène a occasioné force murmures. Puisqu'on force notre bon roi Joachim, s'écriaient des voix robustes, à rendre son peuple malheureux par la ruine du commerce et par le maudit blocus continental, on devrait au moins respecter les lois qu'on lui impose. Chiens de Français! ils veulent non seulement nous empêcher de gagner notre vie, mais ils viennent faire la contrebande avec privilége: elle ne leur coûte pas même, comme à nous, un coup de fusil. La colère, la rage du peuple était à son comble; le tumulte a fini, ainsi qu'il finit d'ordinaire, par la présence de la force armée; mais l'habitude de se frotter aux baïonnettes pourrait bien, à la longue, donner à nos _lazzaroni_ le courage de les braver.
«--La princesse dont Sa Majesté a remarqué l'absence au cercle d'hier, a été rencontrée à Bahia avec le beau comte ***, dont le roi s'est également plaint ce matin pour cause d'inexactitude.
«--Monseigneur l'archevêque reçoit beaucoup depuis quelques jours un marchand de Palerme, qui lui a remis une boîte de la part de Ferdinand. On ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne nous rendent pas de services.
«--Le baron *** a encore perdu hier une somme considérable au Pharaon.
«--Il circule depuis quelques jours une caricature que je n'ai pu me procurer; ce que je sais, c'est que c'est une grossière insulte à toute la famille impériale. Les marionnettes de la rue de Tolède sont depuis quelques jours l'objet d'une fureur plus active. Les allusions pourtant ne m'ont pas frappée; ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux polichinel pense fort mal. Il était très lié avec le feu roi, c'est-à-dire avec le roi qui réside en face, et qui lui faisait donner de bonnes gratifications quand il l'avait amusé.
«--On répand le bruit qu'il arrive ici des troupes françaises. Les passe-ports sont visités avec une incroyable surveillance sur les frontières. Il y a méfiance et désaccord entre les cours de Naples et de Paris: le peuple du moins le croit et le répète.
«--La dernière revue du Roi a fait un bien extrême, et les secours que Votre Majesté a distribués pour les femmes indigentes ont accru encore les bénédictions, qui ne demandent qu'à monter vers le trône qu'occupent la beauté et la vertu.
«--Voici ma dernière et ma meilleure nouvelle: la glace a baissé de près de trois liards.»
Cette pièce me parut si curieuse, que je l'écrivis de mémoire en quittant Caserte. J'espère, me dit la reine, qui, tout en chiffonnant ses envois de Paris, n'avait pas perdu un seul des signes de mon étonnement, j'espère que vous ne direz pas que je ne suis pas aussi bien instruite que ma sœur Élisa.
«--Dans l'heureuse famille d'un grand homme, les femmes mêmes ne veulent pas mériter l'épithète que l'histoire de France a donnée aux rois de la première race. Mais ce que j'admire plus peut-être que les précautions de la politique, ce sont les élans de la bienfaisance: vous cachez vos bienfaits et vos affaires, deux choses habiles et honorables. Permettez cet éloge à ma franchise.
«--Comment êtes-vous venue à Caserte? me demanda la reine avec bonté. Je vais vous faire reconduire; la matinée est chaude, je veux que vous fassiez le voyage commodément, pour que vous preniez goût à revenir. Je ne laisserai point ignorer à ma sœur combien j'ai été contente de vous.»
Le colonel d'Obedelen m'attendait quand je rentrai à Naples. La vue d'une voiture aux armes des Deux-Siciles, et aux livrées de la reine, produisit sur lui leur effet magique: il me salua, je me trompe, il salua l'équipage avec toute la béatitude d'un bourgmestre. La royale entrevue ne m'avait pas rendue plus fière, mais elle m'avait fait sentir sinon la morgue, du moins les obligations de la diplomatie, et le besoin de cacher des démarches dont l'honneur et le succès dépendaient de ma discrétion. Je me contentai de saluer le colonel, et de lui dire que j'étais très fatiguée de la route, et que j'allais me mettre au régime napolitain du sommeil pendant le reste de la journée. Ce que je fis, en effet, avec plus de conscience que je ne voulais le promettre par mes paroles.
CHAPITRE CX.
Nouvelle course à Caserte.--Rencontre et nuit passée chez Deborah.
Caserte m'était devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient été faits par Murat à cette résidence, et elle était un point de promenade pour les oisifs très nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un appareil plus simple que celui de ma visite cérémonieuse. En parcourant ces beaux lieux, je m'aperçus cependant que, malgré la royale protection qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de préférence; j'y passai néanmoins des heures délicieuses, mais dont le charme tenait plus peut-être aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette course capricieuse fut marqué par plus d'incidens que le séjour lui-même. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver l'ennui où les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et où leur plus cruel ennemi, Annibal, s'était amusé trop, je préférai reprendre la route que j'avais parcourue avec délices; car j'ai de la reconnaissance pour des lieux qui m'ont procuré d'agréables impressions. Où peut-on en trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaumé? Mon _vetturino_ (cocher) voulut me faire dîner à Ceversa, petite ville assez vilaine, qui sert de contraste à tant de beautés; mais je refusai, et nous nous arrêtâmes à cinquante pas plus loin, près d'une bicoque fort jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni portes ni fenêtres, mais qui était tellement entourée de lauriers, de grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une corbeille de fleurs. Derrière la cabane était un bosquet de hauts peupliers, où grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne vieille et pauvre vint nous offrir des œufs, des fruits et du sorbet. Dans un coin on voyait une espèce de caisse couverte de feuilles fraîches, sans draps ni couverture; c'était le lit de la vieille. Un bénitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout l'ameublement. Un énorme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voilà toute la société. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui l'entourait, et à ma curiosité se mêlait une sorte de terreur soupçonneuse. En général, les paysannes, même jeunes, sont peu jolies dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un cœur noble et généreux.